dimanche 25 décembre 2016

Ne laisse pas ton bébé tout seul quand il a neuf mois !


Une enfant d'autant plus difficile à approcher qu'elle pratique le Tao et utilise le gùn chinois avec une redoutable dextérité


Il s'est passé dans la vie de ma fille une conjonction d'évènements qui semble avoir produit un résultat bien particulier. Mais je n'ai aucun élément de comparaison, et l'observation que j'ai faite est unique. J'ai essayé d'obtenir d'autres témoignages sur un forum d'expatriés francophones. J'ai reçu beaucoup d'avis sympathiques, mais aucune observation susceptible de conforter mes hypothèses.

De quoi s'agit-il ? Je suis parti en France pendant un mois et demi, alors que ma fille avait huit ou neuf mois. Quand je l'ai quittée, nos relations, sans être très proches (je veux dire : aussi proche qu'avec sa mère), étaient cordiales, de même qu'elle avait des relations cordiales avec tout le monde : elle est d'un naturel heureux. Je suis tout sauf un expert en relations avec les bébés, et je n'ai rien remarqué de particulier. Je jouais avec elle, je lui parlais, il me semblait que tout se passait normalement. C'est à dessein que je qualifie nos relations de "cordiales", ce qui t'aura peut-être choqué. Mais des relations dites affectueuses impliqueraient qu'elle m'ait identifié avec précision, ce dont je n'étais pas du tout certain. Et puis dans "cordial", on l'a peut-être oublié, il y a cor, cordis, le cœur en latin.

Quand je suis revenu de France, elle avait une peur panique de moi. Alors qu'elle n'avait peur ni de son oncle ni de son grand-père, qu'elle avait vus tous les jours pendant le temps de mon absence. Mais elle n'avait pas peur non plus des visages masculins inconnus thaïs. Au bout de quelques jours, elle a accepté de jouer avec moi. Mais pas question que je la prenne dans mes bras, et c'était des hurlements si sa mère n'était pas là pour médiatiser la relation.

Les spécialistes décrivent chez le nourrisson une période durant laquelle il apprend à reconnaître les visages. A peu près au moment où je me suis absenté. Avant cette période, la relation se ferait essentiellement à travers les odeurs et les voix - la mère représente l'essentiel du monde du bébé, mais sans doute pas la totalité.

Les bébés ne reconnaissent pas bien les couleurs, et même quand leur appareillage sensoriel leur permet de les distinguer, il reste à organiser cette connaissance. De même pour les formes. Et chez les primates supérieurs, la reconnaissance des visages semble être un élément essentiel de structuration psychique et d'organisation sociale. On est d'ailleurs surpris de voir à quel point elle est développée chez certains animaux qui nous paraissent tous semblables. Les spécialistes considèrent la reconnaissance des visages comme une fonction à part entière, et non comme un sous-produit de l'intégration visuelle, c'est-à-dire le traitement du signal et sa mise en relation avec le reste de l'encéphale.

L'hypothèse que j'émets, c'est que je suis parti au mauvais moment : celui où ma fille construisait son système neuronal de reconnaissance des visages. Le mien, et le modèle "farang" plus globalement n'ont pas été inclus comme familiers.

Résultat, à mon retour, il a fallu ramer pendant des semaines pour être reconnu comme non dangereux.

Steven Pinker évoque dans un de ses livres une forme d'antipathie naturelle et croisée chez les bébés vis-à-vis des bébés d'autres couleurs de peau. Il fait état d'un "pré-câblage" qui laisse penser qu'il s'agit d'un fonctionnement très naturel. Mon histoire n'est pas tout à fait semblable, mais s'en rapproche.

Si j'en parle aujourd'hui, c'est qu'un nouveau chapitre vient de s'ajouter. Mon fils franco-français est venu passer quelques temps chez nous. Et là, même syndrome, mêmes larmes dès qu'on laissait ma fille seule en sa présence dans une pièce ou dans l'auto, même impossibilité de la prendre dans les bras. Avec le temps, les choses se sont bien arrangées, mais il est parti trop tôt pour qu'il y ait une familiarité complète.

J'avais observé un phénomène comparable quand Rye, notre voisin aussie, faisait des risettes à ma fille : elle était terrifiée. Il faut dire que Rye est un vieux colosse un peu effrayant !

J'appelle ça le syndrome du visage étranger. Dû à mon absence pendant la période de mise en route de la reconnaissance des visages. Il y a d'autres explications possibles. Une antipathie idiopathique de ma fille pour un certain type de visage - mais l'explication est un peu tordue. Des erreurs relationnelles que j'aurais faites à mon retour… mais lesquelles ? Le fait que nos langues occidentales résonnent étrangement dans ses oreilles accoutumées au thaï et qu'elle en ait pris conscience ? Que nous la regardions sous un angle différent, car nous sommes plus grand, et que cet angle nous rende effrayants ? Peut-être aussi que mon observation est mauvaise, je ne peux l'exclure.

J'aurai peut-être un jour une réponse à ces questions. D'ailleurs, tu as peut-être des choses à dire sur le sujet ?


Moi j'ai une idée ! C'est facile ! Je pense tout simplement que mon père est un vieux c...! D'ailleurs il a avoué (ici, sur son autre blog)


lundi 19 décembre 2016

La pause photo !


Au bout, ils ont posé un petit banc. Ils ont pensé au vieil homme qui restera assis - longtemps - pour regarder la mer.


Hello friends ! Presque trois semaines que je n'ai pas posté sur ce blog ! Il est vrai que Brik-Brak-Brok m'occupe beaucoup - un post tous les deux jours en ce moment.

Il y a une autre raison, sans doute plus pérenne - et qui m'inquiète vaguement. Je suis à Ko Kut. Et à Ko Kut, nous vivons seuls dans notre petite maison isolée, nous n'interagissons pas, nous n'allons pas à la ville - il n'y a pas de ville. C'est la vie dans une petite île, vingt-huit kilomètres de long sur dix de large tout au plus. 95% de forêt. En habitant du côté non touristique. Je n'ai donc rien à voir, rien à dire.

Pour ceux qui n'aiment pas la mer, il n'y a d'ailleurs rien à faire à Ko Kut. Heureusement, j'adore la mer. Dessous, il y a la chasse sous-marine. Dessus, il y a la planche à voile. A l'interface, il y a nager, regarder défiler les méduses dans l'eau transparente sur un ou deux kilomètres en tirant son crawl.

Bref, il ne se passe rien ici. Si tu veux habiter sur une île peu touristique, il faut prévoir le coup. Certains peuvent s'ennuyer ferme après trois tours à la plage sous les cocotiers.

Déjà, quand je faisais mon service national en Guadeloupe, je regardais en rigolant les parisiens. Je n'ai rien contre eux, j'ai habité vingt ans à Paris - je les trouve même modestes en général : il ne s'imaginent pas que l'endroit où ils habitent est la capitale du bon goût, ce que croit souvent le bourgeois provincial qui fanfaronne et se prend pour un roi dans son trou.

Mais là, les parisiens étaient carrément déphasés. Un surtout, qui se la pétait grave intello et qui cherchait le cinéma d'art et d'essai à Basse-Terre... A part du Kung Fu, on ne passait rien dans l'unique salle de la ville. Tout le monde bouffait des graines de tournesol - cent mâchoires en même temps, ça te faisait un de ces boucans ! Heureusement, les paroles de Bruce Lee - ouououiiiiyaïïï !- n'étaient pas toujours nécessaires à la compréhension de l'intrigue…

Bref, la vie dans une île, il faut une richesse intérieure terrible… ou un grand vide dans la tête, avec le vent qui souffle et fait un bruit de con…que !

Tu me diras, il y a la photo. Je pourrais en faire une page. Tu connais mon opinion sur la médiocrité de mes dons de photographe (j'en parle ici : photos et clichés). Et ici, c'est tellement beau qu'on peut juste faire des cartes postales, comme dans une agence de voyage. Pas très envie que ce blog ressemble à une agence de voyage… Désolé, je ne peux pas faire mieux.



D'abord, avant de montrer l'île, je peux peut-être montrer ma trombine, pour que tu saches à qui tu as affaire, cher lecteur inconnu. Sur cette photo, je n'ai pas mis mes lunettes, par coquetterie. Mais comme tu peux le constater, je suis plutôt un mec réflexif. Enchaîné à son travail.

Maintenant, une photo prise dans un endroit que j'aime beaucoup, un petit port lacustre au sud.


Regarde bien sur la photo. Tu comprendras que les pêcheurs thaïs prennent énormément d'hallucinogènes quand ils partent en pêche. C'est peut-être pour cette raison qu'ils sont bien plus éclairés que les pêcheurs du Guilvinec et de Lesconil, avec qui j'ai eu naguère d'assez mauvais rapports. Une sacrée bande de mal-embouchés, ceux-là !


On se croirait presque en Bretagne, il y a trente ans, ou plus.
Les pêcheurs de Ko Kut ont des bateaux comme j'en voyais au port du Pouliguen, quand j'étais enfant. C'est beau. Mais c'est sans doute dangereux. Je me demande quels équipements de navigation ils ont. Le pif ? Mais un pif thaï, c'est tout petit ! Cette question m'a taraudée et j'ai décidé de mener l'enquête.


Quand j'ai fait passer notre pick-up chargé du déménagement sur l'île, j'ai pris ce bateau. Il avait un angle de gite à l'arrêt d'au moins dix degrés. Le genre de truc qui renverse facilement quand il y a de la houle. Dans la cabine de pilotage, il n'y avait aucun instrument de navigation visible. Ils naviguent à vue, ce qui fait sens : s'ils prenaient la mer avec une mauvaise visibilité, ça voudrait dire que le temps est mauvais... et je ne donnerais pas cher du bateau chargé par creux de deux mètres.


Je ne te raconte pas la descente de la voiture, à marée haute, avec le dénivelé. Ça ne paraît pas sur la photo, à cause de l'angle - mais compare la taille du pneu au franc-bord ! En plus, c'était à un centimètre près, car nous n'étions pas dans l'axe, une première voiture garée en face des planches avait été débarquée avant la nôtre. J'avais vraiment la trouille.

Pour finir de te décrire Ko Kut, il y a de l'eau autour, mais il y a aussi de l'eau au milieu. Plein. Par exemple il y a trois chutes d'eau, très prisées par les touristes. Elles n'ont rien d'exceptionnel - elles ne sont pas très hautes, leur bassin de réception n'est pas grand.

La chute la moins "baignable" des trois. Les feuilles mortes s'y ramassent à la pelle - ou au filet.

Mais bon, une chute d'eau, c'est toujours charmant. En y allant très tôt, on peut s'y retrouver tout seul ou avec des thaïs qui content fleurette - et ne nagent jamais.

Pas comme les fils de pêcheurs, qui sont toujours dans l'eau !


Un ami qui m'a dit que mes deux romans étaient mauvais m'a fait comprendre que la qualité de ce blog baissait, qu'il n'était plus drôle. Un ami aussi franc, c'est précieux. Et il vaut toujours mieux se fier à l'avis des autres qu'à ses propres impressions.

Peut-être que je n'ai plus rien à dire de la Thaïlande. Il me resterait pourtant une infinité de choses à découvrir, mais il est possible que j'aie perdu l'acuité du regard, sinon la passion sans m'en rendre compte. Je n'ai pas envie que ce blog continue comme la saison onze d'une série américaine qui s'étire comme de la guimauve et devient filandreuse. Il est peut-être temps de l'arrêter, de passer à autre chose.

Quitter les espaces maritimes pour les espaces de Hilbert, se pencher sur la physique des particules plus que sur le physique des filles à la plage. Se booster à l'effet Casimir avant d'être quasi mort... C'est tentant.

Il faut que j'y réfléchisse.


jeudi 1 décembre 2016

Autopsie dans la cuisine


Notre taquin toukai

Il y a des gens qui ont des herbiers, des flores... Fon a une faune, c'est comme ça (à défaut d'en avoir un à la maison). Voici un aperçu de celle de Ko Kut.

Ça commence mal. J'avais attrapé une otite assez sévère, et je n'entendais plus grand chose d'une oreille, j'avais l'impression d'être à vingt mille lieues sous les mer. En revenant d'Ao Yai un soir, j'ai entendu une sonnette comme on en trouve sur les passages à niveau, quand on attend que le train passe, que les barrières se lèvent. Une sonnette assourdissante qui faisait un bruit de grelot. Hallucinations auditives ? J'ai bouché une oreille, puis l'autre, j'ai essayé de comprendre s'il y avait une direction à ce son. Il venait de la forêt.

Impossible de le confondre avec le cri-cri des grillons, le coassements des grenouilles, les sifflements des serpents ou les bruits étranges qu'émettent les geckos qu'on trouve sur l'île. Pas un bruit, mais un son, avec des harmoniques, et un joli timbre. J'ai pensé que c'était peut-être les moines d'un temple caché. Fon s'est même demandé si c'était un phi sonneur (désolé, il n'y a pas de jeu de mot). Elle l'entendait aussi, ce n'était donc pas une hallucination. Soulagement.

Depuis, je l'entend très souvent. C'est un son très fort qui remplit les oreilles. Il n'a pas plusieurs hauteurs. Si j'avais l'oreille absolue, je pourrais te dire que c'est un sol, le même partout, que je l'entende au nord ou au sud de l'île. Mais je n'ai pas l'oreille absolue, j'ai juste un diapason dans ma valise. Je l'ai emporté parce qu'on ne sait jamais, on peut en avoir besoin. La preuve.

J'ai enquêté. C'est juste un insecte qui passe treize ans dans le sol avant de s'envoler. Treize, tu as bien lu, ce n'est pas une coquille (pour un insecte, ce serait bizarre, une coquille). Je viens de lire sur le net que cette variété de cigales pouvaient créer des lésions tympaniques tellement elles font du bruit : elles peuvent rendre sourd…. Oui je peux répéter... Non ! Je n'ai pas dit sympatriques, j'ai dit tympaniques… Ah oui ? Tu le connais déjà, tu as habité dans une colonie…

A propos de sonnette, nous avons un voisin discret - qui n'est justement pas un serpent à sonnette. Juste à côté de la maison, une énorme parabole a été accrochée à un poteau en ciment de deux mètres de haut. Le poteau est percé dans le sens de la longueur. La surface du sommet est quadrangulaire, avec le trou au milieu. Qui en ai-je vu sortir pour prendre son bain de soleil ? Un splendide petit serpent vert que je n'ai pas réussi à prendre en photo. Quand il a senti que je le regardais, il a levé la tête, nos regards se sont croisés, il a eu peur et il a pris l'ascenseur.

Un grand timide...

Et puis nous avons un convive. Tous les soirs, il vient au moment du dîner se restaurer avec nous. La lumière est allumée, elle attire les insectes et il y trouve son compte. Mais qui, "il" ? Un magnifique toukai, un genre d'énorme lézard qui crie "Ticket" le soir quand il drague une fille - une fille toukai, bien sûr, dont il s'est toqué. Se toquer d'une toukai, c'est pas tocard. Il crie quand il a le ticket, bien sûr, sinon, il reste assez discret.

L'animal se nourrit de moustiques et moucherons. En revanche, le toukai n'attake pas les takos, alors que je l'en ai longtemps soupçonné - pas comme cette ignoble souris grise que j'ai trouvée un matin, gisant dans son sang au milieu de la cuisine. Il y avait des traces de combat. Un vrai meurtre à la Agatha Christie. J'ai aussitôt pratiqué une autopsie dont je te livre les conclusions :
a/ contusions cérébrales multiples, embarrement, vaste hématome sous-dural confluant ayant provoqué un engagement, cause probable de la mort.
b/ dislocation de la moelle épinière au niveau D6/D7 ayant entraîné une paraplégie instantanée, sans doute massive.
c/ les coups multiples ont été portés avec un objet contondant de type balai de cuisine - coups appliqués de haut en bas, de manière répétitive, avec violence.

L'arme probable du crime a été retrouvée, même pas dissimulée.
Avant même qu'arrive le forensic de Ko Kut, Fon s'est mise à table, elle a froidement dénoué le mystère :
- C'est moi qui lui ai réglé son compte cette nuit.

Maintenant, je ne sais plus si je dois lui dire, à propos de mon testament.

Et puis j'ai été adopté par un chien. Un de ces chiens beigeasse, sympathiques, intelligents, d'une très haute noblesse puisqu'il est de la branche aînée des Jaunâtres de Miteux de Bastard, famille titrée depuis cinquante générations. Il habitait près de notre maison. Quand nous avons emménagé, nous avons remarqué deux gamelles cabossées au bord de la route. Une femme est venue remplir les gamelles le soir. Elle a dit qu'elle ne pouvait pas laisser le chien crever de faim. Mais puisque nous étions là, maintenant… Elle n'est plus revenue. J'ai malencontreusement roulé avec le pick-up sur les gamelles, elles sont hors d'usage. Alors j'en ai trouvé d'autres, et pour m'excuser, je les ai remplies. Résultat, le chien m'a adopté. Il m'accompagne quand je fais mon jogging - je cours sur l'unique route de l'île, mais sans doute a-t-il peur que je me perde. Oui, il est intelligent, mais je crois qu'il a des limites. Sartre aussi se trompait tout le temps. On va peut-être l'appeler Jean-Paul.


dimanche 27 novembre 2016

Si tu as de l'argent et que tu veux rêver…




Dans l'île où je suis, comme sans doute dans beaucoup d'endroits en Thaïlande, les gens ont construit des maisons sur des terrains qu'ils ne possèdent pas vraiment. Ils en ont la jouissance temporaire (mais sans date limite), octroyée par l'État, à travers un document nommé por bo tor. Il est en principe interdit d'y faire construire.

Il est très rare de trouver dans les îles un terrain de taille raisonnable doté d'un chanote, le document qui permet officiellement de construire après avoir fait les déclarations obligatoires. Ici, il existe bien des terrains à vendre, mais ils sont généralement très grands et hors de portée de la bourse d'un acheteur jouissant d'une fortune honorable mais limitée. Impossible d'en obtenir la vente par lots.

C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de lancer un projet d'achat commun. Mais ce n'est pas seulement l'investissement, l'achat d'un terrain qui me motive. Je voudrais aussi contribuer à empêcher un développement sauvage de cette île où j'habite maintenant, et qui est restée très sauvage - sans doute du fait de son éloignement de Bangkok, et de ce qu'une grande partie des terres est domaine militaire. Je sens pourtant que le tourisme avance ici à marches forcées, et qu'il va détruire l'île comme il a récemment fortement abîmé Ko Chang en dix ans, Ko Samui en trente.

Il se trouve que je connais la propriétaire d'un terrain. Elle m'a assuré qu'il était à vendre - mais tu connais les thaïs qui vendent, ils peuvent se dédire jusqu'au dernier moment. Le terrain est immense, de l'ordre de 100 rai, c'est-à-dire 160 000 mètres carrés. Il remonte vers l'arrière sur une colline abrupte. L'ensemble est dans un endroit très isolé. Pour l'instant, il n'y a même pas de chemin menant à cet endroit, on ne peut plus y aller qu'en bateau - mais la route n'est pas très loin.
C'est une baie splendide entourée de montagnette. Un côté est habité - un petit regroupement de maisons. Il n'y a aucune autre construction que ce hameau. Le terrain à vendre est de l'autre côté. L'orientation générale est ouest (ou ouest-sud-ouest).
Bref, c'est un endroit de rêve.

Je sais le prix de ce terrain, qui est au bord de la mer, et court le long de plusieurs petites anses. Pour l'île, ce prix, s'il se confirme, est plus que raisonnable. Je cherche une quarantaine de personnes, chacune investissant un minimum de 100 000 euros pour acheter l'ensemble ce qui lui fera acquérir approximativement 4000 m2. Bien sûr, surface, prix, tout cela doit être affiné et certifié.

J'investirai personnellement 150 000 euros. Je ne cherche à faire aucun bénéfice, je n'aurai évidemment aucune rémunération - je veux simplement réaliser un rêve que beaucoup d'entre nous avons, et un investissement pour ma fille qui a aussi la nationalité thaïe.

Aussitôt acheté, le terrain sera divisé administrativement pour que chacun possède en propre, avec chanote, un bien qui pourra être légué, et en aucun car repris par l'État, et où la construction ne pourra jamais faire l'objet d'une obligation de démolition. La division se fera au prorata des investissements, après expertise déterminant les valeurs comparées des différentes parties du bien.

Tu sais qu'un étranger ne peut acheter de la terre en Thaïlande. Pour tout ce qui est de la législation immobilière, je te renvoie à l'excellent livre de Me. René Philippe, conseil juridique à Bangkok, How to Safely Buy Real Estate in Thailand. Il te faudra donc t'entourer de précautions, et faire comme beaucoup font, acheter au nom de ton épouse thaïe et faire un bail de 30 ans.

Je te laisse par ailleurs réfléchir sur les avantages que cette opération peut t'apporter à divers titres - nous pourrons en reparler.

Une chose qui doit être très claire dès le départ : l'association ne se borne pas à acheter du terrain et à le partager. Il y aura un engagement juridique encadré contractuellement relatif à l'usage qui sera fait de ce terrain. En effet, il ne sera pas exemple pas possible de rediviser le terrain pour le revendre et multiplier à l'infini le nombre de bâtiments. Il ne sera pas possible de construire n'importe quoi - je pense par exemple faire appel à une architecte spécialisée dans le paysage et l'urbanisation pour l'organisation des constructions. Les bâtiments seront cachés par la végétation autant que possible. Plus accessoirement, les scooters de mer ne seront pas autorisés dans un certain périmètre. Il y aura quelques autres règles permettant à tous de jouir de l'endroit "en bon père de famille", comme on dit dans les règlements intérieurs.

Ce n'est donc pas un simple engagement moral qui sera demandé : il y aura des règles d'inter-propriété ou de co-propriété (je ne suis pas compétent pour dire maintenant quel sera le statut de l'ensemble) élaboré par un juriste. Ce qui suppose de la part de tous les contractants une volonté de préserver une terre, une nature, une esthétique commune. Après, chacun fera ce qu'il veut - la convialité est facultative, mais ce pourrait être un bonus.

Tu me diras : qui es-tu pour nous engager à risquer nos biens ? J'ai passé une grande partie de ma vie au bord de la mer, et parfois dans des îles. J'ai vu le développement touristique faire perdre son charme et son cachet à des endroits magnifiques, notamment dans le village côtier que je connais depuis la première année de ma vie. Et c'est ce que je voudrais éviter. J'ai aussi une idée de la valeur des terrains et je sais ce qui est un bon investissement - en France, j'ai acheté cinq biens dans ma vie sans jamais me tromper, deux d'entre eux ayant été de véritables aubaines.

Par ailleurs, même si je n'ai pas eu de formation juridique universitaire, j'ai longtemps travaillé pour les tribunaux (j'étais expert à la Cour d'Appel de Paris) et j'ai une idée précise de ce qu'est le Droit. J'ai un diplôme de troisième cycle, et les chiffres ne me font pas peur, car j'ai exercé la profession de statisticien pendant une vingtaine d'années. Mais je ne suis pas financier.

Au total, on pourrait peut-être dire que je ne suis pas un aventurier... (cf. le post scriptum)

Pour le reste, tout est à faire. J'ai bien conscience de la difficulté que représente un tel projet. Je n'ai pas une idée précise sur la manière dont il faudrait diffuser cette information afin de trouver les 40 suscripteurs. Néanmoins, j'ai bon espoir que d'autres auront des idées, et que j'aurai du renfort. Peut-être me démontrera-t-on l'inanité de ce projet, et j'en remercierai ses détracteurs qui m'auront évité de perdre du temps.

Mais qui ne tente rien n'a rien. Je lance cette bouteille à la mer en espérant que vous serez assez nombreux pour vouloir réaliser ce rêve, ce qui n'est pas du tout sûr. Je suis prêt à modifier certaines conditions. Je suis même prêt à l'éventualité d'un flop car j'ai un plan B. Et j'ai du temps pour faire mûrir le projet. S'il faisait long feu, au moins, j'aurai rêvé - et peut-être d'autres avec moi - ce qui n'est pas si mal.

Si tu es intéressé, tu peux m'écrire (mon adresse mail est en haut à droite). Mais l'une des premières choses que je te demanderai, c'est de prouver ta solvabilité. C'est une affaire sérieuse, et je pense que nous rencontrerons assez de difficultés à l'extérieur pour ne pas vouloir nous en créer à l'intérieur, au sein même de notre entreprise. Je te remercie de ta compréhension.

PS : pour ton instruction et surtout ton divertissement, tu pourras lire le dernier roman écrit par Alphonse Daudet sur Tartarin de Tarascon, "Port Tarascon", qu'on peut trouver facilement sur le net car il est tombé dans le domaine public ; toute ressemblance avec le duc de Mons ne pourraît être qu'une pure coïncidence…

dimanche 20 novembre 2016

Sur la route de Ko Kut


Traversée calme sous un ciel plombé


Ça y est, nous partons nous installer à Ko Kut. La mer me manque trop.

Le plateau du Mitsubishi est loin d'être rempli à ras-bords. C'est fou comme on peut se passer de choses. Ma vie se résume à la moitié d'un chargement de pick-up.

La route de Korat à Trat - le port d'où partent les bateaux pour Ko Kut - évite Bangkok. Elle traverse la montagne et les routes y sont en réfection depuis au moins deux ans. A part ce passage pénible, rien de spécial : même succession de petites villes hideuses, conduite irritante des thaïs qui te font des queues de poissons et t'obligent sans arrêt à freiner.

Et puis les barrages policiers, six en quatre-cent-cinquante kilomètres. Particulièrement pénibles pour nous car nous fonçons droit vers le Cambodge avec une moto sur le plateau : les flics craignent qu'elle ne soit volée et que nous allions la vendre - ils exigent ses papiers à chaque stop. Au retour, nous nous étions fait arrêter moins souvent. Mais un policier avait fait des phrases pour dire qu'il voulait prendre le café avec moi - une manière inédite de demander un bakchich. J'avais fait semblant de ne pas comprendre et il nous a laissé passer.

Y a-t-il des différences entre le culte bouddhiste chinois et le culte bouddhiste thaï ?
Un peu avant Trat, un très beau temple chinois sur fond de montagne. Si beau qu'on dirait un faux. On y entend une musique de fond très agréable et relaxante - très chinoise aussi, avec des gongs et des percussions métalliques.

Dragons et décos : on croirait qu'ils sont faits en perles en plastique - c'est très rigolo et... réussi !

A Trat, nous avons fait une escale de deux nuits et un jour pour signer le bail, ouvrir un compte en banque, faire quelques vagues courses, attendre en vain chez le prestataire télécom qui souffle le chaud et le froid. Au final, on ne sait pas quand on pourrait avoir internet - dans un mois dans un an.

Le départ est prévu pour le lendemain matin mais il faut aller à l'embarcadère la veille au soir charger la voiture au moment de la marée basse, sinon le bateau est trop haut sur l'eau. Le chargement se fait par le côté - pas par l'arrière comme sur les ferries - ça fait drôle, on se dit qu'au moindre coup de gite, la voiture va rouler et faire un gros plouf.

"Un yacht fin et racé, à l’étrave effilée de goélette mais aux superstructures puissantes d’un steamer. Un transatlantique en réduction capable d’affronter toutes les tempêtes, de vaincre toutes les embûches de la mer." No joke ?
Le bac fait environ vingt-cinq mètres de long, avec une cabine de pilotage à l'avant. Il est construit en bois exotique. Je donne une trentaine d'années à cette périssoire - moitié cargo, moitié bateau d'immigrants pauvres : un peu pourri, pas terminé, il fait peur… et confère à la traversée un vrai parfum d'aventure. Sur le pont, la pompe de cale fuit et inonde le lattis. Un gros jet sort sur le côté, ce qui donne une idée de l'état du calfatage de la coque. Si la pompe tombe en panne, le bateau se remplit en combien de temps ?

Au fond, le salon des premières. Tables de bridge virtuelles et bar imaginaire.
Sur le pont, entassés, des légumes - pas grosses : passagers de dernière classe
.

Nous sommes les seuls passagers avec une famille de l'île. On nous prête des nattes pour nous allonger sur une superstructure abritée à l'arrière, à même le plancher. C'est le seul confort. Pour pisser, j'ai la rambarde au gaillard arrière. Les dames sont moins favorisées.

La famille qui a embarqué avec nous : paisible.

La traversée est calme, et l'ennui me gagne. La gamine des autres passagers dévisage le farang avec une curiosité réprobatrice. Elle l'aura voulu : photo !



Mauvaise surprise à l'arrivée : nous devons nous amarrer à couple avec un autre bateau rempli à ras-bords en train de décharger. Trois bonnes heures d'attente avant qu'il ne décanille.

J'en profite pour ressortir le Nikon. L'embarcadère est sur un très long pier en bois bordé de maisons de pêcheurs sur pilotis d'un côté, de bateaux de pêche de l'autre. J'y fais une rencontre étrange.

On sait que la plupart des moines ne le sont que temporairement. Ici, peut-être un pêcheur qui veut s'acquérir des mérites.

On me prévient que la voiture est enfin sortie. Je mets le contact. Ko Kut à nous deux !

La maison que nous avons retenue a bon air. Mais elle n'est que vaguement meublée. C'est-à-dire qu'il y a des lits avec des matelas épais comme des blinis ; une table et des chaises sur la terrasse - le snack des moustiques ; une cuisine avec un réfrigérateur, un lavabo et un évier - un peu surprenant. Ils ont été assez malins pour regrouper dans la chambre à coucher et les écrans anti-moustique qui permettent d'ouvrir les fenêtres et l'air conditionné qui exige qu'on les ferme. Ailleurs on a le choix du supplice : étouffer ou se faire piquer.

Nous avons réussi à faire installer quelques lattes de bois pour interdire le passage d'une porte ouverte sur un vide de cinq mètres avec en bas, le lit caillouteux d'une petite rivière - certes idéal pour se débarrasser d'un invité désagréable, mais un peu dangereux pour le bébé.

Ça me fait penser, je t'ai dit que tu étais cordialement invité ?



lundi 14 novembre 2016

Le thaï moyen plus malin que le français moyen ?

Qui peut répondre ?


Tous les français… moyens disent le contraire !

Comme ils sont nombreux à le dire, je me sens obligé de traiter du sujet. Même s'il me met mal à l'aise. C'est un sujet sensible qui peut dégénérer nauséabond. Et puis je suis l'hôte des thaïs, assez bien accueilli, je me sens donc des obligations, outre que j'ai du respect pour eux.

J'ai le souvenir précis de ce que disait un français féru de mécanique : "Tu sais, quand ils poussent sur le bouton du démarreur, ils ne se demandent pas ce qu'il y a derrière. Ils ne cherchent pas. Ils n'ont aucune curiosité. Pour eux, les choses se font par l'opération du saint-esprit."

J'entends dire aussi que les thaïs n'ont pas de logique, qu'ils n'abordent pas les problèmes avec méthode et rationalité. Et de manière très crue, qu'"ils sont cons".

A l'inverse, d'autres expliquent (et excusent) ces différences en parlant de culture orientale, bouddhiste, etc. : "ils sont tout aussi intelligents, mais ils ne fonctionnent pas pareil, on ne peut pas comprendre".

C'est vrai qu'en Thaïlande, il n'est pas rare que la culture fasse des croche-pied à l'intelligence. Il y a parfois de quoi être désarçonné. Garder la face est si important qu'une personne à qui on demande son chemin peut vous envoyer au diable-vauvert plutôt que d'avouer son ignorance. Ça paraît complètement fou (stupide, paradoxal, illogique),  mais c'est comme ça.

Cela dit, la plupart des farangs qui cherchent à tout prix à excuser les différences veulent simplement être gentils et polis. Il est tout à fait possible qu'on puisse mesurer des différences de performances - toutes les explications du monde n'y feront rien.

D'autres comportements nous incitent à sous-estimer les capacités des thaïs, par exemple les rapports entre particuliers et grosses compagnies. Le client est considéré comme un demandeur, auquel auquel les prestataires de service accordent avec munificence des bienfaits... qu'il doit payer. La raison du plus riche est toujours la meilleure. Les règles sont rigides, dissuasive, le client a le droit de se taire, il n'est pas forcément bien traité. Le farang en conclura volontiers qu""ils sont bêtes parce qu'ils ne comprennent même pas quel est leur propre intérêt".

Il se trouve qu'on a trouvé des différences de fonctionnement dans des mécanismes cérébraux élémentaires entre occidentaux et asiatiques. Ces différences ont été objectivées par des expériences correctement menées. C'était du genre : gérer les problèmes en faisant appel à la collectivité ou à l'individu, la gestion individuelle étant le fait de l'occidental, la gestion collective de l'oriental. Malheureusement, je n'en ai plus le souvenir précis, ni la référence.

Il y a des différences dans les mécanismes cérébraux. Il pourrait aussi y avoir des différences entre les performances des uns et des autres. Qu'en est-il réellement ?

La première chose à rappeler, c'est qu'on parle bien là du thaï moyen. Il y en a forcément de très bien formés, très compétents, très curieux, très intelligents. Ils ne sont pas l'objet de ce post.

Ensuite, il y a un biais dans la manière dont on aborde le problème. En tant qu'étrangers, nous n'avons pas accès à des niveaux socio-culturels équivalents à ceux auxquels nous avions accès en France. Nous sommes par définition des déclassés dans la société thaïe. Nous n'intéressons personne - je parle d'intérêt personnel, pas d'intérêt financier. A part dans certains cas, pour des questions de prestige, on n'invite pas les farangs dans les cercles éclairés. Nous fréquentons donc souvent des classes que nous ne fréquenterions pas forcément autrement, classes souvent défavorisées sur le plan culturel et intellectuel.

En France, il n'y a plus que 4% de paysans - encore sont-ils en général aisés - rien à voir avec le fermier local qui cultive dix raïs de riz. Nos "ex" françaises étaient rarement des filles de pauvres paysans. Les femmes de l'Isan qui sont maintenant nos compagnes sont souvent des filles d'agriculteurs : décalage. Là encore, notre appréhension des caractéristiques de la population est biaisée.


Séchage du riz dans l'Isan. C'est con, dans un quart d'heure, il va pleuvoir, il faudra tout ramasser. Dommage, on n'a pas regardé la météo...

Revenons à notre mécano. Les thaïs ne sont pas les seuls à ignorer les arcanes de la bobine électrique qu'on trouve à l'intérieur du démarreur d'une moto. Je ne voudrais pas dire, mais… beaucoup de françaises n'y trouvent pas un intérêt majeur… et sont plus malignes que ce mécano.

D'ailleurs, le manque de curiosité qu'il reproche aux thaïs, on pourrait tout aussi bien lui reprocher : il ne connaît pas les lois de Faraday, il ne s'intéresse pas aux champs électro-magnétiques, il n'a aucune idée du fonctionnement quantique des électrons. Etc. Mais on ne peut par jeter simplement sa remarque par-dessus bord car c'est un hôte régulier de la Thaïlande depuis une bonne douzaine d'années, et il est très observateur.

Alors ?

J'ai peut-être une explication.

Quand j'ai lu le livre de Steven Pinker, The Blank Slate (livre remarquable dont je parle ici), j'ai été très impressionné par les pages qu'il consacre à l'évolution du QI dans la population occidentale. On observe en effet une augmentation de 20 points du QI moyen en un siècle. Toutes les épreuves sont concernées par cette augmentation, y compris celles qui sont saturées en "facteur g" : il ne s'agit donc pas d'une augmentation du QI due à une élévation du niveau des acquisitions, il s'agit bien d'une augmentation des performances intellectuelles.

En conséquence, on a dû décaler la notation, pour que 100 corresponde toujours à la moyenne (je passe sur les discussions sur la question des écarts-types). Un type qui performait à 120 au début du siècle dernier serait placé au ras de la moyenne aujourd'hui.

Or je n'ai pas entendu que du bien des écoles thaïes. Et de manière générale, il me semble que le mode de vie thaï n'invite pas à l'intellectualité, à la contestation et à la spéculation. La structure et le niveau culturel de la population sont semblables à ce qu'elles étaient il y a un siècle en occident : campagnes françaises reculées d'autrefois, Middle West... Je ne serais donc pas étonné qu'il y ait une réelle différence de niveau intellectuel moyen mesurable entre thaïs et farangs du fait des différences entre leurs organisations sociales respectives, l'une pouvant être considérée comme archaïque par rapport à l'autre.

Mais il ne s'agit que d'une hypothèse. Pour la vérifier, il faudrait faire passer des épreuves de QI sur des échantillons de population comparables, après adaptation des outils psychométriques à la culture thaïe. Un gros travail.

En tout cas, selon cette hypothèse, la différence que certains constatent empiriquement n'aurait rien de génétique. L'intelligence est aussi un produit culturel.


L'avenir de la Thaïlande passe par la promotion de la qualité de son système scolaire. A l'école thaïe, j'ai retrouvé l'addition, la soustraction... mais qui a volé l'abstraction ?



mardi 8 novembre 2016

Faire le bien en se faisant du bien




Un temple au sud de Korat


Depuis trois jours, des voisins font un vacarme incroyable de cinq heures du matin à neuf ou dix heures du soir. Alternance de musique traditionnelle, de psalmodies bouddhistes, de discours, de musique plus récente, languissante et sucrée. Quand je dis "des voisins", ils sont bien à trois cent mètres, mais le tir de leurs hauts parleurs est si puissant que je les croyais beaucoup moins loin.

Pourquoi un tel déploiement de décibels ?

Dans chaque village, les habitants aisés organisent une fête une fois l'an, à tour de rôle. L'un d'entre eux loue des grandes tables, des chaises, des couverts et des assiettes, une sono ultra-puissante. Il fait venir des aides de cuisine, des musiciens et des chanteurs. Il orne sa maison avec des draperies et guirlandes de couleurs vives. Il envoie un carton d'invitation avec enveloppe nominative et programme détaillé à toutes les maisons du village. Et il achète de quoi nourrir tout le monde. Les mauvais esprits (dont je fais partie) diront qu'il y a de l'étalage social dans l'air.

Pour être la maison qui organise une année donnée, il faut s'inscrire longtemps à l'avance. La demande se fait au temple, car c'est avant tout une fête religieuse : le "tham boun". Littéralement "tham boun" veut dire faire le bien, gagner du mérite, devenir plus vertueux - impossible de traduire correctement.

Il m'est difficile de comprendre qu'on puisse faire des célébrations religieuses sans s'adresser à un dieu. J'ai été dressé à une religion-dialogue, un rapport s'il-te-plait/merci : on demande à Dieu, on le remercie en le vénérant - on remercie même si on a rien demandé : on remercie d'avoir été créé. Même dans les cultes polythéistes les plus anciens, les hommes s'adressaient aux dieux, ceux de la forêt, d'une maison, d'une montagne. C'est dire si le pli est pris depuis longtemps.

Les bouddhistes, eux, ne parlent à personne. Ils n'ont pas de relation avec une divinité. Selon leur dogme, l'univers est régi par des lois spirituelles. Pas une loi divine. Non : des principes auxquels il faut obéir - auxquels on a intérêt à obéir. Qui a conçu ces principes : on ne sait pas. Ils font partie de l'essence du monde. Mais un homme les a organisés par sa perspicacité et sa richesse intérieure : Bouddha. Et il les a livrés à ses contemporains.

Dans les préceptes naturels, il est dit qu'on doit être bon. Pourquoi ? Ce n'est pas utile de le savoir. Être bon, c'est comme la loi de la gravité, il faut la respecter, ou les trucs vous retombent sur la tête quand on les lance en l'air. C'est aussi simple que ça, et imparable. D'ailleurs, toi qui fais le malin, tu as résolu le problème de la gravité quantique ? Tu sais comment ça marche ? Non. Mais tu respectes quand même les lois de la gravité - donc sans comprendre.

Une porte gigantesque au milieu de nulle part   
Dans tous les cas, l'idée qui sous-tend le tham boun, c'est de gagner des bons points pour sa vie future. Il y a là quelque chose qui choque ma mentalité occidentale : ça ressemble trop à de la simonie. Mais bon, je ne peux pas comprendre.

Alors, les moines du temple viennent chez le voisin prêcher et pour psalmodier - mais ce ne sont pas des psaumes. Ils ne prient pas non plus, puisqu'il n'y a personne à prier, le ciel est vide. On ne peut vraiment dire non plus qu'ils incantent, même si ça y ressemble, car ils ne s'adressent à personne. Ça doit être un exercice de méditation personnelle... pratiqué en public. Et quand ils repartent, c'est avec des offrandes importantes données par l'hôte, mais aussi par l'assistance.

La vie religieuse est étroitement liée la vie sociale. Le "tham boun" est une fête annuelle du village où l'on peut aussi inviter des amis qui habitent ailleurs, de la famille lointaine. Sur le carton que Fon a reçu, il y a une dizaine de noms, hôte, habitants de sa maison, et cousins qui ont organisé la fête.

Celui qui passe dans la rue par hasard peut entrer. Loin s'en faut que tous les habitants du village ne soient là - d'après le nombre de chaises, et même en imaginant qu'ils s'asseoient par terre. Mais chaque maison envoie une ou deux personnes, qui passeront plus ou moins de temps chez l'hôte, parfois juste une demi-heure. Si personne ne vient, la maison est considérée comme de peu de foi bouddhiste - cela ne se produit jamais ! Le tham boun est un facteur de lien social mais aussi de contrainte religieuse.

Sur trois jours, on n'ira qu'une seule fois au temple - ce n'est pas énorme. Le reste du temps, on écoute divers discours. Le maire du village passe et y va de son petit speech. Tout le monde peut prendre la parole. On passe aussi beaucoup de temps à manger - il faut préparer d'énormes plats et c'est une mise à contribution importante des femmes, même si l'hôte emploie aussi des aides de cuisine qu'il rémunère.

Les parents de Fon - au moins la mère - aimeraient bien faire "boun", mais ils sont trop pauvres. Alors elle va aller faire la vaisselle bénévolement, pour participer, gagner du mérite.

Tu seras peut-être étonné de ne pas trouver de photos du tham boun ici. J'y suis allé, avec mon appareil photo. Mais bon, je ne suis pas journaliste. Et j'ai trouvé ça si laid ou du moins si peu conforme à mes goûts de bourgeois français que j'ai jeté l'éponge. Il y a certainement plein de bonnes photos de "tham boun" sur le net.