mardi 5 décembre 2017

La main de ton frère sur la bourse de ta soeur


La politique de la terre brûlée : un classique thaï...

Dans mon précédent post, j'évoquais les questions d'héritage à la campagne. Je me demandais si dans les familles pauvres, la terre n'était pas avant tout perçue comme un outil de subsistance personnel plutôt qu'un bien spéculatif. En fait, la différence est ténue, et tout peut facilement basculer. Comme le montre la suite de cette histoire - l'histoire de la famille de Fon.

On se rappelle que les parents sont morts et qu'il reste 5 frères et sœurs en âge de travailler. Deux vivent à Bangkok, un ancien moine et une recluse. L'un des fils restant exploite la terre de sa femme. Les deux autres, le père de Fon et sa sœur cadette cultivent les vingts acres de l'héritage.

En réalité, le père de Fon n'est pas propriétaire des dix acres qu'il cultive. Mais dans la famille, on est trop pauvre pour payer les frais de succession : ça fait donc dix ans que la terre appartient à un mort et qu'elle est cultivée par un des héritiers sans contestation ni sans contrepartie pour les autres - chacun se débrouille avec ce qu'il a, avec philosophie.

Ce que j'ai appris depuis, c'est que les dix autres acres appartiennent légalement à la sœur. Elle vivait avec sa mère et s'est occupé d'elle jusqu'à sa mort. Bien avant que le coût des frais d'enregistrement ne s'envolent, la mère a fait donation de cette terre à sa fille qui détient maintenant la chanote - le titre officiel de propriété.

Il y a deux ans, l'ancien moine est venu rendre visite à sa sœur rustique. Il lui a demandé si elle pourrait lui prêter sa chanote pour cautionner l'achat de sa maison à Bangkok. La sœur n'a pas pu lui dire non - le principe d'entraide est encore très vif ici. Mal lui en a pris. Le frère a acheté sa maison, et dit maintenant qu'il n'a plus d'argent pour payer sa dette.

Comme souvent, l'emprunt n'a pas été contracté dans une banque, mais chez un riche prêteur - l'usure est un sport en vogue en Thaïlande. Maintenant, le prêteur exige son argent, et peut s'emparer des terres sans problème à ce qu'il paraît.

Que va faire la sœur ? Elle n'a pas vraiment le choix. Elle va rembourser le prêteur.

Il semble qu'il soit assez commun de s'engager les uns pour les autres en Thaïlande. J'ai entendu parler d'autres affaires. Avec les embrouilles et résultats calamiteux dont l'histoire de cette famille donne un exemple parmi d'autres. Stupidité ? Respect outrancier de devoirs de réciprocité ? Difficile à dire. Ce que j'observe, c'est que le problème vient du frère urbain : la ville endroit d'amoralité et d'oubli des traditions ? Avec la main de ton frère sur la bourse de ta soeur...?

Balisé par un simple chapeau de clown, Sa Majesté le Riz prend l'air sur le bord de la route...


mercredi 29 novembre 2017

La terre de l'Isan et la généalogie de la misère


La récolte du riz : ambiance conviviale, mais je n'ai jamais entendu le chant des moissonneurs.

J'ai écrit dans mon post précédent que le père de Fon (ma compagne) possédait dix acres (quatre hectares) de terre à blé. C'est faux.

A qui peut bien appartenir une terre quand le propriétaire en titre est mort depuis dix ans ? C'est ce que je vais essayer de démêler.

A l'origine, la terre appartenait à la mère de Fon. Elle est morte après avoir eu huit enfants, six garçons et deux filles. Trois des garçons sont morts - l'un du sida que lui a transmis sa femme qui savait mais ne lui a pas dit, les deux autres d'accidents de la route - tribut à peine inhabituel d'une famille thaïe.

Il reste donc trois garçons et deux filles. Occupons-nous d'abord des filles (après un tirage au sort fait à l'aide d'une pièce non truquée afin de respecter l'égalité femme-homme et homme-femme).

L'une des deux filles vit solitaire à Bangkok, sans enfants. Elle ne veut pas entendre parler de la campagne et ne revient jamais à Donchompu. Elle se désintéresse donc totalement de la terre.

L'autre fille cultive dix autres acres qui appartenaient aussi à sa mère.

La sœur, avec son masque noir : le Zorro du champ de riz...

Pour les garçons, même schéma. L'un des fils est parti à Bangkok. Plus doué que les autres pour l'étude, il est devenu moine. Un peu plus tard, on l'envoie s'instruire en Inde. Là, il épouse une "femme qui a un point rouge sur le front" avant de revenir s'installer définitivement à Bangkok avec elle. Ils n'ont pas d'enfants. Il vient si rarement à Donchompu que Fon ne connaît pas sa profession. Enseignant, pense-t-elle, mais elle ne sait ce qu'il enseigne ni à qui.

Ce qui fait deux enfants à Bangkok sur les cinq survivants. Étonnant car ils auraient pu s'installer à Korat - quand même deux millions six cent mille habitants - à 38 km de Donchompu. Bangkok est distante de 280 km. La sin city of Asia attire même les populations autochtones ?

Bref, le professeur de Bangkok ne s'intéresse pas du tout à la terre. En revanche, le dernier frère s'y intéresse, mais il s'est arrangé autrement : sa femme est propriétaire, et c'est lui qui fait fructifier, sans réclamer quoi que ce soit à son frère ou à sa sœur qui exploitent la terre familiale.

Résultat, le père de Fon est le seul à cultiver les dix acres, et sans contestation. Ouf…

C'est la suite qui pourrait poser problème. Il y a bien des titres de propriété des vingt acres de la grand-mère. Le père de Fon en détient une partie, sa sœur l'autre. Mais la grand-mère est morte, il n'y a plus de propriétaire officiel.

La grand-mère avait avait hérité cette terre à une époque où une simple déclaration permettait l'octroi d'un titre de propriété. L'employé de l'amper (ou chef-lieu de canton) venait voir sur place, faisait quelques vérifications et l'affaire était faite.

Simple déclaration ? Ça semble trop facile… mais il aurait été imprudent de tricher dans un petit village. Imagine ce qu'il adviendrait d'un arnaqueur sous les faucilles des coupeurs de riz... pourrissant dans un fossé, moitié dévoré par les bêtes, retrouvé longtemps après... Même pour des terres laissées par un propriétaire sans descendance, des membres lointains de la famille ne les auraient pas laissées en jachère plus d'un mois : impossible de se faufiler sur des terres à l'abandon - ça n'existe pas.

Du gris et du vert à longueur de journée : une explication du goût des thaïs pour les couleurs criardes ?

Aujourd'hui, il faut obligatoirement passer par un juriste pour préparer les documents. C'est hors de portée des bourses de beaucoup d'héritiers potentiels. Alors le père de Fon continuera de cultiver la terre qu'il cultive depuis trente ans - une terre qui appartient à un fantôme. Et après sa mort, son fils Lamoun (le frère de Fon) pourra la cultiver. Et Fon elle-même si elle le souhaite.

En effet, les femmes peuvent prétendre aux mêmes droits que les hommes sur les terres et il n'y a pas de droit d'aînesse. J'ignore si le cas de la famille de Mai est banal. Mais apparemment, on s'arrange entre frères et sœurs, et la notion d'héritage est moins précise, comme celle de droit à faire valoir voire de propriété.

Il faut dire que le droit thaï ne prévoit pas de quotité disponible, puisqu'un parent n'a aucune obligation successorale vis-à-vis de ses enfants, il peut tout donner à qui il veut (sauf à son chien ou son chat - en tout cas cela ne s'est jamais vu). Et là, point besoin de passer par un juriste, un simple bout de papier signé et daté fait est reçu comme testament.

Qu'en est-il des maisons ? Ces (jolies) baraques en bois et en tôle ondulée ont toutes été fabriquées par leurs occupants. Difficile de leur en contester la propriété. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il existe une règle de droit qui permet de scinder la propriété de la construction de la propriété du terrain. A s'arracher les cheveux si on veut se porter acquéreur...

La maison de la tante - personne n'en conteste la propriété, sauf les moustiques !

Loin de moi l'idée de présenter sous un jour idéalisé les rapports de propriété dans la campagne thaïe. Toutefois, comme souvent dans les pays pauvres (je pense à l'Irlande d'autrefois), il existe une solidarité, survivre fait plus de sens que chicaner - et les pierres qu'on presse ne donneront jamais de jus. Ce qui n'empêche pas les jalousies et les haines - les O'Hara et les O'Timmins thaïs existent. La famille semble un tout petit peu épargnée. Non pas parce que les paysans thaïs seraient "meilleurs" que les paysans ukrainiens ou français, mais parce qu'ils ont une autre logique.

Toute chose appartient à qui sait en jouir, écrivait Gide. C'est un peu le principe de la logique thaïe : la terre appartient à qui la fait fructifier. A la limite, elle n'est pas considérée comme un bien immobilier (donc un objet spéculatif), mais comme un outil personnel de travail.

Et quand Fon et son frère seront morts (en admettant que le frère de Fon n'ait pas d'enfants, ce qui semble bien parti), ce sera ma fille Nam qui aura le droit de cultiver ces dix acres. Si elle n'en veut pas, il y aura toujours des enfants de cousins qui n'habitent pas très loin et qui prendront les terres - à bon droit. Car en Thaïlande, la culture du riz ne s'arrête jamais.

Bizarre, mais je la sens pas trop dans un champ de riz, Fon...


lundi 27 novembre 2017

Les tristes maths du riz




Ne jette pas ton mégot par la fenêtre, s'il te plaît !

Il y a comme une excitation qui parcourt ma campagne. La récolte du riz se termine. Des moissonneuses colorées montées sur des semis circulent un peu partout. On coupe la paille restante pour le fourrage des bêtes. Les femmes étendent le riz sur le sol pour finir de le sécher - tous les ans, les villages cimentent de nouvelles surfaces pour les cultivateurs. Sinon, c'est dans la cours de la ferme, et s'il le faut, carrément sur la route, je l'ai vu faire !

En rentrant de mon étang, je tombe sur un moulin communautaire (ou banal ? j'ai un doute) : une petite installation où les paysans apportent leur riz pour le faire battre. C'est gratuit, mais le propriétaire du moulin a droit de garder la balle (pour les animaux) et le reste de riz cassé par l'opération. Il n'en vivrait pas, il a d'autres métiers.

Dans l'amper  (l'arrondissement) où je me trouve, on ne fait qu'une récolte de riz par an : le climat est trop sec pour en faire deux comme du côté de Bangkok, bien plus arrosé.

Le père de Mai possède quatre hectares (10 acres). Le riz est de qualité variable selon les années, en fonction du climat et de la voracité des insectes. Quand il vend 12 ou 13 baht le kilo (non battu), il est content. Mais quand le riz est médiocre, les prix descendent à 8 ou 9 baht au kilo, soit 20 centimes d'euro.

Le séchage du riz - sinon, il sent mauvais

Il ne possède aucun équipement. Il doit donc faire appel à une moissonneuse qui lui prend 6000 bahts pour l'ensemble de sa terre. Et au camion du cousin qui prend 1200 bahts car les champs sont loin de la ferme. Ne t'inquiète pas, je traduirai en euros plus tard si tu es noyé.

Plus tard, il devra faire labourer les champs, ce qui lui coûtera 6000 baht - il suivra derrière la machine, accomplissant l'auguste geste du semeur. Il faudra aussi acheter du fertilizer, pour 5000 baht. Bien sûr, la semence est prise sur ses réserves - peut-être 200 kg.

Au total, les frais annuels s'élèvent à 6000 + 1200 + 6000 + 5000 sans compter le prix de la semence. Donc 18 200 baht, soit au cours arrondi de 1 euro pour 40 bahts, 455 euros. C'est 40% de l'ensemble de son revenu.

Elle a l'air flambant neuf. Mais regarde les chenilles : elle a déjà bien servi.

Car ses gains sur l'année ne monteront pas au delà de 30 000 bahts, soit 750 euros nets par an - 62 euros par mois, oui, tu as bien lu. Les mauvaises années, ses gains plafonnent à 20 000 bahts (500 euros). On est proche de la disette.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que cultiver le riz n'est pas pour lui un moyen de gagner sa vie, c'est le moyen de remplir son assiette. Le surplus est vendu quatre ou cinq fois par an - avec un cours du riz fluctuant et totalement imprévisible.

Après, il faut payer l'électricité et l'eau (non potable). Peu, mais encore trop pour le foyer. Il n'y a pas d'impôts, pas de taxes, pas de voirie, évidemment pas de chauffage - mais parfois une bouteille de gaz qui complète le feu de bois pour chauffer l'eau et cuire le repas.

Avec ce qui reste, le père de Mai nourrit sa femme qui s'occupe des bêtes et fait la cuisine. Autrefois, il fallait subvenir aux besoins de ses enfants. Maintenant, le fils a un travail à la ville à la DDE, et aide la famille.

Le père de Mai a un autre moyen de gagner un peu d'argent : les saillies de son zébu, à 500 baht la saillie (12 euros). C'est intéressant... dommage, le zébu ne va pas à radada tous les jours, loin de là !

Sinon, rien. Ils ne vendent pas les œufs de la ferme, ils les mangent. Ils trouvent du poisson en asséchant des mares - une fois par an. Le jardin produit quelques fruits, on se nourrit beaucoup de lianes, de feuilles - qui ne sont pas très bonnes.

C'est comme ça qu'on vit ici.

Le riz est omniprésent à table - comme autrefois le pain était la base sinon l'essentiel de tout repas français. Mai m'a préparé un plat exotique - pour eux et pour moi : de délicieuses pommes de terre au curry, accompagnées de riz. En thaï, pommes de terre se dit man-farang, qu'on traduira librement par "truc d'étranger".

dimanche 19 novembre 2017

Chassez les marchands du temple !



Selon les canons européens, ces paquets sont flashy, moches, cheap et tristounets.

Il y a en Thaïlande des petits magasins qu'on aurait autrefois appelé bazars en France. On y voit des statues de bouddha, des chapelets de fleurs à vocation religieuse. Mais ce ne sont pas pour autant des magasins de bondieuseries. Si on regarde bien sur la photo plus bas, on aperçoit des moustiquaires, une table pour enfant…

Dans ces bazars, on trouve des choses qu'on ne trouvera nulle par ailleurs au monde. Je vois que tu dresses l'oreille. Tu sens que je vais te livrer le secret de certaines raretés thaïes, des productions artisanales extraordinaires - trésors qu'il faudra précieusement rapporter en France comme la tête du Bouddha que tu as volée à Angkor Vat.

Non ! Ce sont des conglomérats de banalités. Des paquets qui contiennent des tas de petits trucs, enveloppés dans du plastique transparent ou des feuilles de bambou découpées et tressées. Mais ces paquets attirent l'œil, car ils sont ornés de gros nœuds jaunes ou roses.

Alors je m'arrête et je liste : du liquide vaisselle, des médicaments contre la toux, d'autres contre la douleur, de la tisane, un versoir en métal cuivré, du Nescafé, des cotons-tiges une boîte à savon et le savon qui va avec, de l'eau potable en bouteille (un quart), une lampe torche, des bâtonnets d'encens, des bougies, des brosses à dent, du dentifrice, des spirelles à brûler pour écarter les moustiques, des kleenex, du lait en boîte métallique, du chocolat à boire, des boissons au gingembre (hum... c'est pourquoi ?)

Aucun paquet n'est semblable à son voisin, et il y en a pour toutes les bourses, en gros de cent à trois cent baht, soit deux euros cinquante à sept euros cinquante : assez cher pour un porte-monnaie rural, qui laissera sortir vingt baht au wat lors d'une visite pieuse. 
- Alors c'est quoi ? Un kit de survie pour naufragé de rizière ?
- Presque. Ce sont des colis que les gens achètent pour offrir au temple.

Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.                          Ici, la porte est large.

Est-ce que le commerçant, du fait de la destination sainte du colis, renonce à faire des bénéfices particuliers et vend le paquet un prix décent, sinon bradé ? Je n'en sais rien, je n'ai pas fait le calcul du coût de la somme des objets achetés individuellement. Je sais que les populations locales ne le feront pas non plus. D'abord parce que souvent, dans les campagnes, on calcule avec difficulté. Ensuite parce qu'en Thaïlande, ce qui est, est, et n'est donc pas contestable, car tout ce qui est devient du fait même une institution (tu peux rigoler, mais il y a plusieurs années de Thaïlande derrière mon charabia). Enfin parce que discuter du prix d'un ex-voto, ça sent déjà le sacrilège.

Peut-être le commerçant profite-t-il de l'absence de contrôle pour fourguer tous ses vieux rossignols et produits en voie de péremption ? Ou non, peut-être qu'il participe à la ferveur populaire par une offrande d'autant plus méritoire qu'elle reste secrète ?

Déception. Selon Mai, c'est vendu plus cher que cela ne devrait, car ces produits qu'on offre au temple sont vraiment de qualité très médiocre. Tout vient d'un genre d'usine spécialisée dans la confection de ces paquets. Avec tout ce qu'on trouve au rabais. Et tant pis pour les moines.

Voici venir une femme au visage cuivré, complètement ridé par le soleil. Elle a à peine dépassé les cinquante ans. C'est ma voisine, la femme d'un cultivateur local dont le fils est mort - un accident de la route, évidemment, ils n'arrêtent pas de se tuer en voiture, ces cons, totalement bourrés au lao. Six mois se sont écoulés depuis la crémation au temple et la petite fête avec les voisins, plutôt source d'humiliation que de réconfort, car ils ne roulent pas sur l'or.

Elle passe devant le magasin et voit les paquets flashy. "Ce serait bien de faire tamboon", se dit-elle - tamboon, c'est une offrande propitiatoire : acheter des grâces pour la vie future.
"- Comme c'est joli..".

Alors elle ouvre le porte-monnaie où elle serre quelques billets de la sainte farce. Oui, en ajoutant les billets verts, elle en aura assez pour acheter le paquet à cent bahts. Elle entre dans le magasin, pleine de ferveur…

Je sais, c'est dans l'ordre des choses. Mais voir la médiocrité humaine dans tous ses états, l'exploitation de l'innocence, même pour une cause qui est loin d'avoir ma sympathie - ça me fait monter les larmes.


mercredi 6 septembre 2017

Deux exercices simples de salutations thaïes


Le "wai" implique une légère génuflexion, souvent escamotée lors de salutations ordinaires


Hier, Somsouaï, la meilleure amie de Fon, est venue à la maison pour déposer des vêtements dont elle ne veut plus, afin que Fon les vende sur le petit marché qui se tient le dimanche matin tout près de la ferme.

Fon et Somsouaï sont du même village et elles ont été à l'école ensemble. Elles sont amies depuis toujours. Somsouaï est une gentille fille, et même si cela m'agace de voir la maison remplie en permanence de sacs de fringues, je supporte... et vais encore supporter longtemps. Car elle n'en a jamais fini de revendre vu qu'elle n'en a jamais fini d'acheter, c'est une fashion addict...

Somsouaï est venue avec son mari que je connais - je les ai même invités un soir à dîner dans une gargote du marché où nous les avions croisés à l'époque où nous habitions en centre ville. Somsouaï et lui sont mariés depuis presque dix ans - Fon le connaît donc bien. D'après ce que j'ai compris et observé, ce n'est pas un ours, c'est un type "normal".

Mais là, il s'est passé quelque chose qui n'a rien à voir avec ma condition de farang. L'amie et son mari sont arrivés dans leur pick-up. J'étais dans l'entrée, invisible, mais aux premières loges. Somsouaï est sortie de la voiture et a marché vers la maison. Dès qu'elle m'a vu, elle m'a saluée et j'ai fait de même. Puis elle a directement commencé à parler avec Fon - sans transition, comme si elles s'étaient quittées il y a cinq minutes.

Ce qui m'a semblé étrange, c'est l'attitude du mari : il est parti dans le jardin au vu et au su de Fon sans lui dire bonjour - pas même un petit signe de main. Pourtant, leurs relations sont excellentes. Mais bon, il n'avait prévu aucune interaction avec l'amie de sa femme. Alors il est allé faire autre chose.

J'avoue que je n'arrive toujours pas à m'habituer. J'ai dû demander à Fon un petit rappel des règles. Je te la fais en devinettes. Avec les personnages suivants :
- Tongporn et son mari Lamoun,
- Songsi et son mari Clark (qui est farang).

Songsi, Lamoun et Tongporn se connaissent. Tongporn connaît Clark.

Devinette 1 : Songsi et Clark se promènent dans la rue et rencontrent Lamoun (qui ne connaît pas Clark). Songsi et Lamoun se sont vus il y a quatre jours. Lorsqu'ils se rencontrent, qui salue qui ?

Réponse : Personne ne salue personne. Lamoun et Clark ne se saluent pas parce qu'ils ne connaissent pas. Lamoun parle directement à Songsi exactement comme si Clark était invisible. Comme Songsi et Lamoun se sont vus récemment, ils sont dispensés de toute formule de politesse.

Version US : tout le monde se dit bonjour.
Version french :
de plus, Lamoun lèche la face de Songsi.

Devinette 2 : Tongporn était avec Lamoun (son mari) quand Songsi les a rencontrés il y a une semaine. Tongporn et Lamoun vont chez Clark pour voir Songsi. En fait, seule Tongporn a quelque chose de précis à faire avec Songsi. Lamoun reste à l'écart et ne salue personne. Que s'est-il passé ? Y a-t-il un problème ?

Réponse : Non, il n'y a aucun problème. En arrivant chez Clark, personne ne se salue. Lamoun reste à l'écart, il n'a fait aucun signe à Clark parce qu'il ne le connaît pas, ni à Songsi parce qu'il l'a vue récemment - et il n'a rien de précis à faire avec elle en l'occurrence. Il agit donc comme si ces deux là étaient transparents. Par ailleurs, Tongporn et Songsi ne se saluent pas car elles se sont vues récemment.

Version US : tout le monde se dit bonjour (y compris Lamoun et Clark qui font connaissance).
Version french :
en plus, tout le monde se lèche la face sauf les garçons (qui ne se connaissent pas).

En résumé :

Règle 1 : si on ne se connaît pas, on ne se salue pas et on s'ignore ;
Règle 2 : si on s'est vu récemment, on ne se salue pas ;
Règle 3 : l'inverse de la règle 2 n'est pas vrai : même si on ne s'est pas vu depuis un certain temps, on n'est pas obligé de se saluer. Tout dépend de ce qu'on partage avec la personne (et d'un éventuel lien hiérarchique ?)

Dans la culture thaïe règne un pragmatisme étonnant dans les relations interpersonnelles. Une grande sobriété dans les démonstrations. Tant qu'on n'est pas dans un cadre formel, il n'y a plus aucune obligation, aucun art de la conversation. Le silence n'est jamais gênant. D'ailleurs, c'est bien connu, il n'y a pas d'anges (qui passent) dans l'imaginaire bouddhiste.

Du fait qu'on les ignore complètement, certains farangs (à la susceptibilité exacerbée ?) pourraient interpréter ce comportement comme une marque de dédain. Iraient-ils jusqu'à dire que cette attitude est une marque de xénophobie, c'est possible. Les thaïs sont sans doute xénophobes - je ne connais pas de population dans le monde qui n'apparaisse pas xénophobe sur la durée - mais il faut en chercher des preuves ailleurs.

A vrai dire, les thaïs me semblent moins xénophobes que les habitants de petites communautés rurales de Basse-Bretagne.

Et je préfère les thaïs silencieux et indifférents aux thaïs mielleux ou obséquieux. Ou même tout simplement chaleureux : parce qu'alors, il y a tout à parier pour qu'ils fassent semblant.






samedi 26 août 2017

Elephant man, ou le zizi de papa


Tu t'es vu quand t'es nu...!

Je me promène généralement en slip dans la maison étant donné la température, rarement en dessous de 28 degrés. Je reconnais : ce n'est pas très digne. Mais c'est le seul moyen de survivre à cette chaleur. Et quand je reviens de la douche ou quand je me mets au lit, je suis carrément à poil.

Il se trouve que Nam (qui vient d'avoir deux ans) regarde mon zizi avec beaucoup d'étonnement. Je peux le comprendre : nous ne sommes pas équipés pareil. Et sa mère non plus, sinon ce ne serait pas sa mère mais sa tante, et sa tante ne pourrait pas être sa mère pas plus que son oncle, enfin bref, je me comprends.

Donc Nam s'étonne. Une fois. Deux fois. Dix fois. J'ai le sentiment d'être éléphant man. Ne crois pas que je sois en train de me vanter. Je veux juste dire qu'elle me regarde comme une curiosité à la limite du monstrueux.

Et ça dure. Depuis maintenant plusieurs semaines. Je lui ai expliqué plusieurs fois : les garçons ont des zizis, les filles ont des coquillages. J'ai passé la famille en revue et je lui ai dit : untel a un zizi, unetelle a un coquillage. Mais la différence entre le masculin et le féminin semble encore très floue. Aux dernières nouvelles, selon elle, son grand-père à un coquillage et sa grand-mère un zizi. Je pense que c'est faux. Sinon, on m'aurait vraiment caché des choses.

Rien de très étonnant à tout cela. Elle est encore jeune. Mais elle continue de me… dévisager, chaque fois qu'elle en a l'occasion. Elle devrait être habituée, là, non ? Autant que je me rappelle, mes ex ont mis beaucoup moins de temps à s'y faire.

Mais surtout, il y a quelque chose qui me… turlupine. Je sors de la douche dans le plus simple appareil après avoir mis la serviette à sécher. Je croise Nam. Elle regarde avec attention. Et elle rigole. Oui, elle rigole ! Il y a quelque chose de malicieux dans son regard et dans le ton de sa voix quand elle désigne l'objet du délit en disant "zizi… zizi de papa…"

Comment se fait-il qu'elle associe le sexe à quelque chose de rigolo, quelque chose qui sort du champ neutre de la vie quotidienne ?

Fon est étonnée, elle aussi. Je suis certain qu'elle ne lui a rien dit de particulier. Et pareil pour le reste de la famille. Les thaïs que je connais, la famille de Fon, tous sont très pudiques pour ce qui est du sexe (et d'ailleurs moins pour ce qui touche aux excrétions). Parler des génitoires est "maï soupape" - oui, "soupape" veut dire "poli", c'est drôle, non ?

Il se pourrait même que la nudité soit plus qu'indécente : insultante aux yeux des thaïs. J'ai souvenir d'un compagnon de pêche (anglais, mais connaissant bien le pays) m'incitant à ne surtout pas me changer parce que nous avions accosté à trois cent mètres d'un temple bouddhiste.

En tout cas je serai prudent dans ma conclusion. En observant ma fille, il me semble que de manière spontanée, le sexe est associé à quelque chose de rigolo. Est-ce parce qu'elle sent un vague interdit, qui serait balisé par ses grands parents ou sa mère ? Mais comment baliser quelque chose dont on ne parle pas, même furtivement, et qu'on ne montre pas ? Je suis la seule personne dont elle a vu le zizi. Nam n'a aucune raison de faire des recoupements entre ses découvertes anatomiques et ce que lui font sentir ses grands parents.

Donc le rire serait fondamentalement associé au sexe ? Nous serions pré-cablés pour rire de la gaudriole ?

Enfin moi, je vais finir par trouver ça gênant. Et si ça continue, je vais finir par planquer les bijoux de famille !

Caca-prout-cul-bite : LOL !


vendredi 11 août 2017

Mon oeil !



Lèèèèèèèo !

Il ne se passe grand-chose à Don Chomphu. Fon passe ses journées dans une école de conduite et je vais me baigner avec Nam dans un étang pas très loin.

Dans la voiture, je m'amuse avec elle à dire "lèo". Non, nous n'invoquons pas le nom d'une bière locale bien connue. Lèo est un mot thaï qui contient l'idée de d'accomplissement révolu, et permet donc de conjuguer des verbes au passé. Khao pai lèo veut dire : il est déjà parti.

Mais le "lè" de lèo est une syllabe longue avec un accent haut (qui ne descend pas). Si on habite la Thaïlande depuis quelques mois, on a forcément remarqué l'enthousiasme avec lequel les thaïs prononcent ce mot. En ouvrant grand la bouche, en insistant. C'est très curieux, cette petite jouissance qu'ils ont. Ils disent en fait :
paille Lèèèèo !

Alors Nam et moi, on les imite sans vergogne et ça nous fait bien rigoler.

Un autre truc qui me fait rire et qu'on remarque facilement, c'est le mot : l'œil. Je l'écris de cette manière pour qu'il n'y ait pas d'ambigüité sur sa prononciation - car c'est exactement comme ça qu'il se dit. En fait, on devrait plutôt écrire "lei", mais on est alors tenté de mettre un accent sur le "e".

Le problème, c'est que ça ne veut rien dire, l'œil. C'est juste un mot de renforcement (sauf dans l'expression pai l'œil, qui veut dire dépasser). Gros et agaçant mystère. Fon dit par exemple à Nam : yagn l'œil ! ce qui veut dire "arrête". Mais elle pourrait tout aussi bien dire yagn tout court. L'œil n'est là que pour se faire voir….

Ce qui m'attriste, c'est qu'on ne puisse pas dire paille l'œil Lèèèèèo. Apparemment, ça ne veut rien dire. Dommage ! Faudrait peut-être que je leur enseigne quelques tours, aux Thaïs !