Visiter la Thaïlande, vivre en Thaïlande, aimer, détester : la vie quotidienne au Royaume du Siam
lundi 22 juin 2015
jeudi 28 mai 2015
De Korat à la Guadeloupe via la rue Montorgueil
Ce
soir, pour changer, nous allons dîner dans le petit restaurant en plein air, en
face des halles, à Korat. "Pour changer" quoi ? Tous les soirs nous
dînons dans un petit restaurant des halles. Mais aujourd'hui, nous ne sommes
pas dans les halles, nous sommes dehors.
Il
fait nuit. L'air est à peine moins chaud que dans la journée. Fon souffle.
Presque six mois de grossesse, la petite (car c'est une fille) commence à se
faire lourde. Elle surfe régulièrement dans le ventre de sa mère.
En
attendant le riz frit au porc, je regarde la joyeuse animation du marché.
Dans
la rue perpendiculaire qui mène à la maison, il y a un embouteillage. Une
première rangée de voitures est garée en épi. Comme il n'y a pas assez de place
pour tous les Isuzu et Toyota des marchands, bon nombre de pick-up se sont
garés en double file, sans frein à main. Quand il faut sortir une voiture,
c'est un jeu de Tétris, les municipaux en uniformes, chargés de la circulation
poussent les voitures à la main pour dégager des passages. Ça avance, ça recule
- ils ne ménagent pas leur peine, sifflent dans tous les sens, et agitent
frénétiquement leur petite lumière, comme si c'était un nouveau jouet.
Le
long des halles, les marchands de fruits ont installé des guirlandes de lampes
à basse consommation en forme de tortillons, c'est joli. Entre le rouge vif
des ramboutans, le rose des fruits du
dragon, le jaune des mangues et le vert des montagnes de pastèques, il y a des
trous sombres d'où émergent parfois une ombre, un visage encadré de cheveux
lisses et noirs, des mains.
Les
vendeurs de fruits sont sous les halles, en limite. Mais la rue est très large,
et une double rangée de chariots est venu s'installer en parallèle, pour former
une nouvelle ruelle de boutiques. Les chariots arrivent tous en même temps, un
peu avant huit heures, poussés à la main, avec leur barbecue déjà en route. Ils
sont équipés d'un toit, et d'une ventilation pour activer les braises - un gros
tuyau courtaud noir de quarante ou cinquante centimètres de large et un mètre
de haut. On dirait des locomotives qui crachent leur vapeur, les unes derrière
les autres. Je vois que mon chariot préféré est en train de se garer. Je vais aller
y chercher trois brochettes de petits foies de poulets grillés - rares sont les
soirs où je n'en achète pas, j'adore ça.
Debout
derrière sa locomotive, la petite dame avec sa casquette de cheminot me fait
un signe de reconnaissance. Je suis un bon client, et ce soir, elle m'offre une
brochette supplémentaire. Je reviens à notre restaurant et pose les brochettes
sans vergogne sur la table. Ici, on accepte avec des provisions. Comme
presque partout dans les restos thaï.
Pourquoi
ne trouve-t-on plus de foie de poulet en France ? Sans doute pas assez rentable
- ça ne coûtait pas grand chose. J'ai souvenir que j'allais m'approvisionner
dans la boucherie Bernard, juste à côté de la bourse du commerce, aux Halles,
quand j'habitais à Paris. Et dans mon septième étage sans ascenseur de la rue
Turbigo, je faisais des fricassées de foies aux oignons et aux herbes, je les
jetais brûlants sur une laitue bien assaisonnée et j'invitais la voisine à
dîner. Maintenant, on trouve des foies énormes de je ne sais quel volatile (ils
ne précisent pas), dans des pots en plastiques, rayon frais des grands
magasins. Pas grand-chose à voir.
Comme
j'ai aimé cet appartement… A deux pas du trou des Halles et de ses RER. Et du père
tranquille, bistrot où je donnais mes rendez-vous, rue Pierre Lescot. Les
Innocents les pieds dans l'eau. Saint Eustache et son orgue. Montorgueil et ses
fruits. Joe Allen et ses T-bones. La vieille boulangère acariâtre dont la
baguette faisait surgir une file soviétique à cinq heures du soir dans la rue
Tiquetonne. Quel délicieux quartier…
Deux
chambres de bonnes réunies, un réduit qui servait de cuisine et une petite
salle de bain coincée sous les combles. Derrière, vue sur Montmartre. Devant,
sur toutes les tours, les coupoles et les églises de Paris. Il avait fallu
faire monter mon piano à queue, un demi Yamaha. Non, je n'ai pas fait appel à
des déménageurs. Non, je n'ai pas fait appel à des déménageurs de pianos. J'ai
fait appel à un déménageur de pianos difficiles - ça existe… L'escalier
de service était vraiment étroit, j'ai demandé à la locataire du sixième étage
si je pouvais traverser son appartement en entrant par la porte principale et
en sortant par la sortie de service. Elle a bien voulu. Le piano est arrivé de
Nantes en camion. Les déménageurs "difficiles" sont arrivés. En dix
minutes, le piano était au sixième étage et traversait l'appartement ! Le petit
escalier qui montait au septième était tordu. Avec une scie à métaux, j'avais déjà
scié la rampe. Les déménageurs ont fait monter le piano "sur le
clavier", la queue en l'air. Un exploit… La rampe est restée sciée
quelques jours, du fait de ma négligence. Sept étage plus bas, le carrelage
froid et dur. Et quand la minuterie s'éteignait au milieu de la montée… Mais on
m'a rappelé à l'ordre, et j'ai recollé et revissé rampe et rambarde.
Peu
après mon arrivée, j'ai décidé d'aller saluer mes voisins. Madame Jurapa m'a
ouvert. Incroyable ! Une antillaise que j'avais rencontrée quatre ans avant, en
Guadeloupe, et qui travaillait dans mon service. Nous étions très copain.
-
Quelle surprise ! Je ne savais pas que…
Je
lui ferais presque la bise. Mais madame Jurapa me regarde d'un air
interrogateur. Je m'arrête sec.
-
Vous… vous…
Le
regard devient suspicieux.
-
Vous ne…
-
Qu'est-ce qu'il y a, me demande-t-elle. Pourquoi vous me regardez comme
ça ?
-
Mais vous ne trouvez pas qu'il y a quand même une sacrée coïncidence…
Nous
avons fini par comprendre. Madame Jurapa a une sœur jumelle, et c'est avec elle
que j'ai travaillé à l'hôpital de Saint-Claude. Quant à madame Jurapa -Paris,
elle est vendeuse au Prisunic de Montparnasse. Je ne savais même pas qu'elle
existait. Et réciproquement.
Le
pire a été quand j'ai vu arriver chez elle le mari de madame Jurapa-Guadeloupe.
Je l'ai tout de suite reconnu - je l'avais rencontré lors d'une fête chez le
chef de service, à Saint-Claude. Quelle situation scabreuse… Ce n'était quand
même pas un jumeau, lui aussi ? Non, c'était bien le métro que j'avais
vu à cette fête, et qui tenait tendrement par les hanches son infirmière de
femme quand ils sont partis.
Là
encore, les choses se sont éclaircies. J'ai su qu'il travaillait dans le tri
postal et n'avait pas pu obtenir sa mutation pour les îles. Il venait
régulièrement chez sa belle-sœur, en tout bien tout honneur je crois, et
sirotait chez elle deux ou trois punch en souvenir du pays, avant de regagner
son minuscule gourbi. Un homme bienveillant qui avait construit la maison de sa
future retraite et laissé son cœur à Capesterre Belle-eau - en métropole, il
campait. Lui aussi a gouté à mes foies de poulet grillés à l'estragon - comme
j'ai sifflé ses ti-punchs.
Il
est mort avant d'avoir eu sa mutation.
mardi 26 mai 2015
Retour à Korat
Mon
retour en Thaïlande, après un mois d'Indonésie, a été instructif. Ce nouveau
changement d'herbage a permis une petite évaluation comparative des deux pays.
Ce qui m'a frappé, c'est l'aspect moderne de la Thaïlande par rapport à
l'Indonésie. Les voitures, les routes, les buildings. Il est aussi vrai qu'on
n'associe difficilement le modernisme aux voiles religieux dans la rue. Alors
que les petits shorts en jeans au ras des fesses... Après
la pruderie absolue de l'Indonésie, le teasing sexuel, même soft, qu'on voit
dans la publicité me fait l'effet d'une gifle. Impressions aussi sur les gens. Les
Thaï semblent plus légers, plus ironiques, moins respectueux.
Le
retour linguistique a été une catastrophe. Le premier soir, j'étais dans un
état inquiétant de sidération. Impossible de retrouver des mots thaï simples
comme "bonjour", "je voudrais", "merci". Tout
était remplacé par de l'indonésien, impossible à réfréner - il fallait bien
saluer et remercier d'une manière ou d'une autre - phrases que je bredouillais
à voix basse sous l'œil rond de mes interlocuteurs.
Ce
n'est que le lendemain, quand j'ai revu Fon, que les choses ont commencé à se
remettre en place. On dirait vraiment que la parole quotidienne, réflexe,
dépend d'une sorte de buffer où la mémoire propre de la langue dépose ses
éléments les plus utilisés, prêts à être envoyés à la moindre sollicitation.
Manifestement encore une tâche que notre cerveau accomplit inconsciemment. Ce
qui m'étonne un peu dans cette hypothèse, c'est que j'ai trois buffers : un en
français, un dans la langue du pays où je me trouve et que j'apprends, qui
change régulièrement, et un en anglais, toujours prêt à dégainer. J'en conclus
qu'il peut y avoir plusieurs buffers, autant qu'il y a de langues qu'on connaît
vraiment bien. On n'est pas limité à deux.
Aujourd'hui,
c'est l'anniversaire du coup - privé de soap ! Le chef du gouvernement
fait un très long discours qui n'intéresse personne, à part moi. Je me plante
devant le vieux poste, espérant entendre parler de tout ce qui est important
pour la Thaïlande, avoir un résumé de ses problèmes actuels. Et lire dans ce
discours le style du nouveau pouvoir.
L'homme
est debout, derrière un pupitre, et je ne vois rien de particulier dans son
apparence. Il ne sourit jamais, il ne varie pas beaucoup son style, mais il est
efficace, assez direct, proche, didactique sans être pédant. Il dit qu'il va
supprimer des emplois de fonctionnaires. Que 38% des thaï travaillent dans
l'agriculture mais ne constituent que 8% du PNB, et donc qu'il faut aider et
réformer l'agriculture. Il veut revoir les relations entre propriétaires et métayers,
manifestement déséquilibrées, entre autre du fait de l'absence de baux. Il
évoque les problèmes d'eau, trop souvent gaspillée, et pourtant rare - il va aider,
mais il faut envisager de modifier le plan des cultures, pour qu'elles s'adaptent
aux capacités locales d'irrigation. Pour la vente des récoltes, il demande
qu'on table enfin sur les prix à l'export, non sur le prix de revient, et
prévient que l’État n'aidera pas, car sa vocation n'est pas de stocker des
produits invendables. C'est aux fermiers de réduire les coûts. Ils peuvent
s'associer, s'intégrer dans des coopératives, ce qui permettra de produire
meilleur marché. Propos valables pour les producteurs de riz, mais aussi de
caoutchouc, produits en grandes quantités dans le pays.
Pour
ce qui est des aides au business et au commerce : l'Etat n'aidera que les
entreprises qui sont vraiment profitable, pour les faire travailler à l'export.
Chacun doit le comprendre, et ne pas attendre une politique d'égalitarisme. Ceux
qui sont peu rentables doivent en tirer les conséquences et ne rien espérer.
Heureusement,
les relations à l'international ont été rétablies, et il est important de
coopérer avec les pays voisins, particulièrement dans le cadre de l'économie. Mais
les immigrés qui cassent le marché du travail (à mon avis, il parle des
birmans) seront reconduits chez eux : "nous sommes en accord avec les
principes des Nations Unies… mais nous donnons la préférence à la croissance de
notre pays, nous cherchons le bien-être de ses habitants. Nous ne construirons
pas d'autres centres d'accueil pour ces immigrés, il y en a déjà huit, et le
plus incroyable est que certains l'ont déjà oublié !" L'immigration
clandestine semble un gros problème, et devant ces propos défensifs, on se
demande si le gouvernement n'a pas déjà été taxé d'inhumanité envers les
immigrés clandestins.
Devant
la nation, deux ans difficiles, annonce-t-il. Deux ans durant lesquels il fera
son possible pour la relance économique et l'export, éventuellement par des
subventions. Pour l'instant, il y a un taux de croissance à 3% qui serait dû
avant tout à la consommation des ménages. Il faut aussi arrêter d'emprunter des
technologies venues de l'étranger, l’État va subventionner l'éducation et la
recherche. Sur ce sujet, le propos se fait très volontariste et presque naïf.
Pour
ce qui est du tourisme, il demande à tous les thaï de se montrer très accueillants
: "c'est une ressource importante, et nous avons réussi à redonner la
confiance aux étrangers qui viennent visiter notre pays - plus trois
pour cent d'augmentation…". En fond, des photos de farangs sur des
éléphants, des plages… mais pas de gogo bars, évidemment.
Dans
l'ensemble le discours est positif. Il y a quand même plusieurs moments où l'orateur
montre les dents. Le propos ratisse large, c'est presque le discours de l'état de l'Union. Très explicatif et détaillé quand il s'agit d'agriculture, qui occupe
plus du tiers du pays. L'homme ne se pose pas en "cher compatriote",
mais en chef : pas grand chef suprême, plutôt genre boss de l'usine locale ou
de la coopérative. Il dit par exemple : "si vous avez des problèmes,
vous pouvez toujours vous adresser à moi…" comme s'il était dans le bureau
d'à côté. Je trouve ça assez fort, on y croit presque. Aussi quand il en
appelle au bon sens et à la compréhension des thaï, souvent par l'absurde :
"vous comprenez bien que… car dans ce cas, comment pourrait-on…".
Très
étonnant, il n'hésite pas à engueuler ceux qui se chamaillent : "Pour
son bien-être, pour sa stabilité, la nation avait naturellement besoin d'une
union des uns et des autres. Que chacun fasse taire ses revendications
personnelles. Mais est-ce que c'est ça que j'ai vu ?" Plus loin, il demande
qu'on informe précisément le gouvernement : "On ne pourra pas vous
aider si on n'a pas une connaissance précise des situations…". Et il
invite à la dénonciation des irrégularités. Il demande aussi aux médias d'être
équitable dans le traitement de l'information, il cite un exemple de
désinformation, et conclut en demandant à cette presse de participer à l'effort
de redressement national par son objectivité. Les mots d'union de la nation
revient souvent.
Il
justifie le coup d'état : "Nous avons tenté plusieurs fois, à travers
la publication de lois, de restaurer l'ordre, et mettre fin à la gabegie qui
régnait dans le pays depuis au moins dix ans. Ces lois ont échoué à remettre le
pays sur les rails. Il a donc fallu prendre des mesures plus fortes… Et si ce
désordre se reproduisait encore, le pays serait alors dans une grande
souffrance, car il a besoin de stabilité pour pouvoir se développer, et pour que
chacun puisse d'enrichir.[1]"
Finalement,
après avoir une fois de plus demandé le soutien et l'union sacrée du peuple, il
s'arrête. La musique officielle entonne "ce n'est qu'un au revoir",
un peu étonnant dans le contexte. Cette chanson est-elle directement venue d’Écosse (son pays d'origine), ou par la version Beethoven ? Je crois plutôt
qu'elle a transité par le Japon, qui en fait usage intensif depuis la fin du
XIXème siècle - c'est la chanson des remises de diplôme - ou par la Corée dont
elle a été naguère l'hymne national.
Évidemment,
je n'ai pas retenu le nom de ce chef du gouvernement. Fon me dit qu'il
s'appelle Prayuth Chan-ocha, et j'apprendrai plus tard qu'il est aussi
militaire, et commandant en chef de l'armée depuis 2010. Bien sûr.
Alors
que nous sommes au beau milieu des halles, je vois une moto se frayer un chemin au
milieu des piétons. Personne ne râle. J'aime bien cette tolérance. La moto se
gare juste en face de nous, de l'autre côté de l'allée, et les gens la
contournent sans broncher. Tu as remarqué que les béquilles des motos sont
toujours à gauche ? Pourquoi à ton avis ? Allez ! Il y a des questions qu'on
doit quand même se poser au moins une fois dans la vie !
Penses-tu
que la raison est la même qui fait que les coquillages tournent toujours vers
la droite ? Quoi, tu n'avais pas remarqué que les coquillages tournaient
toujours dans le même sens ? Bon. Et tu dis quoi ?... Qu'est-ce que la force de
Coriolis a à voir avec les coquillages ! Ils ne tournent pas à gauche au
premier feu en passant sous l'équateur ? Glissons...
Alors
ma béquille ? Parce qu'on monte à cheval par la gauche ? Et pourquoi on monte à
cheval par la gauche ? Parce qu'on porte l'épée à gauche, et que dans l'autre
sens, on est obligé de passer l'épée au dessus du cheval, ce qui est compliqué ?
Ou
bien parce que les anglais et les japonais roulent à gauche. Et alors ? S'ils
roulent à gauche et se garent, ils ont intérêt à dégager côté bord de route
plutôt que milieu de route, c'est moins dangereux. Oui, pas mal comme explication.
Ça me semble moins tiré par les cheveux que les chevaliers du moyen âge. Peine
à imaginer que ça excite beaucoup les ingénieurs japonais, les histoires
d'épées…
Le riz frit arrive. Ah oui, j'oubliais,
retour en Thaïlande : bonjour le riz un peu collant, bye-bye le riz presque
croquant d'Indonésie…
[1] je cite vraiment très
approximativement, et dans le désordre, je dirai même que j'essaye plutôt de transcrire
les idées exprimées durant ce long discours - du moins ce que j'en ai compris ;
donc à prendre avec toutes les réserves qui s'imposent
mardi 12 mai 2015
Chef de village (Jepara)
L'avion
a du retard. C'est une constante pour les compagnies de la région - ces petites
compagnies qui sont blacklistées par les aéroports d'Europe et d'Amérique. Tandis
que gens s'agitent en posant cinq fois la même question à l'hôtesse, je repense
à la conversation que j'ai eue hier avec une femme de Jakarta à propos du mariage.
Tout a commencé lorsque je lui ai raconté ce qui s'est passé lorsque je suis
allé chez mon ami S.T.
S.T.
est un bulé qui habite à Jepara, la ville aux mille menuisiers. Ces artisans fabriquent
des copies de meubles anciens en utilisant les méthodes de l'époque - ils font
tout à la main. Les meubles sont envoyés partout dans le monde, et Jepara est
un lieu unique, connu de tous les professionnels. S.T. y travaille dans
l'export. Il est marié avec une indonésienne. Pour arrondir les angles, sans y
croire, il est devenu musulman et s'est même fait raccourcir la quéquette à
cinquante ans.
-
Ça a dû faire mal…
-
Oui… il fallait en passer par là… mais maintenant, plus de problème.
Je
ne sais pas s'il fait allusion à sa situation sociale ou à la cicatrisation de
son membre - je préfère ne pas demander.
Il
m'explique que si j'étais venu avec Fon, il aurait pu m'accueillir sans
problème, juste une démarche auprès du chef religieux du village à accomplir.
Mais que je n'aurais pas pu arriver chez lui avec une indonésienne - même
chrétienne ou bouddhiste. Un autre bulé qui habite dans le quartier vivait
maritalement avec une indonésienne d'une autre île. La femme s'est fait
agresser sur le chemin du village. Agresser - je ne veux pas dire frappée,
tuée, mais on l'a bousculée, insultée.
Le
soir de mon arrivée chez S.T., je suis convoqué chez le chef religieux du
village avec mon ami et sa femme. Bien évidemment, le chef a été informé - et
je serais arrivé en pleine nuit qu'il en aurait été de même. Dans ce quartier, on est sous
surveillance constante. Et l'utilisation des
clés est bien illusoire, il y a toujours possibilité d'entrer chez quelqu'un. Les gens ne s'en
privent pas, il arrivent chez vous n'importe quand, sans y être invités - et
sans s'excuser. Et ils regardent ce que vous faites avec une curiosité
d'enfant, extrêmement agaçante.
Nous
sommes arrivés chez le chef du village. Il nous fait entrer et asseoir. Il
m'inspecte, il me pose cent questions, prenant son temps, que fais-je ici, combien
de temps ai-je l'intention de rester, quelle est ma profession, qu'est-ce qui
me lie avec S.T., suis-je marié, ai-je des enfants, etc. Satisfait par nos
réponses, et fatigué sans doute par les difficultés de communication, il nous
laisse partir.
En
rentrant chez S.T. j'exprime mon déplaisir à me sentir ainsi questionné,
contrôlé et surveillé. Oui, répond-il, mais ne crois-tu pas qu'il y a une
surveillance et un contrôle tout aussi important dans les pays d'où nous
venons ? Simplement, ce contrôle est plus discret, il reste caché, et tu
n'es même pas au courant ! Grâce au téléphone portable et à la géolocalisation... Je lui répond qu'il s'agit d'une autorité religieuse
et non civile.
-
Quelle différence ?...
Réponse
à interprétations multiples qui me plonge dans une sombre réflexion.
La
jeune femme de Jakarta à qui je raconte cette histoire prend l'air entendu :
-
Je connais… oui, ils font toujours ça.
-
Ce serait bien pire si nous y allions tous les deux, en tant qu'amis." lui
dis-je.
-
Sans doute, répond-elle. Mais je sais pourquoi il y a toutes cette procédure.
La région de Jepara est peuplée de gens très à cheval sur les questions
religieuses...
-
Ce n'est pas comme cela chez vous ?
-
Si si ! C'est la même chose dans ma ville (elle habite pourtant tout près de Jakarta,
dans une bourgade importante).
J'en profite pour lui demander si elle-même croit en Dieu.
- Oui, bien sûr. Je suis musulmane.
- Mais vous m'avez dit que vous buviez du vin et de la vodka, parfois...?
- Je fais bien d'autres choses ! Mais comme je fais souvent la charité aux pauvres, je sais que ces pauvres prient pour moi. Ils intercèdent. Et quand viendra le moment du jugement, on mettra d'un côté ce que j'ai fait de mal, et de l'autre, tout ce que j'ai donné, tout ce que j'ai fait de bien, cela devrait contrebalancer...
Elle fait le geste de soupeser avec ses deux mains... Encouragé par ces propos, je me dis qu'il y a peut-être moyen de passer outre les contrôles à Jepara :
J'en profite pour lui demander si elle-même croit en Dieu.
- Oui, bien sûr. Je suis musulmane.
- Mais vous m'avez dit que vous buviez du vin et de la vodka, parfois...?
- Je fais bien d'autres choses ! Mais comme je fais souvent la charité aux pauvres, je sais que ces pauvres prient pour moi. Ils intercèdent. Et quand viendra le moment du jugement, on mettra d'un côté ce que j'ai fait de mal, et de l'autre, tout ce que j'ai donné, tout ce que j'ai fait de bien, cela devrait contrebalancer...
Elle fait le geste de soupeser avec ses deux mains... Encouragé par ces propos, je me dis qu'il y a peut-être moyen de passer outre les contrôles à Jepara :
-
Pour pouvoir rester chez mon copain, si nous venions ensemble comme de simples connaissances, peut-être
y aurait-il un mensonge qui marche…?
-
Ah non, il vaut mieux dire la vérité ! C'est tout simple : expliquer que nous
sommes seulement amis, et que nous allons en vacances quelques jours…
-
Mais vous savez bien que si on dit la vérité, le chef du village restera sur ses soupçons et
pensera que nous dormons ensemble.
-
Eh bien oui…
-
Et l'un d'entre nous deux devra coucher à l'hôtel.
-
Oui, c'est juste… Pour ne pas avoir ce genre d'ennui, il faut se marier. On va
voir l'imam. C'est facile. En Indonésie, c'est le mariage religieux qui compte,
pas l'autre, celui "du gouvernement".
Elle
n'a pas tort. Et l'homme peut répudier la femme comme il veut, sans donner de
raison. Le coran ne laisse pas d'ambigüité sur l'infériorité de la femme. C'est
si simple qu'il n'y a aucune raison pour que l'homme ne se marie pas : il peut
défaire très simplement les liens qu'il a contractés. Raison pour laquelle les
indonésiennes s'étonnent de la réticence des bulés à s'engager dans le mariage.
Elles ne savent pas qu'en occident, les enjeux ne sont pas les mêmes.
- Oui,
reprend-elle, si vous voulez éviter les problèmes en Indonésie, il faut vous marier !
Elle me regarde en souriant. Mais elle ne me dit
pas s'il faudra que je me fasse raccourcir la zigounette.
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