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mardi 15 mars 2016

L'architecture dans l'Isan, ou l'art de ne pas pisser par la fenêtre


Si tu te promènes dans la campagne française et prend des photos des maisons, sans discrimination, il y a des chances pour que tu ramènes un certain nombre de mochetés - notamment ce qu'on appelle des "maisons de maçons". Mais tes photos vont montrer la réalité de l'architecture locale - ou de l'absence d'architecture.

Si tu fais la même chose aux États-Unis, je pense que tu auras plus de chance. En effet, l'appel à un architecte est obligatoire dès que la maison fait plus de cinquante ou soixante mètres carrés, si j'ai bien compris. Alors qu'en France la limite est cent cinquante mètres (depuis peu : elle était à cent soixante dix mètres il y a quelques mois). Les architectes sont plus ou moins bons, mais… ils sont bien meilleurs que les maçons pour le design !

En me promenant dans l'Isan, ma région, je trouve que les habitations individuelles sont généralement d'une grande laideur. Certes, il y a encore de vieilles fermes en bois, auxquelles je trouve un peu de gueule (la tôle ondulée, ça a son charme).


Mais les constructions récentes me paraissent vraiment laides et peu intéressantes. Quelle que soit la surface à construire, l'architecte n'est jamais obligatoire, et il n'y a pas de recommandations stylistiques.



Oui, je trouve les maisons récentes généralement hideuses, le style sans imagination, les couleurs criardes, l'absence d'un minimum d’homogénéité nuisible. Que cela soit clair dès le départ : je ne suis pas architecte, je ne suis pas compétent, j'ai le goût d'un bourgeois français, conservateur, rétrograde et particulièrement timoré. La valeur de mes appréciations est donc on ne peut plus relative et sujette à caution.

Je vais néanmoins tenter de décrire ce que je vois, et d'en comprendre ce que je peux.

La première chose, c'est que partout, le bois fait place au béton. Plusieurs raisons sans doute. D'abord, on me dit que le prix du bois a énormément augmenté. Il faut dire qu'il n'y a pas de forêts dans la région, elles ont été ratiboisées pour planter le riz. L'Isan a subi une importante déforestation. Mais on pourrait faire venir le bois d'ailleurs, des régions montagneuses. A ce moment, le circuit économique change peut-être : au lieu d'aller acheter le bois à la scierie locale, on se fournit dans les magasins de bricolage, intermédiaires plus cher, qui font naturellement payer le transport au client.


Mais le déclin du bois tient sans doute à d'autres facteurs. Si la pluie frappe latéralement un mur sous l'effet du vent, la pluie pénètre facilement. Elle met plus de temps à traverser un mur de parpaings, qui offre une plus grande protection contre le vent et contre les variations quotidiennes de température. Dernier avantage du mur de parpaing : il n'est pas attaqué par les termites, il est plus solide.

C'est l'une des raisons pour laquelle on ne voit plus de maisons anciennes traditionnelles, genre isbas, dans la campagne polonaise : elles tiennent difficilement plus d'un siècle. Même phénomène ici. Alors qu'on trouve nombre de vieilles fermes en pierre en France.


Pour moi, c'est une vraie question : ces fermettes qu'on trouve charmantes, elles paraissaient misérables, laides et sans intérêt pour le voyageur il y a un siècle. La patine du temps y fait un peu, mais quand même : notre goût a évolué considérablement. Alors doit-on s'attendre à ce qu'en France, les générations futures trouvent un intérêt dans les constructions que nous trouvons aujourd'hui pauvres, sans imagination, laides - justement ces maisons de maçons quand elles auront vieilli ?

Ce qu'on voit partout ici, ce sont des maisons surélevées. La surélévation est une protection contre les inondations, fréquentes pendant la saison des pluies. Tape "flood in Bangkok" sur un moteur de recherche, et tu verras que c'est du sérieux. Mais la surélévation des maisons n'est pas faite sur ce seul critère. On dirait qu'il s'agit aussi d'une question de statut social : une maison qui surplombe de deux mètres vaut mieux qu'une autre surélevée de quatre vingt centimètres. Personnellement, j'ai été poussé à construire à un mètre alors que j'aurais préféré du plain-pied, et que notre topographie nous place deux bons mètres au dessus du niveau le plus haut des inondations de ces dernières années.



Une autre caractéristique des maisons, ce sont les toits gigognes. On retrouve ces toits qui se recouvrent sur les temples aussi. Parfois jusqu'à trois qui se chevauchent. Je n'en connais pas la raison. Peut-être encore les pluies drues de la mousson ? En tout cas, apparemment, c'est "chic", on voit cela sur les maisons qui font riche. [la photo ci-dessous n'a pas été prise dans ma région : trop vert, trop riche ; maison bourgeoise du nord]




Toits gigognes ou pas, les toits dépassent beaucoup les murs, en principe d'un mètre. Là encore, il s'agit de protéger les ouvertures de la pluie, mais aussi du soleil. Il est bien désagréable de se coucher dans une chambre surchauffée. D'autant que l'isolation n'est pas une préoccupation prioritaire pour les thaïs, et que le gradient de température entre le coucher et le lever du soleil dépasse souvent quinze degrés : un pilou ou une bonne couverture s'impose au petit matin en hiver si la chambre n'a aucune inertie thermique.

Malgré tout, j'ai noté que les maisons en béton étaient plus hautes de plafond que les maisons occidentales. Jusqu'à trois mètres - alors que les thaïs sont plutôt petits. La raison en est simple : l'air chaud s'accumule en hauteur, et le nez à mi-hauteur, on a moins chaud.




Traditionnellement, les toits sont en tôle. Quand il pleut fort, ça fait un bruit assourdissant. Maintenant, les gens préfèrent les toits faits en plaques de matériaux synthétiques, de toutes les couleurs. On voit pas mal de bleu, et assez peu de blanc, alors que le blanc aurait un effet radical sur la réverbération de la chaleur à l'intérieur de la maison. Ces toitures sont plus durables que les tôles qui finissent par rouiller. Les matériaux synthétiques imitent les tuiles, ou sont en forme de cannelures. Pour moi, ça fait polonais…

C'est un choix tout aussi peu fonctionnel qui détermine la couleur des vitres des fenêtres. Il est très difficile d'obtenir du transparent neutre dans les magasins. La plupart des fenêtres sont teintées en bleu, ce qui est absurde en termes d'isolation : plus elles sont sombres, plus elles font entrer de la chaleur dans la maison.




Du fait de la température très agréable qui règne dans le pays, la vie "à l'intérieur" n'est pas privilégiée. Ce qui explique probablement pourquoi les maisons que j'ai pu visiter m'ont paru assez sombres. Peut-être aussi du fait qu'on évite tant qu'on peut de les construire à l'ouest et au sud - nos orientations préférées en Occident - car la température monte très vite en fin d'après-midi. On préfère le nord ou l'est.

Les fermes en bois traditionnelles surélevées bénéficient souvent d'un rez-de-chaussée en parpaing qui couvre une plus ou moins grande partie de l'emprise au sol. Sans doute bien pratique, mais désolant sur le plan esthétique. Le parpaing nu ne provoque aucune phobie, même si on le préfère enduit au ciment et peint.

Les termes thaïs pour décrire les pièces de la maison ressemblent aux nôtres. Traduit littéralement : salle à dormir, cuisine, salle à manger (l'un des mots utilisés s'écrit comme le mot aumône, j'ignore s'il y a un sens originel commun), salle d'eau, de bain, salle d'invités (salon).




Je n'entrerai pas dans les techniques de construction. Elles sont très différentes des nôtres. Mais ce n'est pas mon propos.


Il y a un ornement traditionnel rural qui se perd dans la région. Ce sont ces genres d'élytres qu'on trouve sur les toits :




Elles se déploient dans le sens frontal, et on ne les confondra pas avec cet autre ornement traditionnel (surtout des temples) :



 
Ce qui frappe le voyageur qui arrive dans une ferme, c'est la présence de cinq ou six énormes bombonnes, dont chacune doit bien contenir un mètre cube d'eau. Ce sont les réserves d'eau de pluie, recueillies par le toit, destinées à la boisson et au lavage et à la cuisson des légumes. Pour la toilette, on utilise l'eau publique, généralement puisée dans un étang des environs (ce qui fait qu'il est mal vu de se baigner dans les étangs) et apportée par le service municipal. Elle n'est pas potable a priori. Étant donné qu'on peut voir passer quatre mois sans une goutte de pluie, il vaut mieux avoir des réserves. Même l'eau municipale peut se faire rare.



Évidemment, quand on dort au premier étage et qu'on est réveillé par une envie de lansquiner au milieu de la nuit, on serait tenté de le faire par la fenêtre. On risque d'arroser un toit utilisé pour le recueil d'eau de pluie : source, oui... mais source de problèmes diplomatiques graves - je déconseille.

samedi 12 mars 2016

Le pick-up, conte farang en deux parties (suite et fin)

Ce post est la suite et la fin de l'histoire commencée ici.



Une sorte de petite cale en pierres et ciment permet d'approcher les bateaux de la mer. Le farang s'y croit déjà. Il fait une marche arrière et imagine la remorque bringuebalant sur les cailloux.

Ça glisse un peu à cause des algues vertes. Oups ! Un craquement. Il est allé un peu trop loin, ce qui n'est pas gênant. Il enclenche la première. Mais il y a comme une marche, derrière la fin de la cale. Il descend pour voir. En fait, il y avait un genre de bricolage en bois qui permettait aux barques de passer la première marche - voilà que sous le poids de la voiture, et sans doute de l'âge aussi, les planches se sont effondrées.

Le farang essaye d'empiler les bouts de bois pour faciliter le passage. Mais la voiture ne monte pas. Au contraire, elle a tendance à descendre, car le tas de bois se disloque. Soudain, on entend un bruit sinistre de fer qui racle - le dessous de la voiture. Zut. Le premier jour. C'est rageant. Si seulement il avait acheté un quatre-quatre, il serait sorti d'un bon coup d'accélérateur. Mais non, impossible, il n'aurait pas pu acheter la barque.

Le ciel était de plus en plus gris et menaçant. Il y a eu des coups de tonnerre et des éclairs énormes. Tout d'un coup, la pluie se met à tomber. Des seaux d'eau en continuité. Le farang se met à l'abri dans l'habitacle. C'est le moment de réfléchir calmement.

S'il continue à forcer, il va abîmer le dessous de caisse, ou le pont. Mieux vaut reculer un peu, trouver quelque chose pour bien caler les roues, et repartir. Au loin, la mer qu'on distingue mal du fait de la pluie battante, a commencé à monter. Ou peut-être qu'elle montait déjà quand il est arrivé. Mais ce n'est pas un problème.

Profitant d'une accalmie, le farang sort du pick-up et cherche des choses un peu solides à se mettre sous la roue. Mais il n'y a que misère sur la laisse de mer, morceaux de bois pourris, petits bouts de béton. Et bien sûr, aucune habitation, personne à qui demander de l'aide. Ça ne serait pourtant pas compliqué : une barre entre les deux voitures, bien caler le dessous de caisse - en tirant ensemble, tout devrait monter.

Mais ça tombe bien, voici deux silhouettes qui s'approchent. Elles deviennent très visibles. Hummm, non… Pas bien grandes, toutes minces, l'une plus grande que l'autre. C'est une femme avec sa fille, très probablement. Le farang s'approche. Il connaît quelques mots de thaï. Mais son vocabulaire ne contient aucun mot qui pourrait concerner la situation. La femme parle elle aussi. Il montre du doigt la roue arrière. Sans doute pas assez précisément, car la femme, sans s'arrêter, se borne à répéter, "souey, souey", il est beau, parlant sans doute du pick-up neuf dont la peinture métallisée scintille sous la pluie.

Le farang a beau parler, faire des gestes, elles s'éloignent. Peut-être même qu'elles commencent à avoir peur.

Tandis que la pluie reprend, encore plus forte, il fait le tour de la voiture. Et voilà la solution ! Pourquoi ne pas reculer carrément, descendre sur la boue qui semble assez dure, et remonter un peu plus loin, à cinquante mètres, par un passage qui semble avoir été cimenté et qui permet de gagner un genre de chemin côtier. Il se réinstalle derrière le volant. Voilà un plan qui se présente bien. Les roues arrières ont bien creusé une ornière dans le sable boueux, mais avec le poids conjugué à la marche arrière, le pick-up descend sans rien racler. Le voici le nez devant la cale. Il suffit de reculer maintenant. Le sol semble ferme. Tout va bien se passer. Heureusement, car la mer a rempli une cuvette de boue, et tout d'un coup, elle apparaît plus proche.

Le pick-up longe maintenant la plage. Il faut descendre encore un peu, pour arriver sur du dur - sinon, on patine sur le sable. Une mare. Faut-il la contourner ou la traverser ? Peut-être éviter trop de projections d'eau salée sur la caisse… surtout là où ça a raclé. Il faut donc contourner. Le farang ralentit, faute regrettable. En descendant, il est arrivé à une zone de boue molle, et le pick-up s'immobilise, une roue enfoncée d'un tiers dans l'eau et la boue. Le farang commence un peu à paniquer. Tantôt il accélère très doucement, ce qui ne sert à rien, tantôt il appuie fort, la roue patine, le moteur fait un bruit de souffrance - et cette souffrance, le farang la ressent dans tout son corps.

Alors il saute hors de l'habitacle. Il a de la boue jusqu'aux mollets - ça va faire plein de saletés sur le tapis de sol. Mais maintenant, ce n'est pas le plus important. Il retourne à la cale, emporte les bouts de bois qui se sont effondrés quand il est descendu, il les entasse devant les roues, il remonte, redémarre. Doucement d'abord, puis plus fort. Le pick-up s'ébranle, il monte un peu, et reste immobile, la roue tournant follement contre le bois qui fume. Mais dès qu'il diminue les gaz, il retombe dans son ornière. Une fois, deux fois, trois fois.

Il retourne à la cale, pour rechercher encore des planches, des bouts de n'importe quoi. Et là vient enfin la solution. Des phares percent la pluie. C'est un autre pick-up, blanc crème, assez vieux. Il s'approche et le reconnaît. C'est celui de l'entrepreneur, celui qui a fait la maison. Il lui fait signe. L'autre baisse la fenêtre, l'air aimable. Il lui montre le pick-up gris. L'entrepreneur a l'air de le comprendre. Il a un bon sourire. Mais il ne bouge pas. Alors le farang tire son portefeuille, et sort une bonne poignée de mille. Il les lui tend en lui montrant son pick-up, qui sera rejoint par la mer dans un quart d'heure, guère plus, s'il reste sur place.

L'entrepreneur semble surpris. Il prend les billets, il les compte soigneusement. Il en rend quelques uns au farang qui pense "voilà un homme bien honnête, que j'ai eu tort de sous-estimer. Six mille bahts pour un dépannage, c'est nettement moins que ce que j'aurais payé à Nice… En fait, tout était de la faute de Lam. Pourquoi parle-t-elle aussi mal anglais…?"

Toujours un grand sourire. L'entrepreneur fait des signes avec les mains. Le farang comprend qu'il s'agit de le tracter après avoir fait le tour pour descendre sur l'allée pavée qui se trouve plus loin. Le quatre-quatre fait une marche arrière, et manœuvre pour prendre le chemin. Du moins c'est ce que pense le farang qui court rejoindre son pick-up. En fait, quand il reprend place dans l'habitacle, les phares ont disparu.
- Pas la peine de s'inquiéter. Les thaïs sont très honnêtes. Il a besoin d'une corde, d'un treuil, de je ne sais quoi, peut-être d'un autre thaï pour aider à la manœuvre. Il sera de retour dans cinq minutes.

Dix minutes passent. La mer commence à lécher les roues. "Il faut qu'il se dépêche, il va finir par se mettre lui-même en difficulté…"

Mais l'entrepreneur ne revient pas. Le farang est totalement paniqué. Il donne des grands coups d'accélérateur, ça fait de grandes giclées d'eau derrière le véhicule qui se plante petit à petit. L'eau monte à l'essieu. Et les vagues arrivent, qui éclaboussent tout. Il coupe le moteur. Comme un capitaine qui ne veut pas quitter son navire, il ne bouge pas. Les vagues frappent de plus en plus fort les portières. Il reste sur le beau siège de cuir, où l'eau de mer commence à faire une grande tache sombre.

Le bruit s'est répandu dans le village voisin. En haut de la plage, malgré la pluie, ils sont là, hommes, femmes, enfants qui regardent le farang, le nez sur son volant, qui pleure.

A l'écart de la foule, il y a un autre farang. Il prend des photos avec un gros appareil : c'est si beau et si insolite à la fois, ce pick-up perdu dans la mer, avec ce ciel plombé, et au loin, ces pains de sucre couverts de végétation tropicale qui montent vers le ciel. 

vendredi 11 mars 2016

Le pick-up, conte farang en deux parties (I)





(toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées ne pourrait être que le fruit du hasard, les personnages étant sans exception de pures fictions)

Il y a une vie avant la vie de farang. Lui, c'est un ancien flic. Il habitait sur la Côte d'Azur. Quand il travaillait, il avait un logement de fonction. Logé, souvent nourri à la cantine, sa paye comme argent de poche, il a bien vécu. Mais une fois en retraite, il s'est trouvé obligé de trouver un endroit pour habiter, et ça n'a pas été simple : du côté de Nice ou de Cannes, l'immobilier est hors de portée avec une retraite de trois mille euros, et les réserves du farang étaient insuffisante. Dans cette région il faut aller au moins trente kilomètres dans les terres pour trouver des prix raisonnables. Alors il a pris un petit appartement à mi-chemin, et s'y est installé avec son épouse.

Le farang a été marié pendant vingt ans. La vie avec sa femme n'était pas insupportable. Mais que restait-il entre eux ? Avec les enfants partis, plus grand-chose. La passion était envolée depuis bien longtemps, il ne restait que les habitudes, et plus vraiment de tendresse.

Un jour, l'homme est parti en vacances en Thaïlande. Sans sa femme qui n'aime pas l'avion. Et c'est là qu'il est devenu le farang.

C'était un bête circuit touristique qui montre un tas de vieilles briques à Chiang Mai, des monuments officiels à Bangkok, des plages bondées à Phuket. Là, pendant ses moments de liberté, il a goûté aux massages. D'abord massage du pied, du corps… puis massage complet. Après avoir joui entre les mains de la professionnelle, le farang se sent si détendu, presque jeune… il est si content qu'il tippe lourdement la masseuse, au-delà de toute raison. C'est tout lui, il est du genre enthousiaste, et plutôt généreux.

Dès le pied posé sur tarmac de Nice, le farang ne pense plus qu'à une chose. Retourner. Il a les moyens de le faire. Les voyages suivants ont été aussi enchanteurs que le premier. Le farang est très sociable, et c'est un bon mec. Il s'est vite fait des relations dans le milieu des expats. On lui a fait connaître Lam, qui approchait la quarantaine, et qui avait des heures de vol : dans sa jeunesse, elle avait travaillé en bar, elle avait un dauphin tatoué sur l'épaule et parlait à peu près l'anglais - pas très bon signe. Mais Lam était une très bonne fille, qui pensait juste à se caser et s'assurer une vieillesse décente tout en se donnant un statut. Le farang portait encore beau, quand il avait ses Ray-Ban d'aviateur, malgré sa bedaine de vingt kilos. Lam l'a aimé, autant qu'une thaïe peut aimer un farang : sans le comprendre.

De retour en France, il a dit à sa femme qu'il en avait assez de cette vie terne, à bas prix, qu'il menait dans l'arrière-pays. Sa femme a tout de suite compris. Entre ces gens raisonnables, les discussions n'ont pas duré longtemps. Le farang a laissé à sa femme l'appartement et tout ce qu'il possédait, voiture et objets personnels, pour prix du divorce. Il est arrivé à Bangkok avec une valise de vingt-cinq kilos et il a filé vers la côte.

Son installation a pris deux années complètes. Le temps de chercher un terrain, de se faire construire une maison, de comprendre comment fonctionnait le pays. Il était bien occupé. Lam l'aidait, évitait qu'il ne se fasse rouler dans de trop grandes largeurs. Le farang était généreux avec elle, et aussi avec sa famille. Il se sentait intégré, accepté. Il disait qu'il adorait les thaïs.

Le farang n'était pas tombé de la dernière pluie, mais il n'avait jamais fait construire, ayant toujours vécu de caserne en logement de fonction. C'est Lam qui avait trouvé l'entrepreneur, un gros type costaud et souriant, avec d'énormes mollets, qui n'inspirait pas une confiance immodérée. Vers la fin de la construction de la maison, il y a eu un incident. L'entrepreneur, payé au forfait, était censé faire l'électricité du logement. Comme le farang exigeait d'avoir un va et vient entre l'entrée de sa chambre et l'interrupteur au dessus de son lit, l'entrepreneur s'est récusé, disant qu'on lui demandait de faire des choses bien trop compliquées.
- Pas de problème, a dit Lam, c'est mon frère qui le fera.
Il y avait aussi un petit auvent à faire, qui ne faisait pas partie du devis initial.
- Puisqu'il ne fait pas l'électricité, il peut faire l'auvent, a dit Lam. C'était logique. Mais non explicite. Résultat, quand il a fallu passer à la caisse, il y avait une augmentation. Le farang a regimbé. Il était d'autant plus enclin à refuser qu'il avait lu sur le site, dans un forum qui traitait de construction, qu'il fallait savoir s'imposer auprès des thaïs.

Après une assez longue négociation, la poire s'est trouvée coupée en deux, un peu asymétrique - mais peu importe. L'entrepreneur n'était pas très content, Le farang non plus.

La maison était presque terminée quand le farang a décidé d'acheter une voiture. Il a choisi un beau pick-up gris anthracite, comme on en voit plein en Thaïlande : ce sont des marques japonaises, mais les usines sont dans le pays. Après la construction de la maison, le restant des économies est passé dans le pick-up. Il faut dire qu'il avait demandé des options, des sièges en cuir, de l'électronique dont il n'avait pas l'usage - trop compliqué pour lui. "Ça se revendra mieux" expliquait-il. S'il avait su !

Il rêvait aussi de s'acheter une barque avec un petit moteur pour aller à la pêche. Il se voyait déjà mettre à l'eau tranquillement dans une petite baie qu'il avait repérée, partir en mer, pénard - peut-être avec un autre farang. La barque n'aurait pas dépassé deux cents ou trois cents kilos tout compris. Mais il a voulu quatre roues motrices pour le pick-up - ce qui faisait monter en gamme. Quand on lui a dit le prix, il a fait un rapide calcul : c'était la barque à moteur, ou les quatre roues motrices. Le fabriquant de bateau lui a dit qu'il n'était pas nécessaire d'avoir le four wheel drive pour tracter un aussi petit bateau, et le farang a renoncé. Il aurait pu faire sauter le cuir, mais la part de rêve, quand on a été flic toute sa vie et qu'on a escorté des huiles, c'est non négociable.

Quinze jours après la commande, le pick-up est arrivé, sentant bon le neuf, le cuir, étincelant. Le farang était content comme un enfant. Lam était là aussi, dans le magasin. On a fait les papiers, la comptable a recompté trois fois les six cent soixante douze billets. Puis on est sorti, les vendeurs ont fait une sorte de haie devant le pick-up et ils ont chanté, le patron a pris une photo, tout le monde semblait content, c'était surprenant, mais sympathique. Le couple est rentré à la maison bien avant midi. Le pick-up a été garé sous l'auvent litigieux. Le farang est retourné le voir plusieurs fois. Mais non, ce n'était pas assez que de le regarder...
- Je vais faire un tour avec la voiture… a-t-il dit à Lam, occupée à peler des aubergines dans la cuisine.

Il sort le beau pick-up et monte sur la route. Pourquoi ne pas faire un tour sur la côte. La mousson est en train de s'installer, il y a de belles lumières grises. La route est un peu boueuse. Il passe un village, un autre, évite les chiens et les poules. C'est un vrai plaisir de conduire cet engin. Juste qu'il met sans arrêt les essuie-glaces en route au lieu du clignotant - les commandes sont inversées car on roule à gauche en Thaïlande.

Voilà le bout de la route. Sur la plage, il y a quelques embarcations de pêche. En haut, des palmiers qui s'inclinent vers le large. Un peu plus loin, une île tapissée de végétation - un pain de sucre entouré d'un collier d'écume. La mer baisse, on voit la boue avec des piquets sur quelques centaines de mètres. C'est tranquille, c'est beau - c'est comme un rêve de publicité de voyage…

Pauvre farang venu chercher le bonheur dans ce pays trop lointain !...


vendredi 15 janvier 2016

Culotte glacière




Ce matin, il fait un froid de gueux. Pas plus de 22°... Et du celsius, pas du fahrenheit ! Alors par la fenêtre, je vois que Fon a mis son ignoble casquette de laine, ce genre de casquette avec assez de volume à l'arrière pour y cacher une demie miche de pain. Une casquette de Poulbot, de Gavroche. Avec sa peau mate et cette casquette, Fon a l'air d'un travailleur immigré hydrocéphale. Pas terrible.

Il faut dire que dans ma famille, le préjugé contre les casquettes ne date pas d'hier. La faute aux portiers, chefs de train, concierges, chauffeurs particuliers avec lesquels notre petite bourgeoisie ne voulait pas se compromettre. Et plus tard, les années 1930, les ouvriers du front populaire. Difficile de lutter contre son éducation.

Le pire est que Fon a affublé le bébé d'un bonnet de grosse laine avec un pompon. On sent qu'on va bientôt partir au ski…

Je m'étonnerai toujours de la capacité des thaïs à porter des vêtements chauds en pleine canicule. Pull-overs, vestes de jeans, écharpes, et aussi ces incroyables cagoules noires que portent les ouvriers en plein cagnard. Comme si le thermostat de leur hypothalamus était coincé sur "Très froid".

Ce matin, je vais à Korat à moto. Vêtu d'un simple t-shirt, je trouve la température idéale, c'en est presque jouissif. Nous roulons comme des fous… l'aiguille du compteur bloquée sur cent.

- Tu m'arrêteras au Big C [la marque Casino en Thaïlande], quand on sera en ville, me dit Fon. Pourquoi ? Parce qu'elle veut acheter une casquette à Nam. Là, je la congratule :
- Oui, c'est mieux que le bonnet, très utile pour quand il tombera de la grêle…

Évidemment, je ne connais pas le mot "grêle", qui pourtant existe en thaï ! J'utilise le mot glace, mais elle comprend le sens de ma phrase. Peut-être pour cette raison, elle décide d'attendre que la prochaine tempête de neige se précise un peu.

Bien avant d'arriver à l'étal de la petite vendeuse ambulante chez laquelle j'achète mon jus d'orange, Fon reçoit un coup de fil de sa mère. Elle décroche, et tandis que je zigzague entre les voitures, les fesses tranquillement posées sur la place passager de la moto, Fon commence une conversation qui va durer plus de dix minutes. Elle a quitté sa mère il y a trois quarts d'heure. Que peuvent-elles bien se dire ? Mystère.

Mais revenons deux ans en arrière. Ma première rencontre avec Fon s'est déroulée à Korat. J'avais passé deux jours dans l'est, à quarante kilomètres de Buri Ram, ou j'avais eu un meeting avec une femme totalement inintéressante - de celles qui donnent une si mauvaise opinion des femmes thaïes. J'ai donc abrégé autant que le permet la politesse. J'avais plusieurs autres meetings prometteurs à Udon Thani, dans le nord du pays. De Buri Ram, la route la plus directe vers Udon ne passe pas par Korat. Mais les messages de Fon, son mode relationnel très clair et les photos qu'elle m'a envoyées m'ont décidé à faire un gros crochet et m'arrêter dans sa ville, pourtant cotée d'une valeur touristique nulle.

Elle m'avait fixé rendez-vous à l'Amazon café du Mall, un endroit où on sert des cafés et boissons aux fruits un peu sophistiqués. J'arrive, je m'installe, je regarde autour de moi. Il y a deux filles à la table d'à côté. Je scrute les visages aussi discrètement que possible - je n'ai jamais vu Fon qu'en photo, et parfois, on a de mauvaises surprises. Mais non, les deux filles n'ont définitivement rien à voir avec elle. J'attends. Un quart d'heure passe. Je commence à m'inquiéter et décide d'appeler… mais je sais que Fon ne parle quasiment pas anglais. Je demande aux deux filles si elles parlent anglais - un peu, répondent-elles. Je leur explique la situation, je compose le numéro de Fon et je leur passe le téléphone. Sonnerie. De l'autre côté, on décroche. Et là, sans mentir, Fon et la fille ont passé cinq minutes à se parler. J'ai pensé que par un hasard extraordinaire, elles se connaissaient. Mais pas du tout. Elles ont quand même trouvé matière à bavasser pendant cinq bonnes minutes - largement de quoi se demander ce qui se passe. Finalement, la fille a raccroché, et m'a dit en trois secondes que Fon était en retard, venait de loin, s'excusait, allait arriver.

La suite, tu la connais. Fon et ses quarante kilos sont entrés dans ma vie comme un quinze tonnes dans une vitrine. Nous sommes allés à Udon dans la foulée, juste pour le plaisir, je n'avais plus rien à faire là-bas. Et nous ne nous sommes plus quittés. Alors oui, elle cause, elle cause et elle met une casquette de cheminot quand il fait 22 à l'ombre. Mais je survis…


mercredi 7 octobre 2015

Je pète un câble






Ce soir, je sens que je pète un câble.

Ce n'est pas à force de manger du riz tous les jours, matin et soir. Ce n'est pas parce que Fon m'"habitue" à manger thaï, et donc à supporter des doses de plus grandes de piment (au fait quel mauvais physiologiste disait qu'on avait aussi des papilles gustatives à l'autre bout du tube digestif car on sentait aussi le piment passer par là?) Ce n'est pas parce que mon organisme est fâché avec cette nourriture - il ne l'est pas, et trois explosions de quelques heures en deux mois, en buvant de l'eau de pluie qui fermente et dégage une odeur infecte si on la garde quatre jour dans une bouteille en plastique, c'est le signe d'une tripe résistante. Ce n'est pas parce que le fromage (le vrai, celui qui pue), les rillettes et le bordeaux me manquent - je sais qu'il suffit d'être un peu patient.

Ce n'est pas parce que Fon me met à la portion congrue question câlins, elle est épuisée par le bébé - alors que je ne le suis pas, et pour cause ! Ce n'est pas du tout parce que je suis en quelque sorte seul ici, sans quasiment de possibilité de parler - car Fon est sans arrêt occupé à laver les couches malgré la machine à laver le linge qui trône près des réfrigérateurs, et parce que sa mère et son père ne me disent jamais rien - non, le silence est au contraire une bonne manière de s'entendre, si l'on peut dire, avec les parents. D'abord, je ne suis pas totalement isolé, je peux aller voir Rye l'australien, avec son accent à couper au couteau, qui va me dire qu'il a un très bon chien, un très bon ouvrier, de très beaux poissons dans son bassin, une très bonne voiture - ce qui démontre qu'on est dans un très bon monde.

Ce n'est pas parce que le matelas posé par terre n'est pas très confortable, je m'y suis habitué. Ce n'est pas à cause de la pluie qui tombe la nuit sur le toit de tôles dans un fracas assourdissant. Ce n'est bien sûr pas parce que ma fille (qui dort entre Fon et moi) se réveille et pleure plusieurs fois par nuit depuis presque deux mois - ce n'est pas moi qui allaite, et toute la charge tombe sur les épaules de Fon. Ce n'est pas parce que les bonzes commencent à chanter à cinq heures du matin, je suis déjà réveillé. Ni parce qu'à six heures le haut-parleur municipal qui se trouve sur le poteau à l'entrée de la cour braille une musique sirupeuse en quatre-vingt décibels. Ce n'est pas parce qu'au premier étage, là où on dort, on entend vraiment fort les camions qui roulent sur la route de Khon Khaen parce que les bruits montent et qu'on est au dessus des arbres - alors qu'on entend rien au rez-de-chaussée - j'ai bon sommeil.

Ce n'est pas parce que je n'ai pas internet à la maison et que je suis obligé d'aller deux fois par jour à l'épicerie, profiter du wifi. Quoique… ça m'énerve bien. Ce n'est pas parce que je n'ai pas de table, pas de confort, pas de coin à moi, et qu'il faut tous les matins descendre mon ordinateur et diverses choses dont j'ai besoin pendant la journée, pour les rapporter dans la chambre le soir après avoir tout débranché - et les rebrancher en haut. Ce n'est pas parce que la douche est froide : déjà, c'est inespéré qu'il y ait une douche, avec une pression décente, et ce n'est pas grave si je me cogne la tête de temps en temps dans la baraque où elle est installée.

Ce n'est pas parce qu'il faut se déchausser chaque fois qu'on entre dans la pièce où se trouvent les réfrigérateurs, dont la porte racle le sol et qui se ferme mal, alors qu'il semble qu'un petit coup de rabot pourrait tout arranger (j'ai proposé - on m'a dit que c'était compliqué) - non, ça c'est juste un peu exaspérant. Et qu'il faut remettre la petite pierre qui bloque cette porte, sinon elle s'ouvre - mais les règles qui font que le blocage est parfois comminatoire, parfois ne l'est pas, restent toujours pour moi incompréhensibles - je suppose que c'est ce qui rend la Thaïlande si mystérieuse, c'est d'ailleurs ce qu'on lit dans les prospectus qu'on trouve dans les agences de voyage et qui ne peuvent pas mentir.

Ce n'est pas parce que l'eau pour faire le thé n'est jamais à la bonne température - de toute manière, il n'y a pas de théière, je rapporterai une des miennes la prochaine fois, et j'achèterai une bouilloire correcte à l'occasion. Non, ça, c'est vraiment de ma faute.

Ce n'est pas parce que j'ai trouvé un cafard dans ma valise - maintenant, je la ferme en permanence, et je verrai en arrivant à Paris s'il a colonisé, quand une armée cuirassée d'élytres et de marron sortira en rangs grouillants et ininterrompus de cette valise, comme dans un cauchemar. A moins qu'un serpent ne se soit endormi dans une des poches ? Ça, c'est une perspective que je trouve plutôt drôle. Faudra-t-il le rapporter aux objets trouvés à l'ambassade thaïe à Paris ?


Non, rien de tout ça n'est vraiment important, rien n'est insupportable. Alors pourquoi est-ce que je pète un câble ?

Les moustiques. Ça ne fait pourtant pas vraiment mal, une piqure de moustique. Ça gratte. Vingt piqures de moustiques, sur les jambes, les pieds, les mains dans les coins de peau délicate, ça gratte énormément. Et ça finit par rendre fou. Le matin. Le soir. Parfois pendant la nuit. Tous les jours sans exception. Ils s'abattent sur vous, et cinq minute après, c'est trop tard. Malgré les crèmes et les sprays. Et quand ce ne sont pas les moustiques, ce sont les mouches.

La bonne idée : construire un logement

Il y a quelques jours, j'écrivais ces mots :

…Alors tant qu'à faire d'être à la ferme, autant y être confortablement. J'ai demandé à Fon si on pouvait envisager de construire un petit logement en parpaings, avec une fenêtre qui ferme, une véritable étanchéité aux moustiques, un matelas confortable, une petite table pour mettre l'ordinateur.

Christian (celui de Petchanulok cf. chronique 12) me dit que la construction d'une maison est une obligation pour un farang qui a une relation sérieuse avec une thaïe - outre l'avantage que présente l'étanchéité aux moustiques. S'il n'y a pas de maison, les parents et la femme risquent sérieusement de perdre la face. Fourches caudines, dit-il, comme s'il s'agissait d'une défaite. Il a sans doute largement raison. Mais j'ai souvenir d'une petite aventure qui m'est arrivée en Chine, et qui démontre qu'il ne faut pas se faire piéger en sens inverse. Je suis farang, j'ai mes coutumes et mes opinions, et je ne peux les abdiquer totalement si elles touchent au plus profond de mes convictions.

J'étais à l'époque chef de service dans un hôpital parisien, et le directeur qui m'avait encore à la bonne m'a confié une mission dans un hôpital ami, en Chine, qui consistait entre autres à sélectionner deux internes qui passeraient un an en France pour se perfectionner dans notre langue et connaître le système médical français. Il m'envoie là-bas avec un confrère sympathique, mais dont la pente naturelle est de ne jamais faire de vagues. Nous arrivons à Cheng Du, la capitale du Se Chuan, à l'ouest du pays, où tous les matins, j'ai vu de ma fenêtre une place grande comme la Concorde, couverte de vélos - exclusivement - des milliers et des milliers de vélos. Ils n'avançaient plus. Ils étaient tellement nombreux qu'ils réussissaient à créer un embouteillage.

On nous a présenté une dizaine de jeunes médecins qui pour la plupart ne parlaient pas français. L'un d'entre eux - qui nous avait accueilli à l'aéroport - avait l'air de penser qu'il savait parler. Il jargonnait épouvantablement, et il était totalement incompréhensible. Mais c'était un débit ininterrompu. Il répondait à côté à nos questions, et je pense qu'il ne nous comprenait pas. Je me suis même demandé s'il ne souffrait pas d'une forme de psychose ou d'autisme tardif. Un autre aussi nous avait attendu au sortir de l'avion, un genre de matamore moustachu, avec les sourcils en broussaille qui remontaient très haut vers l'extérieur, et un air furieux posé en permanence sur la figure. Nous n'avons pas tardé à l'appeler le capitaine, parce qu'il rappelait ces personnages terrifiants qui manient l'épée dans le théâtre traditionnel chinois. Il parlait un peu mieux que le jargonneux, et il avait un grade supérieur aux autres internes. Parmi ces dernier, nous avons remarqué un chinois grand et mince. Lui parlait relativement bien et semblait très malin. Nous l'avons surnommé double-mètre - car tous ces noms étaient impossible à apprendre par cœur.

Au cours des jours suivants, nous avons visité un hôpital, d'une pauvreté hallucinante, et un dispensaire où on pratiquait la médecine traditionnelle en parallèle avec les autres spécialités. Les patients étaient envoyés par la famille ou par le contremaître de l'usine. Parfois, on disait au patient qu'il allait consulter en médecine traditionnelle, mais on lui faisait passer un autre type d'examen médical. Bref, tout cela était nouveau, choquant, mais compréhensible : c'était la Chine post-maoïste. On nous a présenté la doyenne de l'université, petite femme d'une cinquantaine d'année tout en civilité, finesse et intelligence - ce qui contrastait avec les officiels que nous avions rencontrés. Nous sommes allés lui rendre visite dans son appartement, un logement misérable où l'état des meubles et des murs évoquait les zones les plus pauvres de la banlieue parisienne, chez des gens en déshérance. C'était très triste. Surtout quand elle nous a expliqué qu'elle avait eu de la chance parce qu'on lui avait accordé un deux pièces, pour elle et son mari.

Nous avons compris qu'il y avait deux hiérarchies, l'autorité universitaire et l'autorité sanitaire. Notre venue était un bon prétexte : une bonne partie du temps était consacrée à des repas officiels où les administratifs des deux bords se gobergeaient et buvaient d'impressionnantes quantités de saké, dans des petits verres dont le fond montrait des femmes nues. C'était pourtant des restaurants de luxe, avec une incroyable diversité de plats qu'on présentait sur des plateaux tournants empilés les uns au dessus des autres - je me rappelle encore les scorpions dans la neige (c'est-à-dire dans le riz) et les œufs de canards germés vieux de deux ans.

Le soir, nous faisions le point dans la chambre de mon collègue (qui fumait la pipe, et je ne voulais pas qu'il m'enfume). Il m'expliquait que nous avions été accueilli par deux étudiants dont chacun appartenait à l'une des deux hiérarchies : le capitaine était de la filière universitaire, tandis que le jargonneux venait du sanitaire. Le fait qu'on nous les avait présenté d'emblée était un signe clair : il fallait désigner ces deux personnes comme les lauréats du test que nous faisions passer. Pourtant, je voyais double-mètre surpasser les autres à chaque épreuve. Mon collègue m'a dit que si nous ne faisions pas comme ils le voulaient, nous allions leur faire perdre la face et que c'était une catastrophe. Je lui ai répondu que je n'étais sûr de rien, que c'était quand même trop injuste pour double-mètre, et je lui ai proposé de diviser le choix. Chacun de nous, de manière explicite, désignerait son candidat, et je supporterai donc toute la vindicte attachée à mon faux-pas diplomatique.


Le jour du choix est arrivé. Il a désigné le capitaine et j'ai désigné double-mètre. Le ciel ne nous est pas tombé sur la tête. Quelques mois plus tard, qui est arrivé à Roissy ? Non… Non-non ! Ne croyez pas que le jargonneux ait été envoyé de force.  Je ne suis pas du tout certain que le raisonnement de mon collègue ait été autre chose qu'une interprétation. A force d'être trop intelligent, on se trompe parfois...

Double-mètre et le capitaine ont atterri chez nous, aussitôt pris en charge par nos hôpitaux. Au bout de quatre mois, le capitaine a fait un syndrome néphrotique, affection sans gravité qui se guérit au bout de quelques mois. Mais il a paniqué, et il a fallu le renvoyer en Chine en urgence. Double-mètre que je croisais régulièrement à l'hôpital parlait le français avec de plus en plus d'aisance et s'était bien intégré. Il a économisé tout l'argent de poche qu'on lui donnait. A la fin de l'année passée en France, il a pris un billet d'avion et s'est installé au Canada. Définitivement. Je ne suis pas qu'un peu fier de lui avoir donné cette chance.