mardi 15 septembre 2015

La mousson (chroniques de Thaïlande - 6)




Longtemps je me suis couché de bonne heure… Ici, je vais au lit vers sept heures et demie du soir, et j'éteins mon ordinateur vers neuf heures, parfois plus tôt. Je suis sur pied vers quatre heures du matin, et dans la ferme, tout le monde est réveillé, en attendant l'aube, à cinq heures et demie. Je vais pouvoir traîner quelques heures, écoutant un podcast, lisant un livre, terminant la série sur laquelle je me suis endormi la veille, bûchant un peu de thaï, voire ajoutant une virgule à cette chronique.

C'est la saison des pluies, la mousson. Il pleut généralement pendant les heures sombres - le soir, et pendant la nuit. Le déluge s'annonce par des coups de tonnerre en fin d'après-midi. La température est suffocante, et les mouches deviennent folles. Les moustiques attaquent sans sommation… Et puis la nuit tombe, avec des cataractes d'eau.

Aujourd'hui, par exception, il pleut pendant la journée. L'air est lavé. Tout baigne dans une lumière verte, le ciel lui-même est vert. Il fait bon. C'est très apaisant.

Dans les pays tempérés, on voit la pluie de loin, à travers des vitres. Ici, on vit dans son intimité. On en est abrité, mais tout est ouvert, il n'y a pas de fenêtres : doux chuintement des gouttes sur le toit, qui font des trous sur le sol sablonneux, et parfums végétaux qui montent.

Je réfléchis à ce qui s'est passé hier. Alors que je me promenais seul dans la campagne, je suis tombé sur une femme en chapeau de paille qui semait du riz. Une femme qu'on aurait pu imaginer plutôt jolie si elle était un tant soit peu parée. Elle semait son riz à la main, tout simplement. Elle m'a abordé en riant, m'a parlé, m'a posé des questions que je n'ai pas comprises. J'ai souri, j'ai vaguement répondu, et je suis passé. Je l'ai vue au retour. Elle était un peu plus loin dans la rizière, mais continuait de répandre la semence blanche sur son champ détrempé. De nouveau elle s'est arrêté, elle m'a fait des signes enthousiastes, elle m'a parlé encore et je sentais de l'insistance dans sa voix. Je me trompe sans doute, mais il m'a semblé qu'elle aurait bien aimé voir la mienne, de semence blanche. Ce qui m'a un peu étonné, car les femmes sont en général très prudes, et les relations entre hommes et femmes, pour ce que je peux en voir, sont très peu érotisées. Mais il n'y a pas de tentation, juste un regret. Fon est encore très fatiguée, elle ne se sent pas très bien dans son corps, et elle ne manifeste aucun désir. Résultat, je dors comme un voilier à marée basse dans un port breton : sur la béquille.

Nam a fêté hier son premier mois d'existence. Sa santé - qui n'est pas excellente - va s'améliorant au fil des examens. La voilà qui s'agite dans son hamac et pleure. Je vérifie son fond de culotte : tout est clair. Je la berce, elle se rendort cinq minutes. Puis recommence à crier. Je la berce encore, rien n'y fait. Pourtant, elle ne donne pas de coups de tête sur le côté, ce qu'elle fait quand elle a faim. Je la prends, sans aucun succès. C'est une sirène a bout portant dans les oreilles. Fon est occupée et me dit qu'elle arrive dans une minute. Comme rien n'y fait, paroles, bercements, guilis, je la repose sur la natte de bambou et je reprends mon livre. Toujours Pinker ("The Better Angels of Our Nature") - j'en suis à la moitié. Difficile de se concentrer quand une pile chargée à bloc vous délivre du soixante dix décibels en continu. Pourtant, le passage est passionnant. C'est une citation de Harry Milner, qui a fait une enquête sur l'infanticide dans le monde :

"…one of the most "natural" things a human being can do is volutarily kill its own offspring when faced with a variety of stressful situations" ("…une des choses les plus "naturelles" qu'un être humain peut faire volontairement, c'est tuer sa propre progéniture lorsqu'il est soumis à diverses situations de stress").

Fon arrive, et presque par magie, la sirène s'éteint. Avec son bonnet D, elle a des arguments avec lesquels je ne peux pas rivaliser. Mais bon, le stress se dissipe : ce n'est pas encore aujourd'hui que je vais jeter ma fille à terre et la piétiner rageusement…



dimanche 13 septembre 2015

Steven Pinker et les gallinacés (chroniques de Thaïlande - 5)





C'est le soir. Le père de Fon a allumé un feu juste à côté de l'abri aux bœufs. Il va chercher une brassée de foin qu'il jette dessus. Le feu s'étouffe et se met à dégager une épaisse fumée. C'est, paraît-il, pour chasser les insectes qui tournent  autour des animaux.

Je lève le nez de mon excellent livre pour le regarder. Le livre, c'est "The Better Angels of Our Nature", de Steven Pinker. Ça raconte le déclin de la violence sous toutes ses formes, non seulement dans le monde occidental, mais - avec retard certes - dans le reste du monde. Qu'il s'agisse des guerres de toutes sortes, actes terroristes, actes en bandes organisées, actes de délinquance ordinaire, violences conjugales, violences familiales - rien n'échappe à sa collecte de statistiques. La critique de ces statistiques, sans être très approfondie, semble honorable.

Pinker explique entre autres que le politiquement correct, malgré ses excès et ses ridicules, est un produit dérivé de ce déclin de la violence - et qu'il faut donc le supporter. Ça aide psychologiquement de le savoir… Dans le même registre sans doute, la fausse affabilité qui fait qu'on ne peut raccrocher un téléphone sans avoir terminé sur au moins deux échanges de pure politesse. Alors que les séries américaines prennent un soin jaloux de ne jamais faire entendre de "au revoir", "à bientôt", "bonne journée", et autres "bonnes soirées" : la dernière phrase entendue (généralement lourde de sens et pleine de menace, même si l'interlocuteur est un ami), le héros prend l'air qui convient, généralement méditatif sinon préoccupé, et raccroche lentement le téléphone, sans prendre soin de prendre congé. Ça vaut mieux que de l'entendre bredouiller : "bon ben bonsoir, écoute, salut, à bientôt, oui, à plus". Maintenant, toi, essaye de raccrocher après un simple "au revoir". Tu verras comment tu seras reçu !

Le pire est qu'au téléphone, quand on commence une conversation, il faut dire bonjour deux fois - surtout avec les standardistes et les intermédiaires. On dit d'abord "allo", qui est une déformation de l'anglais "hello", bonjour. Et ensuite, il faut dire bonjour, sinon, on se fait reprocher de ne pas l'avoir dit. Bref…

Je lève le nez, disais-je, et je vois deux poulets qui se chamaillent. Pour faciliter la compréhension, appelons-les le noir et le déplumé. Les voici qui s'arrêtent, face à face. Le déplumé s'immobilise et dévisage (j'ose) littéralement son antagoniste. Il a une position un peu tendue en avant, assez haute, et on a l'impression qu'il le fixe pour le déstabiliser psychologiquement. Pure extrapolation de ma part. Le noir arrête très vite l'affrontement visuel. D'ailleurs, y a-t-il vraiment affrontement visuel, sachant qu'un poulet porte les yeux sur le côté de la tête ? Bon, disons qu'il y a eu face à face…

Alors que fait le noir ? Eh bien il prend un air dégagé et commence à picorer vaguement autour de lui. A noter qu'il ne bouge pas d'une semelle (j'ose encore). Contrairement à ce que font les poules qui se déplacent en picorant et picorent en se déplaçant, il garde les pattes bien fixes. Et il picore, il picore tout autour de lui, sans jamais lever la tête. Trente centimètres (de haine) les séparent…

Ce comportement dure plusieurs minutes, au point que je finis par m'ennuyer. Mais il est clair que la crise n'est pas finie, il faut que je continue à regarder. Et soudain, j'entends un cri. Je ne peux pas dire s'il émane d'un ou de deux gosiers. Les deux poulets se jettent l'un contre l'autre, le bréchet en avant. Le choc ne dure pas plus d'une seconde. Aucun élément ne permet de conclure à la victoire de l'un ou de l'autre. Mais à ma grande surprise, c'est le déplumé qui se sauve, tandis que le noir (celui qui picorait) se dresse à la place qu'occupait son adversaire.

Peut-on en conclure quoi que ce soit ? Doit-on interpréter l'attitude du noir comme une ruse destinée à tromper son adversaire, à endormir son attention pour pouvoir le prendre par surprise ? Doit-on interpréter le regard fixe du déplumé comme un acte d'intimidation ? Doit-on interpréter le picorement désinvolte du noir comme une façon de dire : "je n'ai pas grand-chose à foutre de toi, tu ne m'impressionnes pas, tu vois, je continue à vivre ma vie…"

Et d'abord, quelle est l'origine de la dispute ? Quels sont les arguments qui ont abouti à la résolution du problème ? Une seconde de combat, c'est bien plus court d'un round de boxe. Mais peut-être que ce n'est pas leur premier round ? Peut-être qu'ils se chicornent depuis longtemps. Et que cette escarmouche n'est que la suite d'un long conflit. Avec déjà un vainqueur et un vaincu. D'où la brièveté de l'accrochage. Et l'apparente absence d'avantage physique au cours de l'accrochage : le gagnant était déjà connu. Et le déplumé, en l'occurrence, ne livrait qu'un baroud d'honneur.

Tandis que je médite, je regarde machinalement la quatrième de couverture de mon livre, que j'ai posé sur mon genou. Et je lis : "A paraître chez le même éditeur, le dernier Steven Pinker: le déclin de la violence chez les gallinacés"… Ah, il est vraiment sur tous les bons coups, ce Pinker !

vendredi 11 septembre 2015

Scènes de la vie à la ferme (chroniques de Thaïlande - 4)





Il ne se passe rien à la ferme. Que puis-je raconter ? Comme j'ai pris l'habitude de manger du concombre bouilli découpé en lanières avec le riz ? Ce n'est pas très fort en goût, le concombre cuit, mais c'est bon. Pas vraiment passionnant.

Comme les gens du coin s'étonnent de me voir dans cet endroit (particulièrement l'épicerie où il y a internet), et me posent systématiquement la question : "Mais comment peut-on être persan ?" Je plaisante, ils n'ont bien sûr pas tes connaissances.

M'étonner de ce que Fon apporte un grand bol d'eau chaude à tous les repas, et le boit presque tout entier. "Mais pourquoi ?" demandai-je. "C'est bon pour la digestion, pour l'allaitement." répond-elle catégorique. En Thaïlande comme en France, tout le monde est médecin et me donne des leçons. J'aurais dû être mathématicien, j'aurais eu à supporter moins de lectures. Bref, je lui fais remarquer qu'elle en buvait avant d'être enceinte. "J'aime ça", grand sourire, et là, c'est sans appel. Il ne faut pas imaginer que ce "bol d'eau chaude" soit une figure de style pour désigner du thé, ou une tisane. Ou alors c'est un thé sans thé.
Ah si, il s'est passé hier un évènement important. Un évènement qui a propulsé la ferme dans un autre siècle - et sans Tardis ! J'ai obtenu qu'on pose une douche. A vrai dire, je pensais simplement acheter un pommeau de douche avec un tuyau que j'aurais branché sur le robinet de la salle de bain. Mais Fon m'a dit que son frère allait installer une vraie douche.

Nous sommes allés acheter le matériel dans une quincaillerie installée au milieu de nulle part (et j'en ai eu pour un exorbitant huit euros). Il y avait trois mètres de tube de pvc, quelques coudes et un T, de la colle, un kit de douche et quelques autres bricoles. De retour à la ferme, Lamoun a très facilement retrouvé le tuyau adducteur dans le sol de sable.

Lamoun est très gentil, mais ce n'est pas un bricoleur génial. Je passerai sur les erreurs qu'il a commises, notamment du fait qu'il n'a pas mesuré une seule fois une longueur de tuyau ni prêté la moindre attention aux angles de branchement… Mais finalement, la douche a été installée de façon solide et efficace : j'ai évité le problème de la douche qui se pisse dessus - ces douches qui, une fois accrochées à leur support, sont presque verticales, et dégoulinent dès que la pression baisse.

On ne dira pas assez le bonheur de prendre une douche presque fraîche ici dès qu'on se sent en sueur. J'ai rémunéré Lamoun, et pour fêter l'évènement, je suis allé acheter de l'alcool de riz. Nous avons ouvert la bouteille, j'ai goûté. Ça ressemblerait vaguement à la téquila - et les thaïs boivent d'ailleurs ce "lao" avec du sel. Mais bon, après un premier shot, j'ai carrément préféré aller étrenner la douche. Maintenant, à part Fon et moi, je me demande bien qui va s'en servir. Je vais guetter la famille…

Il y a quelques jours, j'ai rencontré un australien à l'épicerie. Un sexagénaire, au physique et à l'accent très épais, mais plutôt sympathique. Il m'a raconté qu'il avait fait vingt ans d'armée. Et qu'il était devenu ingénieur en construction, ingénieur en carrelage, ingénieur en je ne sais plus quoi encore. Good for him. Il est évidemment marié à une thaïe (very good wife), et il habite chez elle, derrière le temple, seconde maison après celle de sa famille (very good family) en attendant la fin de la construction de sa maison où il habitera avec sa femme et son beau fils (very good lad). La première chose qu'il a faite, c'est construire un mur, un immense mur qui emprisonne tout son terrain. Pourquoi ce mur ? Personne ne construit de murs clos, ici (mais il est vrai que le manque d'argent y est peut-être pour quelque chose). A-t-il peur d'être attaqué ? L'environnement est particulièrement paisible. Veut-il s'isoler ? Il habite tout au bout du village, et au-delà de son terrain, il n'y a que des champs - dont le mur masque d'ailleurs la jolie perspective. Mais bon, il a son mur - vingt-mille parpaings me dit-il fièrement.

L'australien me présente le mari de l'épicière, que je connais évidemment déjà. "C'est le policier du village. Very good man, yes, excellent !", insiste-t-il. Il y a dans sa manière de le présenter quelque chose de légèrement colonial, une condescendance que je n'aime pas.

Il a un beau chien, d'assez grande taille. "C'est un chien que j'ai trouvé sur mon terrain, mais les gens d'ici, voyez-vous, ne nourrissent pas leurs animaux, et ils n'atteignent pas leur taille normale". J'ai un contre-exemple, car la mère de Fon prépare quatre solides écuelles de riz accompagnées de restes tous les jours pour les chiens de la ferme, et avec ce qu'ils mendient quand on est à table, ils sont tout sauf mal nourris. Peu importe, je laisse passer. "Mon chien garde férocement son territoire, mais il a tendance à aller se promener. C'est pour ça que je garde toujours mon terrain fermé." continue-t-il. Le chien doit être triste de ne pas pouvoir se mêle à la vie de rue qui agrémente la vie des autres chiens. Quant à cette férocité : "je laisse faire, je trouve ça bien…" Là encore, il est en opposition avec les locaux, qui tendent à civiliser leurs animaux. But it's a... very good dog !

Quand je raconte ma rencontre à Fon, elle est déjà au courant. Elle me dira qu'il boit de temps en temps trois bières (de 66 cl.) le soir dans la partie café de l'épicerie, devant l'épicière, le policier et d'autres clients. Et qu'il dodeline et pique du nez à l'amusement de tous. Jolly good fun !



mardi 1 septembre 2015

Scènes de la vie à la ferme (chroniques de Thaïlande - 3)







Hier soir, il faisait une chaleur étouffante, et en revenant du café wi-fi, j'ai vu de gros éclairs sillonner le ciel noir. La nuit, il a plu une mer sur la maison. Tambour des grosses gouttes sur le toit en zinc qui n'aide pas à dormir - le bruit est plus fort que celui de l'ampli de mon ordinateur, mis à fond ! Et ce matin, il fait gris et frais. Le sable de la cour est mouillé mais l'eau a disparu de la surface. On voit plein de perles arrêtées sur les feuilles de bananiers - c'est très beau.

La lumière est douce. J'en profite pour faire des photos de Nam, qui réussit depuis hier à coordonner ses yeux et jette sur nous des regards intrigués. Et je reprends mon travail. Mais voilà qu'on passe en klaxonnant devant le portail. C'est un énorme camion rempli de meubles qu'on voit à travers les claires-voies. En fait un camion-colporteur qui fraye difficilement sa route sur le chemin étroit. On peut l'arrêter et acheter une armoire, un buffet - des meubles avec des glaces ou des vitres, qu'on ne peut pas faire soi-même. Alors que les supports en bambou qui servent à se reposer, à s'asseoir, poser les ustensiles de table, on les fabrique soi-même, à la ferme.

Fon est accroupie sur un banc minuscule, près de la salle d'eau, et elle lave les couches sans rechigner. Pourtant, la tâche est ingrate. Je lui ai suggéré d'acheter des couches jetables, mais elle tient à l'ancien système car les couches jetables font macérer les petits culs dans la merde, et dans la chaleur, les irritations s'étendent tout de suite. Je lui propose d'acheter une petite machine à laver. Elle me montre un gros objet recouvert d'une toile blanche, dans un coin de la cuisine. Il y en a déjà une, mais le linge n'est pas aussi doux que si on le lave à la main, paraît-il !

Klouei ("Banane") est un chien noir qui ressemble au Bobbi des albums de Caroline. Un des quatre chiens de la ferme Norkratoke. Il m'a adopté, il me suit et se couche derrière moi quand je suis à l'ordinateur. Le voilà qui se lève brusquement et court vers la barrière en aboyant. Un vélo est entré dans la cour de la ferme, avec un gros bac en plastique sur le porte-bagages. C'est encore un colporteur. Le bac est rempli de sacs de piment, et d'un légume inconnu, à mi chemin entre la cive et le haricot vert géant. La mère de Fon en achète une poignée et discute avec l'homme. Les chiens se roulent par terre autour du vélo. Puis chacun repart vers ses occupations. Deux autres colporteurs passeront dans la journée, cette fois en voiture, avec des haut-parleurs.

La nuit suivante, les chiens ont hurlé à la mort. "Hurler" donne l'impression de quelque chose de violent. C'est vrai qu'il y a des décibels. Mais il y a aussi une insondable tristesse dans ces jappements. Et comme une douceur, presque une pitié… Plus pleurs que cris. C'était beau et très poignant comme un quatuor de Bartok. Pourquoi ont-ils hurlé ? Je sais que ce n'était pas en écho d'autres chiens. Et je ne sais pas qui a commencé, Klouei, Bou, Mimi ou Tan. Ni pour quelle triste raison...

Le père de Fon fabrique un hamac pour Nam. Un petit drap, deux cordes, et deux boucles - en fait de vieilles courroies de distribution. Il frappe les courroies aux piliers de bois idéalement espacés  qui soutiennent le premier étage. Avec sa serpette, il taille les extrémités de deux bouts de bois qu'il intercale entre les cordes pour ouvrir le hamac. Ensuite, dans une vieille moustiquaire, les femmes découpent aux ciseaux un toit en gaze qui protégera Nam des insectes.

Nous allons à Korat en autocar. A l'arrêt de bus, je remarque une tache noire sur le front de Nam, au dessus de la naissance du nez. Je touche : c'est une tache faite au charbon. Je demande à Fon pourquoi on lui a fait ça, et qui. Elle est réticente à répondre. Ça tombe bien pour elle, le bus arrive. Comme nous sommes les derniers arrivés, on nous place dans la cale à bagages, dans les fonds. Un matelas épais comme une galette a été déposé sur le sol. On peut tenir assis, mais tout juste, et pas partout. Il y a trop de bruit, on ne peut pas parler.

A Korat, au Mall, la piscine est encore plus déserte que d'habitude. C'est le mois d'août, et les farangs sont en Australie ou en Europe. Je fais mes longueurs dans un bassin de cinquante mètre - seul nageur, et c'est somptueux. Le soir, nous sommes mieux lotis dans le bus. Nous prenons une place à l'arrière. A travers le plancher de bois disjoint, je vois la route défiler.

Je demande encore à Fon la raison de la tache noire. C'est, dit-elle non sans embarras, sa mère qui l'a faite. Pour éviter que de mauvais dieux lui fassent du mal. Pour qu'il soit clair que la petite a son père et sa mère. Oui, m'étonnai-je, mais l'enseignement de Bouddha ne parle pas de dieux, bons ou mauvais. Ma remarque tombe dans le vide. Il est vrai que le bouddhisme dans sa pratique quotidienne semble bien s'éloigner de l'enseignement initial auquel je m'étais initié en septembre dernier : en lisant un livre déposé dans un hôtel par une association religieuse - comme la bible dans le tiroir de la table de nuit aux Etats-Unis. Enseignement qui ambitionnait de faire du bouddhisme autre chose qu'une religion : une philosophie, voire une science. Ce soir, j'ai vu Fon prier debout, aux quatre coins de notre chambre à coucher, et c'était joli et assez touchant de la regarder. Mais de méditation telle qu'on en parle dans les livres, point.

Aujourd'hui vendredi, je m'étonne de voir le frère de Fon laver sa voiture. Il doit avoir pris un jour de congé. Le soir, sept ou huit garçons de son âge, environ la trentaine, viennent dîner avec lui. Ils s'installent dans et autour d'un des auvents qui servent de salle de repos, de salle à manger ou de salon : quatre poteaux en bambou, un toit en tôle ondulée, et à mi-hauteur, un plateau de bambou. On met de la musique, on parle fort, on boit, tout ça très joyeux. Je demande à Fon pourquoi il n'y a pas de filles. Est-ce qu'ils sont gays ? Pas du tout, répond-elle, mais tu ne connais pas les filles thaïes. Elles ne peuvent pas venir à ce genre de fête. Ce serait mal élevé. La mentalité des femmes thaïes n'est pas ce qu'on imagine, il doit y avoir un malentendu.

Le lendemain, j'ai compris pourquoi Lamoun avait lavé sa voiture. En entendant hurler les voix et les chansons mielleuses du marché à six heures du matin. Hier, nous n'étions pas vendredi, mais samedi. Ici, je finis par perdre la notion du temps.

C'est donc dimanche. Le marché se tient sur un espace cimenté, avec un filet de volleyball, deux buts de football, trop petits pour être réglementaires, et un bâtiment ouvert où se tiennent les réunions publiques. C'est en quelque sorte la place publique.

Juste à côté, il y a un petit terrain qui appartenait aux grands parents maternels de Fon. Depuis leur décès, le terrain est resté en indivis, sur la tête des quatre héritiers. Sur l'un des côtés de ce lopin, mon attention est attirée par un curieux monticule de terre rectangulaire, d'environ deux mètres sur un mètre cinquante, et un mètre vingt de haut, abrité par un toit. De chaque côté partent des tuyaux, quatre en tout, qui servent à l'aération quelle que soit l'orientation du vent. L'un d'eux laisse échapper une agréable fumée de bois brûlé. Je comprend qu'il s'agit d'un four destiné à fabriquer du charbon de bois, combustible très prisé pour la cuisine. C'est Lamoun qui s'occupe du four, et vend au voisinage. Il y a, paraît-il, énormément de demande. Et peu de résultat, car il faut attendre deux à trois semaines avant que le charbon de bois ne soit prêt. Mais par où le bois est-il enfourné ? Je ne vois aucune porte. Fon m'explique qu'il faut démolir l'une des faces du rectangle à chaque fois. C'est un travail de romain.

Fon souhaite que j'aille au marché avec elle. Pourtant, sa mère y est déjà passée faire les courses de bon matin. C'est manifestement un rite social qu'elle accomplit, portant Nam dans ses bras, me désignant aux diverses femmes qui s'arrêtent pour faire risette au bébé. J'en profite pour acheter de délicieuses bananes sautées qui vont régaler la famille. Un peu l'équivalent du gâteau qu'on va chercher le dimanche midi après la messe chez le boulanger pâtissier du village pour le repas dominical.

Nous déjeunons sous l'auvent où se sont déroulées les festivités hier soir. Sous le plateau de bambou, plusieurs bouteilles se sont ajoutées au tas. Je regarde. Il y a de la bière, mais aussi un alcool à quarante degrés, vendu en bouteilles de 33 cl. à l'odeur un peu sucrée. C'est paraît-il du "lao", un alcool de riz fabriqué en Thaïlande. Fon me confirme que c'est l'origine du mot mao-lao qui veut dire saoul. Il reste aussi des cacahouètes - elles n'ont pas été grillées mais bouillies par l'ami qui les a cueillies dans son jardin, et apportées. Quand on ouvre la coque, elles sont blêmes, ridulées, un peu molles, et on en voit le germe. C'est moche, pâteux et nettement moins bon.

Après le repas, Lamoun m'emmène en voiture sur les terres de son père. Deux champs assez grand - mais je n'ai pas la moindre idée du rendement de ce type de parcelles. Le riz y a les pieds dans l'eau - il y a partout des canaux d'irrigation, ce qui donne un aspect riant au paysage. Je fais quelques pas. Des grenouilles sautent dans l'eau. Il paraît que les thaïs les mangent - mais pas les crapauds. Les français ne sont donc pas les seuls froggies de la terre.

La chaleur rend l'air irrespirable, et je reviens à la voiture. Tandis que Lamoun coupe bravement les herbes avec sa débroussailleuse sous un soleil de plomb, je m'endors sur le siège avant - un sommeil lourd, entrecoupé de cauchemars où s'agitent des grenouilles géantes en habit rouge.