samedi 5 mars 2016

Violence au pays du sourire


L'administration a une certaine uniformité, sous tous les cieux.

En principe, un permis de conduire européen est facilement convertible en un permis thaï (obligatoire après trois mois de séjour consécutifs). Il y a des accords internationaux. Mais bien sûr, on m'a demandé des justificatifs qui nécessitaient des démarches si pénibles et multiples à Bangkok que j'ai trouvé plus simple de repasser carrément le permis complet ici, à Korat.

Avant l'épreuve écrite, on nous a fait passer deux CD. Le second (dont les sous-titres en anglais laissaient franchement à désirer), faisait apparaître un monsieur à lunettes du Ministère des Transport qui expliquait les éléments du code. Bien que jeune, il représentait de façon très traditionnelle la bienveillance, la modération et la science officielles. Pour illustrer l'importance des styles de conduite, le monsieur à lunettes fait apparaître trois personnages : monsieur Sage, madame Jolie, et monsieur Ducon (pour ce dernier, je fais une traduction libre - à vrai dire, je n'arrive pas à me souvenir - mais tu vois l'idée). Monsieur Ducon est un jeune homme grimaçant en jeans rose et t-shirt, avec une coiffure un peu en crête et une gestuelle assez simiesque. Les deux autres n'ont rien que de très banal et propre sur soi.

Je te laisse imaginer le comportement de Monsieur Ducon, frimeur, vrombissant, zigzagant sur la route, etc. Pourquoi pas. Là où j'ai commencé à tiquer, c'est que Monsieur Ducon ayant craché par la fenêtre, Monsieur Sage lui donne un coup sur la tête - pas une petite tape - avec je ne sais pas quoi, qui le sonne. Passe encore, à la limite, en tablant sur le côté gag et symbolique du coup... C'est un peu plus tard que j'ai été scotché.

Monsieur Ducon continue à faire le zouave - rien qui justifie ce qui va suivre. Un moment, il est éjecté de sa voiture par cinq ou six autres personnages - dont Monsieur Sage ! Bourré de coups, il tombe sur le macadam. Attends, j'ai mieux. Alors qu'il est à terre, les cinq ou six types l'entourent et continuent à le frapper et lui donnent des coups de pieds sur le corps et la tête. Non pas filmé une demie seconde, mais bien cinq ou six. Incroyable !

Je sais, c'est juste du cinéma. Mais c'est aussi le symptôme d'une différence culturelle majeure. Dans trente ans, on ressortira ce CD, s'il n'a pas été soigneusement détruit, pour s'extasier des progrès de la conscience collective thaïe - car je n'ai pas trop de doute sur le sens de leur évolution. Ils sont simplement en retard, et fonctionnent dans ce domaine comme nous fonctionnions il y a peut-être soixante ans. A l'époque de l'honneur, des westerns et des bagarres de blousons noirs.

J'ai déjà évoqué plusieurs fois la violence ambiante dans ce blog. Les mille sourires seraient destinés à désamorcer les conflits. Les feuilletons à la guimauve montrent des petites amies qui se font frapper par leurs copains au point d'être expédiées à l'hôpital (et des petits copains qui se battent). Les foules se passionnent pour la boxe thaïe. Dans la vraie vie, il y a des règlements de compte au pistolet et au fusil (en vente libre dans les night markets) quand on perd la face, au travail ou en amour. Je n'ai malheureusement pas de données chiffrées pour comparer.

Je n'ai pas cette impression de violence latente en Indonésie. Je n'y suis peut-être pas resté assez longtemps. En revanche, ce qui m'a étonné, c'est la fascination qu'y exerce le spectacle de la mort. Les femmes s'envoient les vidéos les plus gores que tu puisses imaginer, généralement des accidents de la route - homme qui se fait littéralement couper en deux morceaux, accidents bien sales, bras qui rebondissent à vingt mètres du corps, corps transpercés avec gros plan, j'en passe… Elles s'en gobergent… et en rient. En tout cas plusieurs de celles que j'ai connues.

Ici en Thaïlande, on dit aussi que la peau d'un farang ne vaut pas plus que dix ou vingt mille bahts, soit deux cent cinquante à cinq cent euros. L'autre jour, Mike, un ami anglais de Rye, mon pote australien, racontait comment il s'était épris d'une très charmante vendeuse de nouilles sur le marché.
- Etes-vous mariée ?
- Oui.
- Où travaille votre mari ?
- Il est policeman.
Mike a réfléchi quelques jours, car la fille était vraiment jolie. Peut-être le coup du policemen, c'était pour l'écarter. Mais si c'était vrai ? Un policeman, ça porte une arme de service et ça sait s'en servir. Un farang qui disparaît, quelle importance ? Il est sans doute parti, pourquoi faire une enquête…

Mike s'est dit que finir enterré dans un terrain vague, ou se faire jeter bien lesté dans une grande mare : la fille n'en valait tout de même pas la peine.

Et le romantisme, bordel ! Ah ces godons, avec leur pragmatisme !...

vendredi 4 mars 2016

Verstehen Sie Deutsch ?



Zébus dans la rizière inondée

L'autre jour, je pars à moto photographier quelques maisons pour illustrer un post sur l'architecture locale. En chemin, je croise une gardeuse de vaches. Elle est dans un pré, avec six ou sept bêtes. Elle porte une cagoule si fermée que je ne distingue pas l'avant de sa tête de l'arrière avant de regarder ses pieds... ou pour être honnête, sa poitrine qui tend son pull et qu'elle a extrêmement avantageuse.

C'est une cagoule de laine noire, avec un genre de motif derrière. On en voit avec des fentes de braqueurs de banques, mais d'aussi étroites, jamais.

Pourquoi un tel couvre-chef, alors qu'il est trois heures de l'après-midi, et qu'il fait vraiment très chaud ? Sans doute du fait du préjugé relatif à la couleur de peau, si répandu en Thaïlande. Ma fille en fait les frais : pour lui conserver son teint délicat, on ne l'expose jamais. Résultat, elle présente de temps en temps des petites desquamations qui passent en quelques jours, mais qui inquiètent toute la famille. A partir du moment où on lui a donné dix minutes de soleil par jour, les épisodes ont disparu.

Bref, plus une peau est blanche, plus on trouve la personne jolie. Ce qui aboutit à un statut un peu paradoxal des chinoises, immigrées, mais très blanches de peau. Un peu comme si on avait des suédoises qui travaillaient à la chaîne chez Renault...

Au-delà du préjugé racial, les thaïs se méprennent sur la couleur noire. Pour eux, le noir, c'est l'ombre, c'est la nuit, c'est le soleil qu'on arrête… et c'est donc la fraîcheur. Les voitures et les maisons ont toutes des vitres teintées, ce qui est parfaitement contre-productif. En effet, le sombre, et au maximum le noir absorbent la lumière et la chaleur, et ne les renvoient pas : le noir tient chaud quand il fait chaud. Pour d'autres raisons, une couleur de peau sombre, bronzée, chargée en mélanine, protège des radiations UV. Est-ce cette observation qui motive la croyance locale selon laquelle le noir protège de la chaleur et de la lumière ?

Ma vachère est quand même drôlement harnachée. J'ai mon appareil photo, c'est l'occasion ou jamais. Je m'arrête, je fait demi-tour et je roule lentement vers elle. Elle aussi m'a repéré et elle vient vers moi, ce que je voulais éviter, pour la prendre dans l'exercice de ses fonctions... Je ne sais plus qui a parlé en premier. Mais je lui ai dit que je voulais faire une photo d'elle, elle a dit d'accord, avant d'enchaîner sur une phrase assez longue en allemand, phrase qui se terminait pas "Vous comprenez, n'est-ce pas ?"

Je dois dire que je suis tombé sur le c... Je parle médiocrement l'allemand, mais j'avais bien compris, et j'ai eu l'impression qu'elle ne s'exprimait pas si mal.

Alors imagine-toi au milieu de la campagne thaïe, dans un coin bien paumé, rizières et palmiers en toile de fond. Tu t'adresses à une vachère qui a l'air de tout ce qu'il y a de plus rural, et elle t'apostrophe dans la langue de Gunther Grass !

On a échangé quelques phrases courtes, j'ai sorti mon appareil photo, et je me suis rappelé que j'avais mis la batterie en charge à la maison. Scheisse…! Je lui ai expliqué (en allemand). Elle m'a répondu (dans la même langue) : "dans ce cas, allez la chercher, et revenez vite ! Je ne vais pas bouger beaucoup."

La dame est certainement mariée à un allemand, ou l'a été. C'est dire la pénétration du teuton… jusqu'au fin fond de l'Asie. Que peut-il en sortir ? Quels liens profonds peuvent se nouer entre l'Occident et la Thaïlande ?

Note au passage que les farangs qui parlent le thaï sont très rares, alors que les thaïs essayent de parler anglais - je dis "essayent", parce que le résultat n'est pas fameux : c'est aussi dur pour eux que pour nous. Notre seule excuse, c'est que nous n'avons jamais eu de cours de thaï à l'école.

Je découvrais il y a une heure sur un forum d'expatriés la belle unanimité des intervenants qui s'accordaient à dire qu'en Thaïlande, on peut s'adapter, oui, au prix d'un effort qu'il n'est pas impossible de faire. Mais s'intégrer - jamais. Les farangs sont tolérés pour des raisons économiques, quasiment sans droits.

Déjà qu'en Bretagne, il y a bien des endroits où il faut au moins vingt ans pour faire son trou - et encore, on est y toujours désigné comme le parisien - même si on est d'Arras. Alors tu imagines ici…!

dimanche 28 février 2016

Crudités, condiments et plantes aromatiques dans la cuisine de l'Isan





Je me vante un peu. Il s'agit de la cuisine à la ferme, je ne suis pas du tout certain que ce que j'avance soit applicable à tout l'Isan (cf. mon post sur les repas à la ferme : Un coin cuisine dans l'Isan ; je renvoie aussi à l'excellent site de Phil-a-Phuket, (plus bas à droite, dans les sites que je recommande) qui permet de noter quelques différences entre le sud et l'Isan). Je me bornerai aux produits les plus courants.

Ici, on consomme beaucoup de coriandre (coriandrum sativum, angl. : cilantro) et beaucoup d'aneth (apiacae anetum, angl. : dill). Presque tous les jours : b
ien lavés, ils sont placés, tiges et feuilles, dans une assiette à part, comme crudités. On les saisit avec les doigts, sans façon. 

D'après Fon,  les thaïs n'aiment pas mettre ces herbes dans les plats - règle suivie à la lettre à la ferme. La cuisson, paraît-il, les dénature. Pourtant, l'aneth frais entre dans la préparation de plusieurs plats persans que je connais, et le goût s'en fait bien sentir.

Le basilic ne subit pas ce même ostracisme, on le trouve dans un très grand nombre de recettes thaïes.

Les thaïs salent très peu, mais ils mettent énormément de piment dans leur nourriture. Mais aussi du sucre. On en trouve dans les restaurants, à disposition de tous, pour mettre dans les soupes par exemple. C'est du sucre blanc - alors que la Thaïlande produit de la canne depuis six siècles. Les poulets et les canards qu'on achète dans les nombreuses rôtisseries ont été badigeonnés de sucre avant d'être grillés. Fameux !

Comme il n'y a jamais assez de piment pour un thaï, il n'est pas rare qu'on mette à disposition des convives de la purée de piment, ou bien du piment sous forme desséchée quasi pulvérulente (particulièrement violente). Ou encore sous la forme de pickles, anneaux d'un centimètre de diamètre ou moins, ou petits morceaux de tuyau
rouges qui baignent dans un genre de vinaigre et qui n'emportent pas trop la bouche si on reste raisonnable. En revanche, pas de piments entiers dans une petite assiette, comme aux Antilles.

Attention, ce n'est pas la peau rouge du piment qui pique, ce sont les graines. Si on va au-delà de la sensation de feu, je confirme qu'on découvre divers arômes.

L'oignon, dans sa forme bulbe, est totalement banni de la cuisine qu'on me propose (sauf très jeune, avec sa tige, comme crudité). En revanche, ses tiges peuvent être préparées avec du porc et consommées avec du riz. La tomate n'existe quasiment pas ici (et elle est généralement très médiocre), alors que la carotte (kèrot en thaï) fait partie a minima de tous les plats - petites rondelles vaguement grillées, jamais bouillies, jamais en salade.


On met des échalotes dans le pad thai et dans les œufs brouillés, et c'est à peu près tout.

[Juste une parenthèse à propos des œufs, qui ne sont jamais préparés autrement que brouillés. Et encore, ce n'est pas comme dans un livre de recettes... En tout cas, pas d'omelettes à proprement parler, pas d'œufs à la coque et encore moins d'œufs pochés. Dans les restaurants, on peut avoir l'option d'un œuf au plat au jaune totalement coagulé - à ajouter sur le riz et son accompagnement.]

L'ail est souvent utilisé dans la cuisine. La variété locale est beaucoup moins forte en goût et en odeur que la variété française.



Le chou-fleur ne se consomme pas cru. Le concombre si, sous la forme de quelques rondelles accompagnant par exemple un Khao phat Gai (riz et poulet revenus), ou bien entier, car il a la taille d'un gros cornichon. Mais il est tout aussi apprécié cuit, en lamelles longitudinales.

Les haricots verts, très gros, sont goûtés cuits, mais aussi en crudité. De même ces aubergines thaïes en forme de boules de billard, vert clair, servies avec la coriandre et l'aneth : un peu rude.

Parfois, dans cette assiette de crudités, tu trouveras des feuilles au goût très âcre. Il s'agit de barringtonia racemosa, feuilles vernissées dont les thaïs se régalent. Pour nous, ce goût et cet aspect signifient "poison, danger", et je suis étonné que ce réflexe de survie ne soit pas universel.

barringtonia racemosa est en fait le nom d'un arbre qu'on appelle aussi bonnet d'évêque - en anglais, c'est "powder puff", qui se traduirait par "houpette". barringtonia racemosa a toutes sortes de vertus, paraît-il : insecticide, anticancéreux dans les conditions expérimentales, traitement du palud, de la diarrhée, j'en passe. C'est sa forte concentration en tanins qui explique son amertume. Désolé, je n'ai pas de photo à publier - Fon a tout dévoré pendant que j'allais chercher l'appareil...

Il y a une autre espèce de feuilles qu'on m'a proposée, sur la même assiette que l'aneth et la coriandre. Ce sont des feuilles de margousier, "neem" en anglais, un arbre
(azadirachta indica) qui a très bonne réputation. Outre qu'on se sert de ses graines pour en tirer un insecticide, on utilise les feuilles comme désinfectant. On en fait un jus qu'on applique en externe ou qu'on avale. Utile pour la lèpre et la blennorragie - que je n'ai pas encore, merci.

Sur internet, il n'est pas dit que ces feuilles soient consommées pour le plaisir, sinon au Cambodge. Peut-être ai-je fait une erreur d'identification. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'on en a en abondance dans le jardin, que j'ai goûté, et que j'ai trouvé ça infect. D'après Fon, plus que les feuilles, il faut manger les fleurs en bourgeons - des petites boules blanches - mais j'ai aussi goûté, et c'est tout aussi immangeable - âcre.

Enfin il y a trois ingrédients qui entrent indirectement dans la confection de nombreux plats. On les emploie d'autant plus à la ferme qu'ils poussent dans le jardin.

D'abord le galanga (qu'on sert aussi avec les champignons). C'est une racine - un rhizome - qui ressemble au gingembre. Cette racine aurait une action antivirale forte, mais seulement in vitro. On lui prête aussi des vertus aphrodisiaques.


Ensuite, les feuilles d'arbres à bergamote, ou "lemon leaf" (qu'on sert aussi avec les champignons).


Enfin la citronelle, ou "lemon grass", ou cymbopogon, qui n'est pas un arbre (comme la bergamote) mais un genre de buisson aux feuilles pointues. Ce sont les tiges qui sortent du bulbe qui sont consommées.


Tous trois sont des ingrédients indirects, car ils sont écrasés dans un pilon avec les piments lorsqu'on en prépare une purée.

Je suis bien persuadé d'en oublier. Je complèterai au fur et à mesure.


Faut-il insister sur l'énorme différence entre cuisine française et cuisine thaïe ? On peut s'habituer, on peut apprécier certaines préparations, mais je n'ai jamais retrouvé de goûts vraiment croisés, et donc de plats qui suscitent en moi un vrai délire gustatif. Quand je suis en manque, il peut m'arriver de rêver d'épaule d'agneau aux flageolets...


mardi 23 février 2016

Trois scènes de la vie quotidienne



Huit heures moins cinq du matin, la gare des bus de Korat où on vient de nous déposer. Nous marchons avec nos sacs au milieu du brouhaha matinal et des musiques qui s'entrecroisent. Soudain, Fon m'immobilise. Je reconnais un air. C'est l'hymne national thaï. Tout le monde se fige dans la gare. C'est une obligation légale. Les visages sont sérieux. L'hymne dure moins d'une minute, la vie reprend son cours.

Like ? Dislike ? Je ne sais pas quoi penser. Les paroles de l'hymne affirment le caractère pacifique de la nation, son union, son hostilité à la tyrannie,  même si les thaïs sont prêt à verser leur sang s'il le faut. Personnellement, je trouve bien que l’État se rappelle autrement que part l'incarnation parfois modérément réussie de son chef d'état. Ou par son administration trop souvent mesquine et tatillonne. Ou par des messages publicitaires affligeants de niaiserie ("mangez cinq fruits..."). De quelle manière pourrait-il autrement se manifester ? Par des symboles, qui ont l'avantage d'être permanents, et suffisamment neutres pour recueillir un large suffrage. En France, on ne sort pas encore les drapeaux, mais on redécouvre la nuance entre patriotisme et nationalisme. Pour combien de temps ?


Pourtant, question symboles, on est un peu court. Il était question de trouver un animal - j'allais dire un totem - représentant le pays. Nombreuses réunions... On propose de réanimer le coq (qui a la caractéristique de chanter, même quand il a les pieds les pieds dans le fumier - je trouve que ça ressemble bien à la France, un peu d'humour ne fait pas de mal). Le coq a été récusé, pas assez sérieux. Les administratifs se sont séparés sans avoir pris de décisions.

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Contrairement à ce qu'on imagine, les thaïs sont très pudiques. A la mer, ils se baignent en t-shirt et short par exemple. L'autre jour, je suis allé dans le gros bourg qui se trouve à quinze kilomètres de notre hameau. J'entre au Big C pour acheter du lait. A l'entrée, juste derrière les caisses, un étal forain propose shorts et pantalons. En voici un qui me plaît. Mais la taille ? Le vendeur a dû partir déjeuner. Pas de problème, une jeune femme de la cafétéria d'en face vient à la rescousse. Je lui explique mon souci. Elle trouve un mètre-ruban et je soulève mon t-shirt, pour qu'elle puisse prendre une mesure précise. Elle a l'air toute gênée en me ceinturant avec son mètre. Voilà, c'est réglé. Elle me désigne une pile de pantalons. J'essaye. Ooooh ! On pourrait mettre une petite pastèque sur mon ventre, la taille ne serait pas encore assez serrée ! La pauvre ! Elle était toute intimidée ! Elle n'osait pas me toucher. Elle m'a donné du cinquante deux…

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Ce soir, mon pote australien Rye passe me voir. Il me donne des nouvelles de son ami Winnie qui est parti en urgence se faire opérer à Brisbane d'une tumeur qui s'avère être bénigne. Winnie à fait construire à vingt kilomètres de notre hameau, tout près de la famille de sa femme. La maison est presque finie.


Mais la famille est persuadée qu'il va mourir de sa tumeur. C'est pourquoi on exerce une forte pression sur la femme de Winnie pour qu'elle active les travaux en cours. Quand Winnie sera mort, c'est sa femme qui va hériter de la maison. Les comptes en banques sont en Australie, difficile d'y avoir accès - et Winnie a des enfants. Donc l'intérêt bien pensé de la famille, qui a largement tendance à vivre aux crochets du farang, est de booster au maximum les investissements dans la maison avant qu'il ne passe l'arme à gauche.

Des histoires de ce genre, j'en ai entendu des dizaines. Elles illustrent une réalité qu'il ne faut pas occulter, mais qui ne représente pas le pays.

Winnie n'a pas encore dit à la famille qu'il allait bientôt rentrer - en pleine forme…


dimanche 7 février 2016

Cirrhose au citron vert


Citrons verts à consommer avec modération...


Quand j'étais petit, on disait qu'un homme pouvait boire jusqu'à un litre de vin par jour. Une femme, un demi-litre. J'ai compris l'origine de l'expression "ma moitié".

Et puis on a dit que c'étaient les travailleurs de force qui pouvaient boire un litre de vin - les ronds de cuir, peut-être un peu moins.

Quinze ans plus tard, quand j'étais interne, je voyais aux urgences des ouvriers qui buvaient leurs dix litres de vin par jour. Dix litres. Un seau ! Comme un cheval ! Faut déjà avoir la contenance.

Mais il ne faut pas croire, ils ne venaient pas pour une cirrhose, la plupart arrivaient parce qu'ils s'étaient viandés sur leur Mob bleue, le soir en rentrant du boulot. Pleins ils étaient. Souvent tout violets de la gueule. La peau fine qui avait éclaté et qui laissait suinter son pinard.

On me les apportait sur un brancard pour que je les recouse. Môssieur Singer, on m'appelait, la machine à coudre… A sec, sans anesthésie - ça aidait pas. Et quand il y avait une artère qui pissait dans le cuir chevelu, qui envoyait ses jets à deux mètres, là c'était le rodéo, il fallait la prendre au lasso avec le catgut, sinon elle continuait à gicler sous la suture et te faisait un bel œuf de pigeon !

Parce que la cirrhose, mon ami, elle est bégueule, elle choisit : elle ne prend qu'un quart des pochetrons, les autres, ils peuvent boire tout ce qu'ils veulent, ils n'auront jamais de cirrhose. Elle s'efface, elle se retire, elle fait la politesse aux encéphalites, polynévrites, delirium et autres Korsakov… laissez passez les grandes dames de la neurologie...

A cette époque, dans les hôpitaux et dans les maisons de retraite, on servait un quart de rouge à chaque repas. 25 centilitres. Et puis ils ont arrêté. Faut dire, il y en avait qui piquaient la bouteille de leur voisine de table... Maintenant, on ne boit plus que de l'eau. Etre vieux et boire que de l'eau, c'est d'un triste…

Maintenant, c'est assez mou, il n'y a plus vraiment de dose maximum, il paraît que c'est une question d'addiction. Si tu peux plus t'arrêter quand t'as commencé, t'es foutu. Ça tombe bien, j'ai rien d'un addictif, alors je peux picoler, fumer du shit, faire n'importe quoi, je m'en fous, j'arrête quand je veux. Sauf un truc. Le citron vert. Là, j'avoue, il n'y aurait plus de citron vert dans ma vie, je serais malheureux.

J'ai découvert ça à l'âge de quatorze ans - j'étais en séjour linguistique à Cambridge, chez les godons. Sans doute rapporté par les colonels des Indes, pour mettre dans le gin. En France, on aurait bien eu le ti-punch, mais ce n'était pas de mode, et on n'importait pas de citron vert en métropole. Le Négrita, il restait dans la cuisine, c'était juste pour les entremets et la pâte à crêpes.

Question citron vert, on ne peut pas dire qu'on ait beaucoup progressé : une fois sur deux, les citrons verts qu'on trouve au Super U sont durs comme du bois, sans jus, avec une peau épaisse. Tu as beau jouer au squash avec, leurs triturer les entrailles avec une fourchette, rien ne sort. Quand tu appuies dessus, tu as l'impression de presser un bout de moquette. Alors si tu as la chance de vivre dans un pays qui produit des citrons verts, il faut en profiter. Moi j'habite en Thaïlande, Dieu merci, je risque pas d'être en manque !

Il y a tout un art pour les choisir. Il faut qu'ils aient la peau fine, et c'est souvent les plus petits qui sont les plus juteux : pour les presser, tu dois pouvoir faire ça avec trois doigts - juste le bout, d'un mouvement circulaire, comme si tu dévissais un boulon… Et puis il y a plusieurs arômes, mais ça, c'est trop difficile à expliquer.

Le problème, avec un jus de citron vert, c'est que c'est un peu acide. Il faut l'attendrir. Personnellement, j'utilise de la vodka - peut-être mes origines ciscaucasiennes. Un citron vert avec trois centilitres de vodka (ou quatre, ou cinq), c'est parfait, ça décape juste comme il faut.

Fais le calcul, 3 centimètres cube à 40°, ça te fait ingurgiter 1.2 centimètres cube d'alcool pur. En calories, c'est le tiers d'un morceau de sucre, si mes calculs sont bons. Tu vois, ça va pas chercher très loin : si t'es gradube, c'est pas parce que tu lichetrognes du citron vert.

Tu boirais une demie bouteille de Bordeaux avec tes copains à table, tu t'enfilerais 37.5 centilitres à 12.5°, tu en avalerais presque quatre fois plus (4.7 centimètres cube d'alcool pur). Ma bouteille de Stolichnaya, elle me fait plus d'un mois, même si je tapes dedans tous les jours. J'ai calculé que je buvais exactement dix fois moins d'un estonien moyen. Il y a pas mort d'homme…

Sur ce, je te laisse, je vais m'en attendrir un. Mais t'es pas exempt de venir…


vendredi 15 janvier 2016

Culotte glacière




Ce matin, il fait un froid de gueux. Pas plus de 22°... Et du celsius, pas du fahrenheit ! Alors par la fenêtre, je vois que Fon a mis son ignoble casquette de laine, ce genre de casquette avec assez de volume à l'arrière pour y cacher une demie miche de pain. Une casquette de Poulbot, de Gavroche. Avec sa peau mate et cette casquette, Fon a l'air d'un travailleur immigré hydrocéphale. Pas terrible.

Il faut dire que dans ma famille, le préjugé contre les casquettes ne date pas d'hier. La faute aux portiers, chefs de train, concierges, chauffeurs particuliers avec lesquels notre petite bourgeoisie ne voulait pas se compromettre. Et plus tard, les années 1930, les ouvriers du front populaire. Difficile de lutter contre son éducation.

Le pire est que Fon a affublé le bébé d'un bonnet de grosse laine avec un pompon. On sent qu'on va bientôt partir au ski…

Je m'étonnerai toujours de la capacité des thaïs à porter des vêtements chauds en pleine canicule. Pull-overs, vestes de jeans, écharpes, et aussi ces incroyables cagoules noires que portent les ouvriers en plein cagnard. Comme si le thermostat de leur hypothalamus était coincé sur "Très froid".

Ce matin, je vais à Korat à moto. Vêtu d'un simple t-shirt, je trouve la température idéale, c'en est presque jouissif. Nous roulons comme des fous… l'aiguille du compteur bloquée sur cent.

- Tu m'arrêteras au Big C [la marque Casino en Thaïlande], quand on sera en ville, me dit Fon. Pourquoi ? Parce qu'elle veut acheter une casquette à Nam. Là, je la congratule :
- Oui, c'est mieux que le bonnet, très utile pour quand il tombera de la grêle…

Évidemment, je ne connais pas le mot "grêle", qui pourtant existe en thaï ! J'utilise le mot glace, mais elle comprend le sens de ma phrase. Peut-être pour cette raison, elle décide d'attendre que la prochaine tempête de neige se précise un peu.

Bien avant d'arriver à l'étal de la petite vendeuse ambulante chez laquelle j'achète mon jus d'orange, Fon reçoit un coup de fil de sa mère. Elle décroche, et tandis que je zigzague entre les voitures, les fesses tranquillement posées sur la place passager de la moto, Fon commence une conversation qui va durer plus de dix minutes. Elle a quitté sa mère il y a trois quarts d'heure. Que peuvent-elles bien se dire ? Mystère.

Mais revenons deux ans en arrière. Ma première rencontre avec Fon s'est déroulée à Korat. J'avais passé deux jours dans l'est, à quarante kilomètres de Buri Ram, ou j'avais eu un meeting avec une femme totalement inintéressante - de celles qui donnent une si mauvaise opinion des femmes thaïes. J'ai donc abrégé autant que le permet la politesse. J'avais plusieurs autres meetings prometteurs à Udon Thani, dans le nord du pays. De Buri Ram, la route la plus directe vers Udon ne passe pas par Korat. Mais les messages de Fon, son mode relationnel très clair et les photos qu'elle m'a envoyées m'ont décidé à faire un gros crochet et m'arrêter dans sa ville, pourtant cotée d'une valeur touristique nulle.

Elle m'avait fixé rendez-vous à l'Amazon café du Mall, un endroit où on sert des cafés et boissons aux fruits un peu sophistiqués. J'arrive, je m'installe, je regarde autour de moi. Il y a deux filles à la table d'à côté. Je scrute les visages aussi discrètement que possible - je n'ai jamais vu Fon qu'en photo, et parfois, on a de mauvaises surprises. Mais non, les deux filles n'ont définitivement rien à voir avec elle. J'attends. Un quart d'heure passe. Je commence à m'inquiéter et décide d'appeler… mais je sais que Fon ne parle quasiment pas anglais. Je demande aux deux filles si elles parlent anglais - un peu, répondent-elles. Je leur explique la situation, je compose le numéro de Fon et je leur passe le téléphone. Sonnerie. De l'autre côté, on décroche. Et là, sans mentir, Fon et la fille ont passé cinq minutes à se parler. J'ai pensé que par un hasard extraordinaire, elles se connaissaient. Mais pas du tout. Elles ont quand même trouvé matière à bavasser pendant cinq bonnes minutes - largement de quoi se demander ce qui se passe. Finalement, la fille a raccroché, et m'a dit en trois secondes que Fon était en retard, venait de loin, s'excusait, allait arriver.

La suite, tu la connais. Fon et ses quarante kilos sont entrés dans ma vie comme un quinze tonnes dans une vitrine. Nous sommes allés à Udon dans la foulée, juste pour le plaisir, je n'avais plus rien à faire là-bas. Et nous ne nous sommes plus quittés. Alors oui, elle cause, elle cause et elle met une casquette de cheminot quand il fait 22 à l'ombre. Mais je survis…


mercredi 13 janvier 2016

Les règles du commerce thaï, à un pied de dragon près


L'autre jour, je veux commander des fenêtres d'une marque donnée dans un grand magasin de matériaux. Le charmant jeune homme qui nous sert regarde dans ses tableaux de bord :
- Non, je suis désolé, il n'y en a plus.
- Mais alors, quand y en aura-t-il ?
Il se tortille :
- Je ne sais pas. Peut-être jamais.
Je lui demande de téléphoner à l'usine, au distributeur. 
- Non, ce n'est pas possible.
C'est vrai qu'on est samedi. Je comprends à ses dires que la situation est désespérée. D'autant qu'il me recommande de me rabattre sur une autre marque - qui ne fait pas du tout les mêmes produits. Trois jours après, je reviens, on téléphone à l'usine, et je comprends qu'il s'agit d'un des fabricants les plus distribué en Thaïlande, dont le manque de stock et surtout l'absence de suivi auraient été hautement improbable. Le vendeur l'ignorait-il ? Peu vraisemblable.

Rye a eu un problème un peu similaire. Dans le même magasin. On lui a dit que la porte de douche qui était en exposition n'était plus en stock. Il faut la commander, rétorque-t-il. Ce n'est pas possible, la société ne produit plus. Elle a fermé.
- Mais quand même, insiste-t-il, je pourrais acheter la porte qui est en démonstration ?
On lui répond que non, parce qu'il en faut bien une pour mettre en démo !...

En revenant à la charge le jour suivant, Rye apprend que Global Thaïland a dû acheter un container de quatre mille portes qu'il a ventilées sur toutes ses succursales. Maintenant, le stock est épuisé, et il faudrait passer une nouvelle commande de quatre mille portes. Et le vendeur de notre Global espère que dans la prochaine livraison - dans un mois ou dans dix ans, il y aura des portes identiques à celle qu'il a déjà en expo. Bel optimisme…

Toujours dans le même magasin, où je traîne beaucoup, construction de maison oblige, je demande le prix des tôles pour le toit. N'imagine pas que j'aie demandé la clé du champ de tir ! Les tôles, en Thaïlande, c'est la couverture de
soixante dix pour cent des maisons, à un pied de dragon près. Et le rayon des tôles n'est pas un petit comptoir dans un coin, c'est deux cent mètres carrés. Mais on me dit poliment que le vendeur qui s'occupe des tôles n'est pas là aujourd'hui. Il faut que je revienne demain.
- Il n'y a qu'un seul vendeur qui connaisse le prix des tôles ?
Eh bien oui, il n'y en a qu'un seul pour tout le magasin, qui emploie plusieurs centaines de vendeurs. Cela ne semble étonner personne. Il s'agirait d'un microscope à balayage électronique, je comprendrais. Mais des tôles...?

Paresse ?

Autre gag, dans un autre magasin, je m'intéresse à une fenêtre et j'en demande le prix. Ce n'est pas possible, me dit-on.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il faut que vous donniez les dimensions pour qu'on puisse connaître le prix.
- Bon, alors combien coûte celle qui est en exposition.
- Je ne sais pas. Pour le savoir, il faut que vous la commandiez.
- Je ne vais pas la commander si je ne sais pas le prix.
- Mais il faut commander, si vous voulez savoir le prix...
Je finis par obtenir qu'il calcule - ou fasse calculer, un bureau plus loin - le prix d'une fenêtre d'une taille donnée. Et je m'interroge : qu'est-ce qui n'a pas fonctionné, dans sa tête ? Les thaïs prennent des commandes sans savoir combien cela va leur coûter ? Difficile à croire. Paresse ?

En tout cas, on a l'impression que le client est loin d'être roi. Comme si dans la mentalité ambiante, un gros magasin, du fait de sa capacité à brasser des millions, était a priori dans une position de domination de ses clients, et qu'il pouvait les traiter à sa guise. Il me semble que ce respect de la hiérarchie ploutocratique est un trait largement distribué de la mentalité locale. Sans doute parce que si quelqu'un est riche (et chanceux), cela veut dire qu'au cours de sa vie antérieure, il s'est bien conduit, selon la doxa bouddhiste.

Il n'y a d'ailleurs pas de politique bien agressive pour attirer les chalands dans les magasins. L'autre jour, je trouve une promotion sur le net dans le magasin Do Home. Je m'y rends, après avoir bien vérifié que j'étais dans la limite des dates de la promotion. Je vais au rayon qui m'intéresse, et là, surprise, il n'y a pas de promotion. Je demande ce qui se passe, avec l'impression de remuer du caramel avec un brin de paille. Finalement, on m'explique que la promotion a lieu dans un autre magasin. Rye fait la même expérience : on lui dit carrément qu'il n'y a jamais eu de promotion et qu'il doit payer le prix normal.

attitude commerciale

Cette absence d'attitude commerciale envers le client, qu'un farang prendra facilement pour de l'irrévérence, s'observe quotidiennement. Ce qui semblerait naturel en occident n'a pas cours ici. Rye, qui va acheter quinze mille parpaings (ce qui est vraiment beaucoup) se voit refuser la moindre ristourne, ou au moins un allégement de la facture du transport. Et si après avoir discuté précisément prix et qualité pour une commande importante dans un magasin, je pars en laissant entendre que je vais finalement aller voir la concurrence parce que je ne suis pas tout à fait content des propositions qu'on me fait, aucun geste pour me proposer un arrangement.

Un autre jour, je commande une livraison de parpaings dans un magasin de matériaux ouvert en pleine cambrousse. C'est une petite boutique poussiéreuse qui m'a été recommandée par Rye. Dans cette boutique, le boss est une femme, et elle travaille avec ses deux gamines - tout comme l'épicerie d'à côté.

Manque de chance, à cinquante mètres de la maison, le camion crève. Pour réparer, il dépose les parpaings chez le voisin. Et s'en va… après que j'aie eu la bêtise de payer la facture. Quelques jours après, le camion-grue du même magasin fait une livraison de parpaings pour Rye, juste à côté. Je demande au chauffeur s'il ne peut pas terminer la livraison et rapprocher nos parpaings du chantier. Non, évidemment, il faut passer par le boss… qui explique qu'il est tard, que tout le monde est occupé. On téléphone le surlendemain. Non, toujours pas possible, ils sont occupés. On ne sait pas quand ils arrêteront d'être occupés. Pourtant, ça ne fait pas l'affaire de nos ouvriers, déplacer six tonnes à la main, sur cinquante mètres. Je demande à Fon comment elle voit les choses :
- On ne commandera plus chez eux, c'est bien simple !
Je lui demande si elle va en informer la responsable du magasin, si elle va lui donner un ultimatum - une commerçante éclairée devrait comprendre qu'elle a tout intérêt à conserver un client qui va continuer à consommer chez elle. Fon refuse catégoriquement : "ce ne serait pas poli". Voilà qui ne va pas aider à rendre les commerçants plus commerçants !

Finalement, je décide de refaire une commande - parce qu'on a réellement besoin d'autres sacs de ciment - et de demander à ce qu'à l'occasion, le camion-grue se déplace pour rapprocher les parpaings. Le magasin accepte. Nous verrons ce qu'il en est. En tout cas, s'il ne déplace pas les parpaings, je ne paye pas ! Fon est effrayée par la détermination qu'elle lit dans mes yeux ! Ta-ta-taaa ! A suivre…

Encore un exemple de mon décalage : je demande la livraison d'un certain nombre de portes et fenêtres. Une commande importante. Lorsque je règle, j'indique que je reviendrai dans deux jours faire d'autres achats dont j'aimerais qu'ils fassent partie du même voyage - parce qu'aujourd'hui, je n'ai plus le temps.
- Ah non, ce n'est pas possible, il faut payer un autre transport. On ne peut pas ajouter des items à un chargement.
Comprenne qui pourra : je devrais ajouter un nouveau vingt euros de frais de transport pour faire venir un petit lavabo qui en vaut vingt-cinq, après en avoir lâché deux mille pour des portes et fenêtres.

Bref, les règles régissant le commerce
en Thaïlande semblent moins souples qu'en occident. Un arrangement pratique ou financier est rarement possible. D'ailleurs, Fon ne négocie jamais les prix. A dire vrai, je ne réussis pas à comprendre si c'est une caractéristique personnelle, parce qu'elle estime que c'est mal élevé, ou parce qu'elle est timide, ou si c'est un comportement culturel commun. Mais je subodore qu'une telle négociation peut facilement être considérée comme une insulte pour le vendeur, qui le prendra pour une mise en cause de son honnêteté.

Cela dit, dans les petits commerces, les thaïs pratiquent volontiers la flexibilité des prix... dans le mauvais sens ! Combien de fois ai-je entendu ou expérimenté personnellement qu'on doublait le prix parce que l'acheteur était farang. Si l'acheteur n'achète rien et que sa compagne (thaïe) passe derrière, le prix retombe comme un soufflet. C'est un fait connu, dont arguent certains touristes pour faire des propositions ridicules, forcément mal vécues. Il faudrait contrôler, mais il me semble que la surtaxe thaïe pour les touristes est contenue dans certaines limites, alors qu'à Ispahan (Iran), j'ai vu des tissus se négocier plus de dix fois leur prix "habituel", et à Kharkov (Ukraine), une course de taxi facturée cent dollars alors qu'elle en valait cinq. Malheureusement, l’État thaï donne le mauvais exemple : la visite des ruines de Phi-Mai coûte cent bahts à un étranger, seulement vingt à un local.

La flexibilité des prix correspond à une vision capitaliste du marché, par opposition à une vision étatique de l'économie, où les prix sont fixés et finissent par représenter une valeur absolue : le prix du pain, du lait, du kilo de porc considérés comme des piliers de l'univers. En l'occurrence, mon vendeur de poulet qui essaye de me fourguer ses brochettes à dix baht au lieu de cinq est un petit voleur et un grand capitaliste...

La loi de l'offre et de la demande relativise la valeur des choses. D'ailleurs, intuitivement, nous savons bien que le prix du lait peut varier, que ce prix n'est qu'une convention, et qu'il n'est pas inscrit dans les molécules de lactose. Il se définit comme ce qu'un humain est prêt à payer un moment donné pour obtenir ce qu'il convoite. Ça peut monter très haut : "A horse ! A horse ! My kingdom for a horse !" (Richard III, acte V scène 4, W. Shakespeare).

Pourtant, une partie de notre cerveau (les lobes frontaux sus-orbitaires, si j'ai bonne mémoire) se révolte si on a l'impression d'une iniquité, et si on n'a pas l'impression de payer le "bon prix". Le fait que le même objet soit vendu cent bahts à un thaï et deux cent à un farang nous révolte. Nous avons pourtant les moyens de payer : le rapport du prix de l'objet à nos revenus est inférieur pour nous à ce qu'il est pour les thaïs, même s'il a été doublé : proportionnellement, ils payent beaucoup plus cher pour un même bien.

Le problème est que les thaïs n'arguent pas du marché capitaliste pour augmenter leurs prix, mais d'une vision simplifiée du farang, espèce moins humaine qu'eux, et fonctionnant bizarrement, notamment par rapport à l'argent. Nous leur rendons bien cette vision gentiment xénophobe, dont on n'a pas à culpabiliser puisqu'elle est inscrite dans nos gênes. C'est donc une mesure de rapprochement des peuples que de manifester son hostilité au fait de payer plus - juste parce qu'on est un farang.

Dans les grandes enseignes, il n'y a pas de flexibilité des prix, mais des malentendus. Certaines manières de répondre, très polies, des vendeurs, peuvent être traduites ou interprétées de manière erronée. Il y a aussi des éléments de culture locale, des comportements différents des occidentaux. Une absence de rationalisation des circuits, du routage - dont nous n'avons même pas conscience. Des moyens de comptage, d'enregistrement, de planification qui se font au boulier ou presque. Toutes sortes de choses qui vont de pair avec ce pays tranquille, où le maître mot n'est pas la rentabilité ou l'efficience. Et il y a des avantages, par exemple des délais de livraison très courts, ou la venue d'un technicien sur place pour évaluer précisément les besoins.

On ne peut pas espérer vivre dans un pays où règnent d'autres valeurs que la productivité, et exiger qu'il soit réglé comme une pendule.

Le résultat n'en est pas moins surprenant.