dimanche 8 janvier 2017

Maigrir en Thaïlande ? Panorama diétético-gastronomique


Marché au légumes. En Thaïlande, carotte se dit kèrot... comme en anglais, bien sûr !
 
C'est un sujet un peu con. J'ai hésité avant de l'aborder. Mais non, la santé, le corps, c'est important ! Ce qui m'arrive, il y en a sans doute d'autres à qui c'est arrivé. Et j'aimerais bien connaître leur opinion. Alors j'y vais.

Il y a des gens qui ont des recettes infaillibles pour maigrir, mais qui ne maigrissent pas. Moi, c'est le contraire ! Je n'ai aucune recette, mais depuis que je suis en Thaïlande, je maigris. Pas énormément, peut-être deux ou trois cent grammes par mois. Mais au bout d'un an, ça fait quelques kilos en moins. Dans dix ans, si ça continue, il ne restera que la peau et les os !

Et bien sûr, je ne suis aucun régime.

Quand je suis arrivé en Thaïlande, j'étais en légère surcharge pondérale au regard des normes diététiques, peut-être trois ou quatre kilos. Maintenant, je suis bien dans la norme. Sans faire attention. Alors qu'est-ce qui change ici ?


Le sport et la théorie de la Maserati et de la 4L.
En Thaïlande, il fait bon, il y a les activités de plein air, l'exercice… Mais il y a aussi la chaleur qui t'écrase. Alors pas si sûr qu'on maigrisse à force de faire du sport. D'ailleurs, est-ce que le sport fait vraiment maigrir ? Non, il sculpte le corps, il transforme les infiltrations graisseuses en muscles.

Bien sûr, il y a la théorie de la Maserati et de la 4L. Quand tu vis ta vie normale - quand tu ne fais pas de sport, vingt-trois heures sur vingt-quatre - tu es comme une Maserati qui consomme beaucoup plus d'essence à 90 km/h qu'une 4L. Tes gros muscles sont comme les trois litres de cylindrée d'une voiture de sport, ils consomment du sucre, même à vitesse modérée.

Mais au final, le bénéfice n'est pas énorme car tu vas plus souvent à la pompe… et le sport te donne la fringale : le bilan calorique n'est pas forcément négatif.


La diététique culturelle
En Thaïlande, on ne prend que deux repas par jour en principe. Le sucré de fin de repas n'a rien d'obligatoire : ma fille est privée de dessert tous les jours ! Mais on grignote entre ces deux repas. Il m'arrive régulièrement d'avoir faim à 16 heures : mon petit déjeuner pris à 9h30 est bien loin. Le fait de ne prendre que deux repas par jour, sans dessert systématique, joue forcément dans la perte de poids.

[En France, tout le monde ne peut pas prendre son petit déjeuner à 9h.30, il y a le travail, des obligations que je n'ai pas. Et si on le prend à 7h du matin, on doit commencer à avoir faim à 14 heures : journée longue comme un jour sans pain !]



Les fruits viennent de la région. Sans doute pas plus de 50 km à la ronde. A part les pommes emballées dans du plastique - qu'on appelle pom-eppen (apple) en thaï.

Et le riz ? Plus diététique que les nouilles, les pommes de terre, le pain ? Pas certain. Mais l'absence de baguette évite la tentation. Et pour nous, le riz matin et soir peut lasser. Alors que la baguette beurrée trempée dans le café du matin est oubliée le soir devant un somptueux plateau de fromage et la corbeille de pain croustillant juste à côté...

Certains régimes préconisent des thés "amaigrissants". J'adore le thé et j'en bois plus d'un litre le matin avant le petit déjeuner. Mais je suis persuadé que cela n'a aucune influence sur mon poids. Car même si le volume liquide peut procurer une petite impression de satiété, je confesse prendre mon thé avec du lait, ce qui annule un hypothétique effet thé. Et puis du thé, j'en bois presque autant en France.

Le beurre et l'huile ? La cuisine thaïe est faite à l'huile. Je ne pense pas qu'il y ait une incidence. Il y en a une sur la santé - graisses saturées ou insaturées - mais cela ne joue pas sur le poids.

En revanche, il y a toujours des légumes verts et des crudités sur la table. Et à part le riz, jamais de féculents. Ce régime vert joue sans doute un rôle.

En France, j'ai une cave, et je bois une demi-bouteille de Bordeaux par jour, pour le plaisir (et parfois l'ivresse). Ici, je prends assez souvent le soir un petit trait de vodka avec du citron vert. J'ai calculé dans un autre post (Clic ici : cirrhose au citron vert) que cette vodka n'avait certainement pas d'influence sur mon poids. Alors que le Bordeaux, peut-être…

Mais je pense qu'une grande partie du mécanisme d'amaigrissement vient de la privation de beurre et de fromage. Et du pain qui va avec.

Les obèses thaïs : contradictions et conclusions
Je ne suis pas certain que l'amaigrissement touche tous les "farangs" qui habitent ici à l'année... Beaucoup mangent à l'occidentale, autant qu'ils peuvent, en s'approvisionnant dans des grands magasins spécialisés comme Tesco, une chaîne anglaise, et Makro (quel drôle de nom). Ils n'y a donc pas de changement de régime, donc pas de raison de maigrir ou grossir.

En se nourrissant comme les thaïs, ça donne une chance. La privation naturelle de pain, de beurre et de fromage peut créer le petit déficit calorique quotidien qui aboutit à un amaigrissement progressif. Avec les deux repas, l'absence de dessert, l'absence de féculents, le régime vert.

Tu vas me dire que les thaïs souffrent souvent d'obésité - ils sont deuxièmes dans le classement de l'Asie. Très juste. C'est pourquoi il faut retirer la bière - servie ici en bouteilles de 66 cl - et les sodas sucrés. Et toutes les saloperies occidentales qu'on leur fourgue, biscuits, viennoiseries, barres chocolatées…

Mais le vrai facteur d'amaigrissement est ailleurs. C'est la gourmandise.

En France, il y a des plats… j'en reprends… et j'en reprends encore… trop bon ! En Thaïlande, non : la gourmandise, connais pas ! Ah si, je confesse, la citrouille œufs-poulet que prépare Fon, : une tuerie !

Simple, bon et sans doute diététique



Incompréhension culturelle autour d'une poêle à frire




Une omelette trop cuite, des végétaux bouillis, trois feuilles de salade, une sauce au poisson qui n'inspire aucune confiance
et qui emporte la gueule ; et surtout, du riz, encore
du riz, toujours du riz ! Heureusement, la compagnie est agréable...


Quand on va au restaurant en Thaïlande - et pas seulement les petits restaurants où l'on trouve un riz cantonais pour un euro, mais tout autant dans les hôtels pour touristes - l'arrivée des plats est espacée d'au moins dix minutes. Largement assez pour que le premier refroidisse.

En France, ce service serait vertement critiqué par les clients, habitués à ce que tout le monde commence son plat en même temps.

En Thaïlande, l'art de la table n'entrera jamais dans la liste du patrimoine culturel de l'humanité. Le repas n'est pas une cérémonie. D'abord, on peut commander à n'importe quelle heure, onze heures du matin ou quatre heures de l'après-midi. Car il n'y a que deux repas par jour, et on se nourrit quand on a faim. Et quand le plat arrive sur la table, on mange sans attendre les autres. La convivialité passe par d'autres chemins. Des gens de tous âges se réunissent autour d'une table pour consulter indéfiniment leur smartphone, et cela ne semble pas considéré comme impoli. C'est peut-être même une nouvelle forme de convivialité. Comme d'aller ensemble au cinéma : on ne se parle pas plus.

Si on y réfléchit, l'arrivée décalée des plats est un signe de qualité. La cuisine est faite au fur et à mesure. Pas de décongélation, pas de plats tout préparés. C'était ainsi en France il y a un demi-siècle, avant que les consommateurs ne fassent valoir leur souhait de commencer en même temps… et avant que les surgelés ne constituent 90% de ce qu'on sert au restaurant - c'est un ami critique gastronomique qui me l'a dit.

A la maison comme au restaurant, il n'y a qu'un feu - gaz ou électricité selon les facilités qu'offre l'endroit. Avant de partir pour Ko Kut, nous avons acheté une poêle électrique, seul moyen de cuisson possible dans l'île à part le barbecue, le gaz nécessitant le transbordement de grosses bouteilles.


Restaurant avec terrasse : on y mange plutôt bien. Affichage des prix de rigueur - autour d'un euro le plat.

La panne

Ce matin, Fon m'annonce que la poêle électrique est en panne. Quand elle la met en route, de la fumée sort à l'endroit où est branché le câble d'alimentation. Ce n'est pas une panne compliquée, mais c'est une panne dangereuse - imagine qu'il y ait de l'huile bouillante dans la poêle et que le feu prenne.

Nous avons acheté la poêle il y a deux mois seulement, au Big C de Korat. Je dis à Fon qu'il faut faire jouer la garantie.

- Mais j'ai trop utilisé la poêle, c'est de ma faute !

Elle a utilisé la poêle deux fois par jour, certainement pas comme la cantinière d'un régiment. J'essaye de lui démontrer qu'elle en a eu une utilisation normale. En revanche, ce qui n'est pas normal, c'est que la poêle tombe en rade au bout de deux mois.

- Mais c'est sans doute parce que c'est un produit de mauvaise qualité.
- Je ne sais pas s'il est de mauvaise qualité ou si c'est un problème spécifique à cet exemplaire, mais en tout cas, c'est dangereux, et le fabriquant est responsable.
- Non, c'est nous. Nous n'avons pas acheté ce qu'il fallait…

Je lui rappelle qu'elle a longuement consulté le vendeur. On aurait dit qu'elle achetait une voiture... C'était tellement ennuyeux que je suis parti faire de la vitesse entre les rayons avec Nam dans le caddie.

- Si nous avions acheté plus cher…

Je lui dis qu'elle n'a pas pris la moins chère… Et que s'il faut acheter une nouvelle poêle tous les deux mois, alors ce sont des poêles qui sont extraordinairement chères !

- Mais non, en Thaïlande, ce qu'on achète est souvent de mauvaise qualité, c'est normal, ce qui arrive. Et ce qu'on devrait faire, c'est faire réparer la poêle chez un réparateur. Ce serait beaucoup plus simple.

J'essaye de lui faire valoir que le fabriquant trouvera peut-être utile qu'on lui signale une série défectueuse. Et que la garantie n'est pas faite pour les chiens, mais pour ce genre de situation.

- Tu n'obtiendras jamais de remboursement ou de bon d'achat. C'est comme ça en Thaïlande. Tu ne sais pas comment ça marche ici, tu es farang.

Je lui rappelle un épisode vieux d'un an : nous avions acheté des fauteuils chez Do Home, et l'un d'eux s'est complètement démantibulé en trois semaines. Certes, il avait fallu négocier ferme, mais ils avaient fini par le remplacer.

- Oui, parce que tu es farang, et qu'il a eu peur de la grande bouche des farangs…

L'entente d'une couple mixte - je veux dire d'un couple thaï-farang - tient parfois à des broutilles. J'ai envoyé un mail au fabriquant… mais je pense que cette histoire va se terminer chez le réparateur du coin. Après tout, il y en a pour un millier de baht au maximum, on ne va pas se pourrir la vie pour si peu.

Et peut-on exiger rigueur et encadrement législatif des contrats, protection du consommateur quand on a décidé de vivre ici pour la modération de la réglementation et la liberté qui en découle ? Il faut être cohérent.

Cuisinière au charbon de bois à la campagne : risque de panne zéro !

jeudi 5 janvier 2017

États d'âme


Ce matin, il y avait des grosses vagues…

Oui, ce matin je suis partie avec Nam à l'hôtel où nous avions séjourné quand nous avons découvert Ko Kut. C'est un grand hôtel avec une belle pelouse anglaise. Il est juste en face d'une plage magnifique, avec un ponton, du sable fin, des forêts de cocotiers. Tout ce qu'il faut pour fabriquer du rêve.

Derniers jours pour les vacanciers venus passer le nouvel an au soleil. On voit cahoter une carriole couverte de bagages - direction le taxi, que certains appellent la bétaillère : simple pick-up couvert, avec des marches à l'arrière et un banc de chaque côté. Il faut être à l'embarcadère avant dix heures. Alors on se hèle, on se dépêche…

Tu sais bien à quoi ça ressemble, un touriste qui part : c'est un mélange de tragique et de comique, voire de grotesque, avec les souvenirs qui n'entrent pas dans la valise, le chapeau et les lunettes de soleil, obligatoires. Je les imagine dans trois jours au bureau, avec leurs traces de bronzage, un peu hagards, encore décalés : ils ont à peine le temps de s'ajuster ici qu'il leur faut repartir - c'est dur… Maintenant qu'ils ont fait la Thaïlande, où partiront-ils la prochaine fois ?

Je m'en fous ! Nam et moi, nous aurons de nouveau la plage à nous tout seuls.

Nam est très à l'aise dans l'eau avec ses deux petites bouées roses au bras. Avant-hier, j'ai même vu qu'elle pouvait un peu de déplacer. J'ai longtemps cherché comment elle faisait. Je crois que c'est un genre de pédalage dans l'eau, presque vertical. Je considère qu'à seize mois, c'est un exploit, je suis fier d'elle…

Mais il y a eu une tempête au large, plus à l'ouest dans le golfe de Thaïlande. Et aujourd'hui, malgré le calme plat, des rouleaux déferlent sur la plage. Pas question de laisser Nam rouler dans l'écume.

Alors je la prends dans les bras et j'avance dans la mer, la portant bien haut - comme le roi des Aulnes (celui de Tournier) quand il sauve Ephraïm. Entre deux vagues, je fléchis les jambes, et nous attendons que le rouleau soit tout près - je voudrais qu'elle voie comme c'est beau - et je me redresse au dernier moment. Quelquefois, en regardant sur le côté, on a la chance de voir le tube d'eau glauque qui s'effondre. Parfois c'est la douche, mais elle n'a jamais peur.

En revenant, elle me montre la balançoire - une simple planche attachée très haut à un palmier. Impossible : la place est occupée. Une blonde au cul un peu gras se balance en se prenant en photo. Elle est attirante de loin, décevante de plus près. Tout dans son style indique la russe - et pas la sympathique babouchka, plutôt la version radasse.

Son jules arrive, et la séance de photo se prolonge sur le ponton. Elle s'allonge et prend des poses évocatrices, c'est plutôt drôle. Je me demande si elle fait partie de ces filles qui se vendent pour un voyage : c'est une rubrique classique sur les sites de rencontre russes. Les femmes indiquent qu'elles cherchent un homme qui va les emmener en vacances à l'étranger. Les plus belles exigent les Seychelles ou d'autres destinations encore plus exotiques. Le statut financier de la femme est tel en Russie et en Ukraine qu'elles n'ont pas d'autre possibilité de voyager - et pourtant, elles en crèvent. Elles arborent sur leurs pages perso les destinations où elles ont pu faire bronzer leurs fesses, comme sur leurs carlingues, les aviateurs d'autrefois le nombre d'avions ennemis qu'ils ont descendus.

Tandis que le jules prend les photos qui vont servir à sa princesse pour se vendre lors de son prochain voyage, une dame d'âge mûr au regard intelligent et doux jette à Aude un regard aimable.

Comme la place est libre, nous occupons la balançoire. Nam s'endort à moitié sur moi - ou me fait un câlin, c'est souvent un peu des deux.


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Tu auras noté qu'il n'y a pas de photos sur ce post. Sans doute il y a des choses qui se disent seulement avec les mots.

dimanche 1 janvier 2017

Des bébés nourris au MacDo dès l'âge de deux mois ?


Quelque chose te choque dans cette photo tirée du carnet de santé officiel des bébés thaïs ? Non, je ne parle pas de la langue...


En Thaïlande, il existe un système d'accompagnement sanitaire gratuit des enfants de la naissance à douze ans ou peut-être plus.

Je n'y aurais jamais fait attention si…

Au dispensaire, on distribue aux mères un carnet de santé qui permet d'enregistrer les poids et taille de l'enfant au fil du temps, ainsi que ses vaccinations. Il fournit quelques informations sur la croissance normale des enfants et les soins qu'on doit leur donner.

Je n'y aurais jamais fait attention si…

Le livret cartonné, d'assez bel aspect, est offert par la société Mead Johnson Nutrition. Cette compagnie américaine, d'après Wikipédia, est une entreprise alimentaire spécialisée dans la nutrition pour nourrissons et enfants en bas âge. Elle compte 7700 employés dans le monde et elle est cotée en bourse.

Je n'y aurais jamais fait attention si…

Le livret compte (autant que je puisse deviner car il est rédigé en thaï) onze pages de publicité pour les produits Mead Johnson sur quarante-quatre. Il y a aussi le logo de la firme sur toutes les pages. Cela reste raisonnable.

Qu'une société américaine trouve un arrangement gagnant-gagnant avec un pays en voie de développement ne me pose aucun problème. Qu'elle fasse sa publicité auprès de personnes souvent très réceptives sinon vulnérables car très peu éduquées, pourquoi pas. D'ailleurs, ces personnes ne sont peut-être pas visées - on peut imaginer par exemple que les acheteurs du ministère thaï de la santé soient le cœur de cible de Mead Johnson.

Je suis certain que ce livret clair, simple, durable, rend un vrai service à la population. Bien sûr, je préfèrerais un autre système - par exemple un gouvernement mondial qui interviendrait sur des besoins primordiaux comme la santé sans interférence avec des puissances commerciales. Mais il ne faut pas rêver, on en est loin.

Je n'aurais donc jamais fait attention à ce livret s'il n'était exclusivement rempli de photos de bébés à la peau rose, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, de bébés avec leur mère au teint clair, ou avec un médecin clairement occidental (et pas du genre qu'on trouve dans les banlieues de Chicago).

Si tu demandes à une mère thaïe ce qu'elle en pense, elle dira qu'il n'y a pas de problème : les mères thaïes aiment bien les bébés farang et l'aspect physique des farangs en général.

Moi, il y a quelque chose qui me gêne.

Le personnel du dispensaire est investi très positivement par la population. D'abord, ils font partie des "autorités" du gouvernement. Ensuite, ils sont gentils, puisqu'ils s'occupent gratuitement des enfants pauvres. Et ils détiennent la Science, la Connaissance. Tout ce qu'ils touchent est entouré d'une aura très favorable. Ils montrent du doigt ce qui est bien.

En l'occurrence des personnes de type caucasien. C'est l'image qu'on propose aux femmes thaïes qui cultivent le riz au fond de l'Isan. Le bébé idéal. Le monde idéal de ceux qui sont puissants, qui savent, le monde idéal des enfants en bonne santé.

Par cette hiérarchisation implicite des couleurs de peau, j'ai l'impression qu'on incite à une forme larvée de racisme. Racisme assez répandu chez les thaïs vis à vis des blacks par exemple, ou à l'intérieur de la population thaïe elle-même où la beauté idéale a toujours la peau claire.

J'ai l'impression d'un manque de respect pour la population thaïe - presque de politesse. Tu trouves que je suis trop tatillon ? Que je me monte le bourrichon ? Qu'il y a bien d'autres choses plus graves ? Dis-moi franchement. Si tu me dis que j'ai un raisonnement de bobo bien occidental, j'accepte.

Mais peut-être que pour Mead Johnson, un changement de maquette du livret représenterait une somme prohibitive, auquel cas mes états d'âme seraient nuls et non avenus ?


Puisque ça ne pose pas de problème aux thaïs, pourquoi être plus royaliste que le roi ? (décidément, il y a quelque chose avec la langue !...)

jeudi 29 décembre 2016

Ça te parle, un perroquet ?


Un perroquet ? De toutes les couleurs, dans la mer...


L'autre jour, je suis revenu de la chasse sous-marine avec un beau perroquet bleu. Il y a toujours des curieux pour regarder tes prises. Mais là, le curieux en question m'a dit qu'on n'avait pas le droit de pêcher ces poissons, qu'ils étaient protégés. Il avait l'air très sérieux.

Dommage. Le perroquet est excellent, abondant, et pas trop farouche. J'ai vérifié sur internet : le perroquet ne fait l'objet d'aucune interdiction particulière dans le reste de la Thaïlande. Il n'y a que dans les parcs naturels où on ne peut pas le chasser. J'ai demandé à un pêcheur que je connais. Il a confirmé l'interdiction.

J'ai un excellent livre sur les poissons, le  Gerry Allen, qui décrit tout ce qu'on peut trouver entre l'Inde et l'Australie. Il y a trois pages sur les perroquets. Tous seraient protégés ? J'ai décidé d'en avoir le cœur net. Mais où m'informer ?

J'ai fait une première tentative à l'administration du district - un peu l'équivalent de la mairie en France - qu'on appelle ici amper. C'était un vendredi après-midi, vers quatre heures. Il n'y avait plus que trois employées. Elles m'ont fait un accueil très sympathique. D'autant plus que j'avais Nam dans les bras : avec ses longs cils et ses cuisses potelées, Nam exerce un effet quasi hormonal sur la gens féminine. Fon n'était pas venue. Je l'avais sentie réticente.

Très vite, une des filles - la plus jolie - m'a demandé si j'avais une amie ici. J'ai répondu, et demandé du tac au tac si elle était mariée et avait des enfants. Elle aussi m'a répondu - elle avait… Il n'y avait que de la curiosité, pas d'intérêt dans sa question...

J'avais apporté mon livre de poissons. C'est un euphémisme de dire que je ne parle pas bien thaï. Résultat, elles ont pensé que je leur demandais quels poissons étaient bons à manger. Tout juste si elles ne m'ont pas donné de recettes. Mais pourquoi serais-je allé à l'amper pour avoir des renseignements d'ordre culinaire ? Le farang est pour elles un être si étrange qu'elles ne s'en sont pas étonnées.

J'ai fini par me faire comprendre. Là, bonne surprise, rien n'est interdit, on peut tout chasser. Elles sont même allées au bureau d'à-côté pour être sûres. Oui, je pouvais tuer tous les perroquets que je voulais. Sur le coup, j'étais si content que je leur ai promis la moitié de ma prochaine pêche !

Et puis en rentrant, j'ai eu un doute. Elles avaient l'air de s'y connaître en poissons comme moi en point de croix. Le lendemain, je suis retourné voir le pêcheur (tiens, au fait, il a une charmante maison sur pilotis à vendre sur la rivière, à cinquante mètres de la mer - un prix très raisonnable, mais comme tous ses voisins, il n'a aucun titre de propriété étant donné qu'elle est construite sur le domaine maritime ; il a juste le droit de l'habiter).

Ce pêcheur m'a dit que l'interdiction provenait de l'obotor. Je croyais que l'obotor était l'administration en charge du cadastre et des permis de construire. Manifestement, son rôle est plus large, c'est la gestion du territoire physique et de ses ressources.

Je suis donc allé à l'obotor. Fon avait clairement exprimé ses réticences. Parler avec ces gens-là, c'était prendre un risque, je n'en tirerais que des ennuis. Il faut dire que Fon est issue d'un milieu très pauvre pour lequel il n'y a que des demi-dieux dans les administrations, toute personne habillée d'un uniforme représentant les foudres du ciel et le début des problèmes.

Je suis donc arrivé seul dans cette administration située à l'autre bout de l'île. Deux charmantes dames m'ont accueilli, et m'ont très vite répondu que oui, c'était interdit de tuer les perroquets. Mais lesquels exactement ? J'ai sorti mon livre, montré les trois pages où l'on voit au moins quarante espèces différentes par page. Peut-être y avait-il un document qui m'aiderait à m'y retrouver ?

Un document ? Là, peut-être qu'on ne m'a pas compris. Peut-être aussi qu'on a fait semblant d'ignorer une question qui, à la réflexion, pouvait paraître déplacée : comme si je doutais de leur compétence, comme si je passais par-dessus elles pour consulter l'autorité supérieure originaire de ces ordres.

En tout cas, elles m'ont orienté vers le grand chef. C'était l'heure du repas, et j'interrompais son déjeuner qu'il prenait dans son bureau. Je me suis excusé et j'ai proposé de revenir. Mais non, il m'a fait lui aussi un accueil très sympathique et m'a demandé ce que je voulais. J'ai expliqué - il a tout de suite compris, les filles l'avaient mis au courant. Je lui ai dit que cette interdiction… que je ne comprenais pas car il y a énormément de perroquets sur la côte, à peu près cinquante pour cent de tous les poissons représentés… bref, que cette interdiction concernait sans doute certaines espèces, mais je souhaitais avoir des précisions pour ne pas faire d'erreur.

Bien sûr, il n'a pas entendu ce que je disais sur le foisonnement des perroquets. Foisonnement pourtant potentiellement dangereux sur le plan écologique ! Peut-être faudra-t-il plus tard organiser des battues pour éradiquer une partie de cette envahissante population ? Mais non : qu'un farang questionne une décision locale, même indirectement, c'était mal venu, et je peux le comprendre. Toujours se rappeler qu'on est invité...

Ce qui s'est passé ensuite est difficile à expliquer. La barrière culturelle. La barrière de la langue. A-t-il voulu se montrer gentil ? A-t-il voulu bluffer pour ne pas perdre la face ? Après avoir balayé une première page que je lui montrais d'un "maï daï" (interdit !) tout à fait doux et poli, il a commencé à réfléchir en voyant les autres pages. J'avais l'impression qu'il nageait… lui aussi. Alors j'ai montré un grand bleu :
- Maï daï !…
Puis je lui ai demandé :
- Et les jaunes…
- Maï daï !...
May Day, May Day ! Je me sentais à Pearl Harbour… Mais pouvait-il me dire maï daï sur tous sans me faire un peu perdre la face ? En tout cas, quand je lui ai montré un rouge :
- Daï… on peut !

J'avais un peu l'impression qu'il improvisait...

Au final, les bleus, les verts et les jaunes, on ne peut pas. Mais les rouges, les gris et les marrons, on peut. Dommage, les bleus et les verts sont les plus intéressants. Des rouges, il n'y en a guère. Mais j'ai vu beaucoup de marrons : ils ne sont pas bien gros, et assez fuyant. Et je crois qu'ils sont moins friands. Tant pis, c'est déjà ça.

Nous nous sommes quittés très cordialement. Il m'a dit son nom et m'a demandé le mien. Je l'ai remercié autant que j'ai pu - et très sincèrement.

Voilà, les thaïs, je n'y comprends rien, mais je les aime bien.

Il n'y a pas que les perroquets dans la vie ! Et les belles perruches russes que j'ai prises en photo il y a deux semaines...!



mercredi 28 décembre 2016

Chasse sous-marine (II)

Ce post est la suite et la fin de Chasse sous-marine (I)
On trouvera à cet endroit un autre récit sur la chasse - plus humoristique.

Indonésie - Java timur, côte sud - là ou il y a, paraît-il, des bandits qui vous arrêtent sur la route, vous détroussent et vous tuent !

J'ai aussi chassé en Indonésie, un pays que j'aime beaucoup - à part Bali, l'Indonésie n'est pas touristique et c'est très beau. Mais la saison était mauvaise, la mer agitée, la chasse inégale. Sauf pour le plaisir d'être dans l'eau, de regarder les poissons tranquilles au fond, tandis que la mer était agitée en surface.

L'un des plus grands charmes de la chasse est de s'inviter dans une fête de poissons. Ça se passe toujours dans un champ de patates. Les patates, ce sont des massifs de coraux qui s'élèvent dans l'eau, parfois presque jusqu'à la surface, et forment des petites montagnes, avec des défilés, et au pied, des trous. C'est dans ces défilés qu'on trouve le poisson. Des bandes qui traînent ensemble : on voit parfois plusieurs bancs de poissons de formes, tailles, couleurs variées qui s'entremêlent, tournoient comme pour un spectacle de ballet. Plus souvent, ce sont des petits bancs où s'invitent des poissons solitaires. Il y a une ambiance d'énervement dans ces endroits. Et c'est là que certains poissons font des bêtises. Alors qu'ils resteraient à une distance prudente du chasseur s'ils étaient seuls, les voilà pris d'euphorie, et la curiosité les incite à passer à portée de flèche. Je ne les rate pas.

Bien sûr, le chasseur doit faire attention à se cacher au maximum. S'il apparaît trop massif, il fait peur. On dit aussi qu'il ne doit pas croiser le regard du poisson - mais j'ai peine à y croire. Certains chasseurs portent pourtant des verres mercurisés pour éviter le contact visuel. A quand les Ray-Ban sous-marines ?

Pour augmenter les chances, il faut donc se planquer derrière un rocher, fusil tendu à bout de bras, et suivre le manège des poissons qui sont souvent curieux et viennent voir. Certains mettent du temps à s'approcher : ils tournent, repartent, reviennent et mettent la patience du chasseur à l'épreuve, et aussi ses capacités respiratoires - car il est en apnée.

L'apnée est l'autre plaisir de la chasse. Pas d'appareil pesant ou engonçant. Dans les eaux tropicales, presque rien sur la peau, juste de quoi éviter les brûlures et les coupures de rasoir quand on touche le corail, ou quand on heurte par mégarde une méduse - certaines sont mortelles.

Pour descendre, on fait un canard : alors qu'on était bien à plat sur l'eau, on se plie en deux d'un coup. On commence alors à couler, il faut se remettre droit, bien vertical et on voit l'eau défiler à l'envers. Il faut accepter d'être perdu, sans voir ni le fond ni la surface : qui redresse la tête pour se repérer, se freine et rate sa coulée. Quand on sent que l'ensemble du corps est immergé dans l'eau, on peut donner un coup de palme ou deux pour descendre plus vite - tout dépend du plomb qu'on a à sa ceinture.

La descente s'accélère au fur et à mesure qu'on descend, du fait de la pression de l'eau - c'est comme la colonne d'air sur ta tête, mais en plus lourd. Il faut se redresser au bon moment pour atterrir à l'endroit qu'on a repéré - arriver exactement dessus avec de l'élan, si on a bien tout calculé. Pas simple, puisque tu ne vois pas. Mais si tu réussis, c'est le mouvement gracieux d'une raie qui se pose sur le sable. Prêt à rester tout le temps qu'il faut au fond de l'eau...

Là, on tourne la tête, on bouge les yeux de tous les côtés - il faut voir d'où vient le poisson. Mais aussi se relaxer aussi parfaitement que possible, pour ne pas consommer d'air par une activité musculaire inutile. Une bonne apnée, bien descendu, bien posé, bien relaxé, c'est un plaisir en soi, parfois un petit chef-d'œuvre de zen !

Les "perroquets" (vert et orangés) sont interdits de capture à Ko Kut. Dommage, ils sont aussi abondants qu'excellents dans l'assiette !


Attends une seconde. Retiens ta respiration et ne bouge pas. Avant que tu remontes, je voudrais dissiper un malentendu. Je ne fais pas de la pêche sous-marine. C'est idiot : depuis quand fait-on de la pêche aérienne ? On doit tirer sur les poissons volants ? J'aurais tendance à dire que le pêcheur au bord de l'eau fait de la pêche sous-marine. Et moi, je pratique la chasse sous-marine.

Le pêcheur à la ligne est peut-être très habile, très rusé, mais il reste dans son milieu terrestre et aérien. Le chasseur sous-marin va chercher le poisson là ou il vit - au fond de l'eau, et parfois loin : il m'arrive régulièrement de faire un kilomètre à la nage avant d'arriver sur mon lieu de pêche. Sans aucun doute, le chasseur fait un effort.

Et s'il descend au delà d'une certaine profondeur, il prend un risque mortel. Régulièrement, et sans cause prédictible, des chasseurs meurent de la syncope des sept mètres. Le chasseur remonte après sa plongée, et à sept mètres, il perd soudain connaissance et respire dans l'eau. S'il est seul, si son compagnon est loin ou ne l'a pas vu, il est foutu. Au bout de deux minutes, lésions irréversibles au cerveau par anoxie. C'est peut-être une très belle mort : perdre connaissance dans l'eau, ne rien sentir, partir tranquillement. J'en rêve.

Je n'irai pas jusqu'à dire que les chances du poisson et du chasseur sont égales, mais avec les risques de mort qu'il prend, l'inconfort physiologique de l'apnée, il y a une vague forme d'équité. Je ne parle pas des requins : il y en a de moins en moins. Les risques de mort par injection de venin sont tout aussi grands, mais ne font pas fantasmer.

Tout le monde n'aime pas cette chasse. Il y a d'ailleurs souvent une agressivité invraisemblable vis à vis des chasseurs sur beaucoup de forums. Avec des arguments complètement affectifs et une capacité logique inférieure à celle d'un poisson rouge. Je réponds par le silence de la mer.

Mais il y a un aspect de ce sport qui m'embête beaucoup, c'est quand j'accroche le poisson à l'arceau. Je me dis qu'il n'a pas les hémisphères cérébraux qui, chez l'homme, amplifient la sensation de douleur et lui donne toute sa résonance. Que son comportement est réflexe. Que je ne tue que ce que je mange - et que d'autres auraient tué pour moi si j'allais au marché. Oui, je me répète tout ça pour m'autopersuader. Mais je ne me sens pas bien quand j'y pense. Pourtant, je continue. Je sais que c'est incompréhensible.

Un jour, on m'a offert un petit truc idiot, un stylo qui pouvait émettre un rayon laser. J'étais à Odessa, et j'attendais je ne sais qui dans un bureau où il y avait un chat - quelqu'un de très en retard. J'ai déplacé le rayon près du chat qui s'est mis à courir derrière. Il était fou d'excitation. Je suis resté assez longtemps à jouer avec lui, plus d'une demi-heure. Il ne s'est jamais lassé. Quand j'ai remis le stylo dans ma poche, il a cherché la tache rouge de tous les côtés. Il avait l'air déçu, presque perdu. Je suis revenu jouer avec lui plusieurs fois au cours des jours suivants. Il était aussi excité à chaque fois. Pourtant, pas d'odeur de chair fraîche, pas de grattements de souris, juste cette tache rouge diabolique que je faisais un peu trembloter. Mais jouait-il vraiment ? Quel part d'instinct brut y avait-il dans sa frénésie ?

La chasse sous-marine, pour moi, c'est pareil. Quelquefois, je suis comme fou, à peine je sors la tête, je replonge tout aussitôt, juste le temps de prendre une respiration. Je me livre corps et âme à cette passion-pulsion que j'imagine ancestrale. Il n'y a pas d'activité qui me vide plus la tête que la chasse.

J'ai l'impression de goûter un peu la vie psychique d'un chat.


Que criait le mulot râleur ? En tout cas, il s'en est sorti - je nourris trop bien mes chats...




mardi 27 décembre 2016

Chasse sous-marine (I)



Douce Bretagne au soir d'été

Ce post et le suivant n'ont rien de vraiment spécifique à la Thaïlande : la chasse sous-marine est la même partout, sauf peut-être à différencier les eaux chaudes des eaux froides. Et encore. Mais comme il ne se passe rien à Ko Kut, sauf de la chasse sous-marine, ces posts ne sont pas plus hors-sujet qu'ailleurs.

Je n'ai pas beaucoup d'expérience en chasse. J'ai commencé il y a longtemps en Guadeloupe, à l'âge de vingt-cinq ans - tout simplement parce que j'étais là-bas, et qu'il n'y avait rien à faire sur la plage. Je raconte cette histoire - qui fût une épopée - dans un autre texte.

Il y a eu ensuite une longue interruption, avec juste quelques rares épisodes en Bretagne, dans les années qui ont immédiatement suivi ma vie en Guadeloupe.

Une fois, c'était dans la baie des Trépassés, un mois de juin. Tout près, il y a un minuscule port où j'ai plongé. Pourquoi les pavés du port étaient-ils couverts de grosses verrues ? Et les fucus aussi ? Des araignées de mer qu'il suffisait de cueillir comme des fruits. Mais pas facile à stocker, avec leurs longues pinces, quand on n'a rien prévu.

Une autre fois, j'avais loué l'aile d'une très jolie maison juste en face de la mer, plein ouest. Les propriétaires, des retraités très chics, vivaient dans la partie centrale. L'homme était un pipard silencieux et froid, mais pas désagréable. La femme était bavarde, mondaine et agaçante. Ils avaient un fils unique qui vivait à Paris et qui est descendu un long week-end. Un jeune homme de mon âge, avenant, un peu fat, qui avait une Porsche et une jolie femme - dans l'ordre. Pauvre bru ! La mère était manifestement amoureuse de son fils... Elle m'a annoncé la venue de son bébé longtemps à l'avance, et m'a dit qu'il fallait à tout prix que nous nous rencontrions.

Le samedi matin, il a frappé à ma porte, nous avons échangé quelques mots, je lui ai demandé quel était son programme du week-end, il m'a dit qu'il allait chasser. Je lui ai posé des questions sur la chasse locale, que je ne connaissais pas du tout - je n'étais même pas équipé pour l'eau froide. Il a vu que j'avais le même goût que lui et m'a gentiment proposé de m'emmener. Il m'a prêté un vieux pantalon de plongée, et je me suis équipé comme j'ai pu. Nous voici partis, et plouf, nous voilà dans l'eau.

En Bretagne, l'eau est froide, la visibilité très faible, et il y avait un courant assez violent dans l'endroit qu'il avait choisi. J'étais à la peine. Lui a réussi à prendre quelques petits poissons, rien de mirobolant - mais c'était bien mieux que moi. On commençait à fatiguer. C'est alors que j'ai eu un coup de chance : en descendant devant un rocher, j'ai vaguement vu un beau poisson, j'ai tiré au jugé, sans hésiter, et je l'ai eu. Ce n'était pas un bar, mais un animal fort comestible. Mon compagnon m'a félicité. Peu après nous sommes sortis, et retournés dans la grande maison de ses parents.

Quand on chasse à  plusieurs, il est de coutume de partager les prises. Là, il aurait été naturel que je prenne mon poisson. Mais il m'avait invité, il m'avait prêté un pantalon, et les prises n'étaient pas abondantes. Je l'ai remercié en lui donnant ce poisson qui valait à lui seul tous les siens. Rien que de très banal.

Le lendemain, j'ai rencontré sa mère par hasard dans le jardin commun en rentrant de planche. Toujours sucrée, toujours des choses extraordinaires à me dire de son fils adoré. Mais là…
- Oui, il m'a dit que vous étiez parti chasser ensemble hier. Il a pris un très beau poisson que j'ai préparé pour tout à l'heure. Mais il y a aussi des poissons plus petits. En voulez-vous…?

J'ai décliné. J'ignore toujours si c'est lui qui s'était vanté d'avoir pris le gros, ou si c'était une fabulation de sa mère.

Madagascar : devant ma maison, la plage

Il y a quelques années, je me suis retrouvé à Madagascar, dans l'île de Nosy Bè, et j'avais emporté mon vieux matériel, au cas où. Et là, le démon de la chasse m'a encore piqué. En me promenant l'air de rien, les mains dans les poches très virtuelles de mon slip de bain, j'ai vu une langouste à quelques centaines de mètres de la maison que je louais. Tu sais, une langouste, ça vit dans une fente horizontale de rocher ou dans une petit grotte, parfois les pattes en l'air accrochées au plafond, parfois allongée sur le ventre. La tête est toujours du côté de la sortie, avec les antennes qui s'agitent et dépassent devant elle. Généralement, la fente est bien exposée aux courants, aux vagues, aux bulles - la langouste est comme à la fenêtre, elle aime le vent du large !

Souvent, il faut bien regarder dans le trou pour la voir, attendre que l'œil s'habitue à la pénombre, sinon, on passe sans rien remarquer. Et ne pas faire de bruit, parce qu'elle s'enfonce dans la grotte en un clin d'œil et disparait. Impossible de l'en extirper. Avec de la chance, le chasseur attentif qui passe au dessus du rocher voit des antennes qui dépassent, et son cœur se met à battre ! Mais parfois, déception : ça peut être des herbes marines, impossible à distinguer au premier regard !

A cette sortie, je n'avais pas d'arme, et d'ailleurs pas de ceinture de lest. J'ai décidé de m'équiper. Il a fallu que je fasse couler mes plombs à Helleville. Un type m'avait prêté son moule contre mon passeport - un moule à plomb est une rareté en France - alors dans une île tropicale !... Je suis allé dans un bidonville - Helleville, capitale administrative de l'île, est à peu de choses près un conglomérat de bidonvilles depuis que Nosy Bè est une destination touristique, avec un superbe golf et des bars à putes. Des tas de désespérés et crève-la-faim traversent du continent - Madagascar a la même surface que la France. Ils viennent y chercher de quoi survivre dans les miettes que laissent les blancs.

Gosses. On a le cœur serré.

Serpentant au milieu des cahutes misérables, je suivais le fondeur qu'un pêcheur m'avait indiqué - il fabriquait d'ordinaire des plombs de ligne. Arrivé près de sa case, il a allumé un feu vif, et c'était l'enfer à onze heures du matin sous le soleil. On a attendu une demi-heure qu'il y ait des braises. Le fondeur a pris une casserole antique et cabossée et l'a mise sur le feu. Il a jeté dedans quelques vieux morceaux de tuyau de plomb, et nous avons patienté quelques minutes. Assez vite, une fumée épaisse, acre a commencé à monter. Je me suis éloigné - cette fumée est toxique - d'ailleurs tout le monde a pris le large. Au bout d'un quart d'heure, le fondeur est allé voir le plomb. Il avait fondu. Je ne sais plus comment il avait graissé le moule. Je l'ai vu verser le métal liquide, un foulard devant le visage. Quelques minutes plus tard, j'avais un plomb… mais il fallait encore attendre qu'il refroidisse, puis que le fondeur l'ébarbe. Étrange expérience. Ensuite, le fondeur a rusé pour me piquer le moule, mais je ne me suis pas laissé faire. Le lendemain, je suis allé le rendre et le type m'a restitué mon passeport.

J'ai fait la connaissance d'un prof d'histoire et géographie, plus communiste que  Lénine. Un type intelligent, qui avait dans la tête un scotome idéologique gros comme une pastèque. Il aurait décapité sans états d'âme tous les ennemis de la révolution en marche, même ceux qui n'aurait pas fait du mal à une mouche. A part ce détail, un type charmant.

Il avait passé les dix premières années de sa vie à Madagascar, et parlait couramment le malgache. Il avait des rapports compliqués avec le genre de garde/domestique qui s'occupait de sa maison et de sa voiture quand il n'était pas à Mada - il y passait tout au plus deux mois par an. Le garde, qui avait mille enfants et la télévision, le volait, lui mentait, obéissait aux consignes… quand elles lui convenaient. Le prof excusait tout, trop gêné d'être un patron. Mais il arrivait parfois que son intérêt heurte vigoureusement son idéologie, et je voyais qu'il souffrait la mort quand il engueulait son employé - lequel, pas con, poussait régulièrement le bouchon trop loin…

Nous partions tous les trois sur le vieux prao du prof, gréé d'une voile rectangulaire faite de sacs cousus qui permettait de remonter de soixante degrés de chaque côté : nous tirions presque des bords carrés, mieux valait avoir des vents favorables.

Il faut imaginer les paysages splendides de Madagascar vus du prao qui nous menait vers les lieux de chasse. Une machine à rêves. C'était si beau que nous avons fait une bêtise : nous sommes partis en croisière sur cette embarcation très peu sûre - une croisière qui nous a menés sur le continent malgache, en passant par un détroit plein de courants que le vent hérissait de vagues. Une bourrasque ou un paquet de mer nous aurait engloutis en quelques minutes, fous que nous étions. Nous avons eu de la chance.

La suite était moins dangereuse. Après avoir traversé la baie des Russes, infestée de requins mangeurs d'hommes (ils avaient mangé une petite fille l'été d'avant), nous avons frôlé ces pains de sucre basaltiques couronnés de verdure qui fusent au milieu de la mer dans un grondement de vagues, atterri sur des îles dont on ne revient pas, dormi dans des estuaires ou sur des plages désertes, bateau tiré au sec sur l'estran de la marée basse.

Et bien sûr, nous avons chassé dès que l'occasion s'en présentait.

Avachi sur le plat-bord, une écoute improbable à la main, je regardais défiler les dizaines de miles de côtes vierges, sable blanc et cocotiers, montagne en arrière plan… Je n'ai jamais rien vu d'aussi pur et d'aussi beau.

(à suivre...)

A l'escale