vendredi 1 juillet 2016

L'étang de Nonsung



Presque une piscine privée...

C'est triste à dire, mais je suis très heureux que les thaïs ne sachent pas nager. Oui, sans doute, il y en a qui savent. Moins au nord qu'au bord de la mer. Moins dans les campagnes profondes que dans les villes. Le résultat, c'est que dans la grande ville d'à côté, il y a cette piscine olympique dont je t'ai déjà parlé, avec presque personne dedans. Il est vrai que les tarifs sont prohibitifs pour les thaïs : quatre ou cinq euros l'entrée selon que l'on a la carte du centre commercial ou non. A moins de prendre un abonnement. Mais comme aucun thaï ne veut venir régulièrement à la piscine, à certaines heures on a plusieurs lignes d'eau par personne.

Je n'y vais plus. J'ai trouvé mieux. J'ai découvert à quinze kilomètre de la ferme un plan d'eau manifestement public, où jamais personne ne se baigne. On y pêche un peu, avec des lignes de fond ou des tramails, et les pêcheurs sont d'un tempérament pacifique – ça change de la France.

Ce plan d'eau fait approximativement six cent mètres par quatre cents. Il faut s'accommoder des plantes aquatiques qui poussent au bord, ou se mettre à l'eau dans les rares endroits dégagés, si on n'aime pas leur contact. On y perd très vite pied, les gens pensent qu'il est trop dangereux, d'autant que l'eau est trouble et qu'on ne voit pas le fond, même dans trente centimètres.

Je vais là presque tous les jours soigner mon arthrose des épaules. Ceux qui souffrent du même mal que moi trouveront peut-être intéressante cette expérience. Plus je fais de sport, moins j'ai mal. Au point de ne plus avoir mal du tout pendant de longues périodes (plusieurs mois). Mais si je laisse un peu tomber, les douleurs reviennent assez vite. Je ne sais pas trop comment expliquer ce phénomène. Peut-être la laxité musculo-ligamentaire qui s'installe quand on ne fait pas de sport laisse-t-elle une latitude suffisante pour que les surfaces ostéo-cartilagineuses usées frottent les unes contre les autres ? Alors qu'avec un bon tonus, la glène serait plaquée dans sa cavité, et la correspondance anatomique rétablie ?

Mais la natation n'est pas une cure de jouvence et la mobilisation de l'articulation ne stimule pas la fabrique de cartilage : ce tissu ne se régénère jamais. La nage permet juste un soulagement anatomique de la douleur. Pour être parfaitement précis, quand je reprends après un arrêt, les douleurs ont tendance à augmenter quelques jours. Il faut forcer et passer le cap. Bien sûr, il faut être certain du diagnostic (IRM à l'appui). De l'exercice en cas de problèmes sur la coiffe des rotateurs pourrait être catastrophique.

Quand j'étais petit, je passais mes vacances au Pouliguen, petit port de pêcheurs posé juste à côté de La Baule, en Bretagne. Comme tous les enfants de la plage, j'avais appris à nager la brasse, et je nageais convenablement. J'avais même obtenu mon brevet de mille mètres – le CRS maître-nageur nous avait emmené sur son zodiac, mon copain et moi, jusqu'à une tourelle couverte de bigorneaux, au milieu de la baie et nous avait jetés à l'eau. A nous de nager vers le rivage – dans l'eau bretonne encore froide. Quelle aventure ! Et quelle gloire, quand ma grand-mère nous a dit qu'il lui semblait avoir vu des petits dauphins nager au milieu de la baie...

Un soir d'été – je devais avoir dix ans – je traînais encore sur la plage, près du port. C'était marée descendante. Il fallait que je me dépêche si je ne voulais arriver à l'heure du dîner et ne pas me faire gronder. J'ai alors vu un vieil homme à cheveux blancs, mince comme un fil, se mettre à l'eau. Il nageait le crawl, comme dans un rêve, avec des mouvements lents, mais il se déplaçait très vite. Derrière lui, un petit sillon d'écume – pas de mousse tapageuse. Je l'ai regardé une ou deux minutes, puis je suis rentré chez moi en courant à moitié, avec des étoiles dans la tête...



Le crawl pour les [vieux] nuls


Mais je n'ai pas appris le crawl. J'ai fait quelques tentatives, et j'ai été découragé par des moniteurs sans finesse. Puis j'ai eu d'autres priorités. Ce n'est que sur le tard que je m'y suis mis. Je ne nage certainement pas très bien ni très vite. Apprendre à nager le crawl à l'âge mûr ajoute une difficulté : un homme adulte mis dans l'eau est plus dense qu'un enfant, et surtout, sa flottabilité se concentre plus haut. Résultat, au repos dans l'eau, il a tendance à se verticaliser très vite, et les jambes descendent. C'est une catastrophe hydrodynamique. Prenons un homme de 1.80 m. Horizontal, il pousse l'eau avec sa tête, ses épaules, tout ce qui dépasse. C'est normal. Mais s'il prend un angle de 10° avec l'horizontale, il construit immédiatement un « mur » de résistance, qui fait sin10° x 180, soit environ 30 cm de haut. Si l'angle du corps est de 20°, le mur fait 60 cm. C'est dire à quel point il faut être attentif à bien rester horizontal.

Pour illustrer le problème, prends un bateau avec un moteur hors-bord puissant. Au départ, à petite vitesse, le bateau est horizontal et il consomme peu d'essence. Puis vient la transition : il pousse de l'eau, il se cabre, il consomme énormément. Passé une certaine vitesse, il revient à l'horizontale, et on dit qu'il « plane » (c'est à dire qu'il dépasse sa vitesse critique qui est fixe et dépend de sa longueur à la flottaison). Paradoxalement, il va plus vite et consomme moins. Les propriétaires de hors-bord connaissent parfaitement le phénomène, leur porte-monnaie aussi.

Alors comment faire ? Il y a là un cercle vicieux. En effet, pour rester horizontal, il faut faire comme un avion, utiliser sa portance, donc aller vite. Et pour aller vite, il faut être bien musclé. Autant dire qu'au départ, quand on ne sait pas trop s'y prendre, quand on n'a pas beaucoup de muscle, et donc qu'on est bien en pente dans l'eau, on souffre ! La bonne nouvelle, c'est que les progrès sont exponentiels. Plus on a du muscle et plus on sait s'en servir, plus on va vite, plus on s'horizontalise, et moins c'est fatigant.

Ce qui est drôle, c'est que le corps sait bien ce qu'est la portance – particulièrement les jambes. Comme elles ont tendance à couler, elles vont naturellement faire comme un avion à géométrie variable au moment du décollage : elles vont avoir tendance à s'écarter de l'axe, à se déployer, avec des petits mouvements parasites. Le résultat, c'est que oui, on a plus de portance, mais ça freine épouvantablement, et donc ça fait autant de mal que de bien !

Imagine maintenant un bout de madrier long d'un mètre que tu pousses dans l'eau dans le sens de la longueur. Une petite pichenette et il va parcourir plusieurs mètres. Pourquoi pas moi ? Imagine maintenant un vieux bateau pneumatique un peu crevé et au trois quart dégonflés. Ça, c'est moi dans l'eau. Pour faire avancer ce truc, il faut vraiment se démener. C'est toute la question du gainage en natation. Il faut être, comme une bûche, le plus immobile et tendu possible... mais sans être raide !

Il y a une erreur que j'ai longtemps faite, et qui est mortelle pour cette question d'horizontalité : prendre de grandes respirations. Je gonfle alors d'air le haut de mon corps qui pivote aussitôt selon un axe transversal (passant grossièrement d'une aisselle à l'autre), et mes jambes plongent. Coup de frein ! Il faut respirer modérément. Tu me diras que tu es essoufflé et que tu as besoin de respirer.

Mais tu n'es pas essoufflé comme s'il y avait un obstacle qui empêchait l'éjection du sang pulmonaire vers le cœur, et donc que tu avais de la peine à respirer – essoufflement physique, qui survient quand on court trop vite et que le cœur ne suit plus. En fait, le problème est plutôt chimique : des capteurs dans ton corps trouvent que le taux d'oxygène dans le sang n'est pas assez important, ou le taux de CO trop élevé. C'est la conséquence de ta respiration entrecoupée, et non de l'intensité de ton effort. A toi de trouver une péréquation entre ton envie de prendre une grande inspiration et le coup de frein que cela va entraîner.

Quand on nage, l'effort cardio-respiratoire est moins important qu'on ne l'imagine. On est porté par l'eau, et le cœur doit faire circuler du sang réparti horizontalement, il n'a pas à pomper, un mètre quarante plus bas, des litres de liquide qui viennent de passer dans les jambes. Des études sérieuses ont d'ailleurs montré que les champions de natation n'étaient pas d'énormes consommateurs d'énergie. En termes de consommation énergétique, ce sont les sports les plus cardio-vasculaires comme la course à pied, l'aviron qui tiennent la corde.

En fait, je crois être passé par toutes les erreurs. En voici une grosse. Elle consiste à appuyer sur l'eau quand on entre la main devant soi, comme une roue à aube. Tu te représentes ces roues, sur un vieux bateau sur le Mississipi ? Ou Donald poursuivi par des requins faisant des moulinets ? Ça fait plonger les jambes par bascule – toujours le même problème. Non, quand le bras est devant, il faut ramener l'eau sous soi comme une pelleteuse, ne surtout pas faire un arc de cercle et appuyer vers le fond, même en tangente.

Pendant cet effort, l'autre bras passe tranquillement au dessus de l'eau, coude en l'air, doigts affleurant la surface le long du corps... L'observateur extérieur ne voit que ce mouvement. Le travail de bagnard du bras sous l'eau lui échappe. Il a l'impression que tout est simple et fluide. C'est là toute la magie et la beauté de cette nage...

Mais en réalité, le crawl, c'est vraiment bourrin !

Ici, pas question de nager. C'est joli et c'est sur la route en allant à l'étang.


lundi 27 juin 2016

Quand on se marie avec un étranger, on ne sait pas qui on épouse, disait ma mère...


Une princesse de mes connaissances
(car je connais des princesses, moi !)

"La princesse au pois" n'est pas le conte d'Andersen le plus connu, le plus apprécié et le mieux compris. Curieusement, quand on cherche sur Google, on tombe avant tout sur des magasins de vêtements pour le premier âge, des sites de lecture pour enfants, d'autres pour les enseignants. Sur l'un d'entre eux, le rédacteur appelle même l'auteur Handersen, ce qui est un peu hinquiétant pour ses hélèves. Serait-il hasthmatique par asard...?

Bref, il faut vraiment chercher pour entendre parler du conte. A dire vrai, je ne suis même pas sûr qu'il soit connu par d'autres que les admirateurs de celui que Dumas appelait "l'aimable poète danois". Tu peux me raconter l'histoire ? Tu préfères que ce soit moi ? Ok. C'est très court, juste une page dans l'original. Un jeune prince veut se marier, mais ne trouve pas de princesse à la hauteur de ses exigences. Un soir, une jeune fille qui se dit princesse (mais qui n'en a pas tout à fait l'air) se présente pour demander asile. La mère du jeune homme glisse un pois - l'histoire ne précise pas si c'était un petit pois extra-fin - sous le premier des sept matelas sous lequel elle allait faire dormir la jeune fille. Le lendemain, la princesse se plaint d'avoir atrocement dormi, et d'avoir un bleu à l'endroit de ce qui l'a tant fait souffrir. Elle fait ainsi reconnaître sa qualité de princesse véritable, et on la marie sans tarder avec le prince. 

Quand j'étais petit, je n'aimais pas cette histoire. Je trouvais que la princesse faisait bien des chichis. Alors qu'on valorisait l'opposé dans ma famille : supporter vaillamment l'adversité, ne pas se plaindre, surtout pour aussi peu de choses. Et en plus, quand on est invité, on ne fait pas de salades – c'est malpoli.

Plus tard, j'ai totalement changé d'avis. Ce qui m'amuse, c'est que c'est la future belle-mère qui établit le critère de mariabilité, et non le principal intéressé. D'ailleurs, on ne sait pas s'il est au courant du test. Si oui, certains trouveront à redire à cette liaison qui commence par une forme de mensonge. Peu importe, l'essentiel est pour moi qu'avec cette princesse, on trouve un peu de douceur dans ce monde de brutes.

C'est la raison pour laquelle j'ai glissé un pois (sans me vanter, assez gros) sous le matelas de Fon quand j'ai fait sa connaissance. Résultat, elle n'a presque pas dormi de la nuit. J'en ai immédiatement conclus que c'était la bonne personne.

Malheureusement, ce test ne permet pas d'envisager tous les aspects du problème de la mariabilité.

Ainsi, depuis quelques temps, j'ai remarqué que Fon terminait certaines phrases par un son nasillard particulièrement laid. Je te rassure, on a le même en français :
« ils font ch… -eian »

Tu sais, cet espèce de son traînard que certain rajoutent, qui tombent comme une crotte de nez. Si j'en crois ma référence sociologique(1), c'est le fait de jeunes femmes un peu gourdes et toujours fatiguées, qui n'habitent pas Auteuil.

Quand je pense à l'invraisemblable quantité de petites choses que Fon doit dire en thaï dont l'équivalent en français me ferait hurler ! En réalité, la princesse au pois, c'est moi ! Qu'une femme parle avec tel ou tel accent, je débande aussitôt. Qu'elle passe en coup de vent à la maison ce midi en vélo parce qu'il faut qu'elle aille au coiffeur : trois en un, au secours, il me faut des stimulants ! Je passe sur d'autres petits pois ultra-extra fins… dont j'ai presque honte. J'ai même souvenir d'avoir négligé une jeune fille aussi consentante que jolie, parce qu'elle avait un bas filé, et que cela faisait vraiment très moche. Oui, c'était il y a bien longtemps... Dans ses Confessions, Rousseau raconte l'histoire du téton borgne, qui lui a fait le même effet. Mais je ne suis pas Rousseau, tu avais remarqué : je suis bien certain que je fais tout autant de cuirs que les autres – mais on n'est jamais gêné par l'odeur de ses propres pets.

Je me réjouis donc tous les jours de parler aussi mal le thaï, et de ne voir en Fon qu'un ensemble de charmes et de douceurs ineffables : l'essentiel étant de ne pas se comprendre.

Aussi, quand je l'ai entendue dire ที่นี่ (thi ni..iaaan !) j'ai fait :


et j'ai demandé à Fon d'où cela sortait. Elle s'est reprise, sans rien expliquer – le contraire aurait été étonnant. Le mystère restera entier, et c'est aussi bien ainsi !

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(1) Elie Semoun


mercredi 22 juin 2016

Joie, doutes et terreurs à la ferme


Les Louboutins de ma fille

Je suis revenu dans mon village près de Korat après sept semaines d'absence. Je suis resté un peu plus longtemps que prévu en France du fait des incertitudes dues au grèves. D'ailleurs, je n'avais pas assez d'essence pour me rapatrier vers Roissy. Voilà que je cherche des excuses, maintenant…

Tu me demandes comment se sont passées les retrouvailles avec Fon et Nam. Très bien !... Mais ce n'est pas si simple. Si Fon s'éloigne de plus en plus des charges épuisantes de la première maternité et retrouve le pep qu'elle avait avant sa grossesse, Nam en revanche…

Nam va bien, incontestablement. Elle se développe bien, elle est sociable, souriante. Les inquiétudes péri-natales que nous avons eues sont oubliées : les petites malformations cardiaques et artérielles sont sans doute rentrées dans l'ordre, de même que son immaturité hépato-cellulaire, due à sa prématurité. Nous ferons plus tard des examens de confirmation - rien ne presse. C'est une enfant solide. En ce moment, elle ne rêve que de marcher – et elle n'en est pas loin.

Pendant mon absence, je la voyais grâce à Skype, et il me semblait bien qu'elle me regardait. Ou regardait-elle le téléphone de Fon ?

Mon retour n'a pas été accueilli par un enthousiasme débordant, au contraire. Il m'a semblé que Fon avait peur de moi. Certes, je sais bien qu'il y a une « angoisse du huitième mois », durant laquelle les bébés les plus sociables pleurent quand un inconnu s'approche et « collent » à leur mère plus que de raison. C'est sans doute le moment où les circuits de reconnaissance des visages commencent à être vraiment au point, et que chaque figure familière s'individualise dans les souvenirs - les "stocks mnésiques".

Mais la comparaison avec la famille de Fon me rend un peu triste. Nam n'a aucune peine à faire un grand tour de la maison toute seule dans les bras de son oncle, à rester avec son grand-père ou sa grand-mère. Avec moi, elle veut bien s'amuser et rire, et nous avons renoué avec les pseudo-conversations faites de cris et syllabes répétées, de grimaces en miroir. Parfois - pas assez souvent à mon goût - elle va jusqu'à ma chaise et me regarde d'un air comminatoire : «qu'est-ce que tu attends pour jouer avec moi ? »

Mais la plupart du temps, quand je la prends dans mes bras, elle se met à pleurer. Très vite, elle veut retourner dans les bras de sa mère. Et si Fon disparaît de sa vision, ce sont des hurlement, systématiquement. Fon est le médiateur obligatoire. Ça finit par être angoissant. Outre que je ne peux pas aider Fon en gardant Nam.

Hier, nous sommes allés rendre visite à Rye, l'australien. Nam est restée tranquillement dans les bras de Nisa, sa femme. Mais quand Rye s'est approché d'elle, Nam a fondu en larmes.
« Elle n'est pas habituée aux visages des farangs », m'explique calmement Fon.

Oui, j'ai souvenir d'avoir lu dans un livre remarquable de Steven Pinker sur les caractères innés et acquis (The blank slate) qu'une étude sérieuse avait mis en évidence des comportements différenciés chez les bébés en fonction de la couleur de peau – bref, que les bébés étaient naturellement racistes. Rien d'étonnant que Nam ait un mouvement de recul et de méfiance devant ces visages différents, ces personnages bien plus grands et massifs que ne sont les thaïs.

Alors bon. Je sais. Ce n'est qu'une question de temps. Restons philosophe.

Au fait, tu sais, Nam enseigne les danses thaïes traditionnelles

samedi 18 juin 2016

Les emojis dans la vraie vie



Quand j'ai commencé la vraie vie en Thaïlande, j'ai rencontré des filles. Elles m'ont demandé : « What is your Line ID ? » Rien de plus rapide pour te faire comprendre ce qu'est Line. Un moyen de communication gratuit par texto ou vidéo. Il fallait que je m'inscrive illico !

Line, ça marche très bien. C'est simple. Et c'est très répandu en Thaïlande. 

Comme les filles écrivent encore plus mal l'anglais qu'elles ne le parlent, elles utilisent des « stickers », ou « emoji ». Emoji, c'est juste le terme japonais pour dire émoticône. J'ai longtemps pensé qu'il s'agissait d'exprimer des émotions avec des icônes. Non, il paraît que « e » veut dire « image », et « moji » lettre. Des images-lettres.  Il aurait donc fallu dire « emojicône » en français. Mais bon, tu t'en fiches et je ne suis pas ici pour faire un cours d’étymologie !

Moi aussi, j'ai voulu utiliser des emojis. Line est livré avec deux ou trois séries d'emojis gratuites – les autres sont payantes, et c'est sans doute ainsi que vit la société qui diffuse ce logiciel. Je vais prendre pour exemple la première série d'emojis proposée par Line. Il y en a 43.

En principe, un emoji, c'est explicite, on doit comprendre le sens tout de suite. Et évidemment, tout le monde doit être d'accord sur ce sens. C'est pourquoi je te propose un jeu. Tu regardes les emojis que je présente, tu les interprètes, et ensuite tu lis mon interprétation, et celle de Fon - qui sont parfois bien divergentes !


Cette première bande ne pose pas de problème  - il y a unanimité. On voit :
- la peur (j'ai tendance à prendre le petit découpé rouge pour une couronne),
- la moquerie sur les deux suivantes (je ne comprends pas la différence entre les deux, donc l'une me semble inutile),
- une autre forme de moquerie (le personnage tire la langue),
- le reproche (on note la zone grisée, qui se retrouvera dans plusieurs autres emojis à tonalité négative).
- la tristesse et les larmes,
- l'énervement (peut-être au bureau : il déchire des papiers) ; à noter quelques gouttes bleues : il transpire pendant qu'il pique sa rogne.
- la colère toute rouge.

Pour l'instant, pas de problème. La bande suivante est tout aussi simple à comprendre. Il s'agit non plus d'émotions et de relationnel, mais simplement de dire ce qu'on fait :



- on regarde un film en 3D en mangeant du pop-corn (très utile : je fais ça trois ou quatre fois par jour),
- on chante dans un micro – sans doute du karaoke,
- on nettoie le sol à grande eau ; à noter les gouttes d'eau en forme de pyramide qu'on retrouvera dans deux autres emojis, et dont le sens semble être « je transpire, je me donne de la peine ».
- on écoute de la musique avec son baladeur (et c'est agréable),
- on vomit ; le visage est un peu grisé, signe négatif ! Mais je ne sais pas si le fait de vomir a le même sens figuré en Europe et en Asie. Fon me dit que oui, on vomit parce qu'on est dégoûté (mais surtout parce qu'on est bourré, sent-elle le besoin de préciser !)
- on joue avec une console ; le joueur a les gouttes d'eau en forme de pyramide, donc il se donne beaucoup de peine,
- on utilise la magie noire pour tuer à distance quelqu'un en enfonçant une aiguille dans une figurine. Est-ce quelque chose qui s'accomplit tous les jours en Asie ? Est-ce simplement une manière de dire qu'on déteste quelqu'un ? Je ne connais pas assez la campagne locale pour trancher. Fon jure ses grands dieux qu'elle ne sait pas. Effectivement, en apparence, elle ne reconnaît pas cette pratique, mais devine qu'il s'agit bien de tuer quelqu'un. Son interprétation, « on est fâché contre quelqu'un », est avant tout fondée par la présence de flammes dans les yeux du bonhomme.
- on baille ; est-ce à prendre au premier degré, ou y a-t-il le sens « je m'ennuie » ? Selon Fon, il y a les deux.

Là encore, très large consensus. Maintenant, voici une longue série qui présente des émotions qui me semblent plus complexes et/ou moins bien définies.



- une tête maquillée avec des petits cœurs, exprime sans doute le fait qu'on est amoureux (ou qu'on est disposé à l'amour ?) Un homme peut-il utiliser cette emoji ? Non, dit Fon. C'est une femme, elle est heureuse, elle est un peu amoureuse.
- la suivante, lèvres rouges, rouge aux pommettes, cœur, laisse penser qu'on est amoureux… mais timide – à cause des bras derrière le corps. Oui, confirme Fon, c'est l'équivalent de l'emoji précédente pour un homme. Tant pis pour le rouge à lèvre.
- ensuite, un visage grisé (émotion négative), regard en bas, faisant quelque chose comme « pfff ! », et pleurant : un dépit mêlé d'un chagrin. Selon Fon, l'homme est triste, il attend, il s'ennuie, il est ennuyé par un problème. Difficile d'ailleurs de bien distinguer les deux sens de ce mot unique en thaï, s'ennuyer et être ennuyé du fait d'un problème.
- un personnage qui se retourne sous l'effet de la surprise (le point d'exclamation) ; il a les yeux jaunes (qu'on retrouvera cinq fois encore – sur des emojis assez sinistres ; mais étrangement, on trouve aussi ces yeux jaunes dans le personnage qui joue à la console ; manifestement, cette occupation n'est pas si limpide qu'on pourrait l'imaginer). Pour moi, cette emoji figure quelqu'un d'interloqué – et qui manifeste des sentiments très négatifs. Fon abonde.
- le personnage dort, les bras croisés (donc il n'est pas allongé) ; il bave et son nez laisse couler de la morve en même temps. Est-il malade ? Ou s'est-il endormi quand il était assis ? Pour Fon, il n'est pas question de rhume et de maladie. Il n'y a qu'un gros dodo.

La suite, très positive :




- le personnage semble très content ; mais ses yeux semblent fermés ? Ses bras le long du corps pourraient évoquer un « Yes » qu'on faisait il y a quelques années sur les courts de tennis et ailleurs – comme tirer une chasse d'eau par une poignée pendant au bout d'une chaînette. Mais à cause de la bouche avec un grand sourire, on sait qu'il s'agit d'un signe très positif. Mêlé d'un sentiment de victoire un peu malin ? Non, pour Fon, il est simplement très heureux, et ses bras sont dans une position qui traduit son élation - il se redresse presque fièrement.
- mains jointes, et le visage exprime une satisfaction altruiste, avec de grands yeux presque énamourés, en tout cas admiratifs ; les petits losanges jaunes qu'on retrouve dans quatre emojis laissent supposer qu'il s'agit d'une emoji qui accompagnent la réussite de quelqu'un, et non de l'expression d'un état personnel. Mais pourquoi des losanges jaunes ? Mystère. Quand Fon me donne sa version, j'adhère immédiatement : le personnage fait un souhait pour quelqu'un d'autre. C'est tout.
- encore des losanges jaunes ; le personnage brandit un pouce genre « c'est super, je te félicite ». Oui, confirme Fon : ça veut dire "tu es le meilleur !". Le pouce tendu est-il un emprunt de l'orient à l'occident (ou inversement) ?
- des losanges jaunes, et cette fois c'est deux pouces, et aussi des ruisseaux de larmes. C'est complexe. Malgré les difficultés (larmes), on a réussi, on est content ? En fait, explique Fon, ce sont tout simplement des larmes de joie. Je trouve qu'il y en a beaucoup...

Encore une suite :



- la tête appuyée sur la main, le visage renfrogné : mécontentement, ennui, insatisfaction ? Mais pourquoi cette tasse à côté du personnage ? C'est le petit déjeuner, et en fait, il tire une tête de travers parce qu'il a la gueule de bois ? Non, dit Fon, il s'ennuie, ou/et il est ennuyé par un problème. Et pourquoi la tasse ? Parce que c'est ce genre de types qui attendent et réfléchissent dans un café.
- l'une des deux seules emojis qui montrent les jambes ; le personnage a les bras qui pendent ; on pourrait se dire qu'il avance comme un zombi, en automate ; qu'il est triste ; mais attention, il ne pleure pas, il bave ; est-il dans un état second, somnambule ? Non, dit Fon, il est simplement très triste, ou peut-être malade, ou c'est peut-être un lendemain de cuite !
- là, il ne bave pas, mais assis, il pleure sous un petit nuage qui pleut sur lui ; on comprend qu'il est triste ; mais que veut dire le petit nuage ? Est-ce parce que le sort s'acharne sur lui – ou un signe complémentaire destiné à montrer son humeur ? "C'est juste qu'il pleure autant qu'une grosse pluie de mousson" explique Fon. Exit le mauvais sort.
- un seul losange jaune pour ce personnage qui tend le bras en criant ; c'est un manifestant ? Il plaide pour une cause ? Il n'est pas content et proteste ? "Non, dit Fon, il te souhaite simplement de gagner : you win !" Je me suis bien planté.
- Pointillé autour du corps et de la tête, grosses gouttes bleues sur le front, les yeux semblent fermés, froncés, et la bouche montre les dents ; manifestement, il n'est pas content, mais pourquoi ? C'est bien flou. "Mais non, explique Fon, il est tout simplement malade avec de la fièvre." Là, j'ai la honte, c'était trouvable.

La fin de la série :



- Il se prend la tête entre les mains. Les yeux et la bouche sont des trous noirs. Soit il est au désespoir, soit il se rend compte qu'il a oublié son passeport à l'aéroport, ce qui n'est pas tout à fait la même chose ; mais on comprend que ça ne va pas du tout. L'explication de Fon me laisse dubitatif : "il est surpris... mais je ne sais pas pourquoi il a les yeux noirs."
- Toujours les yeux noirs, et aussi une partie du visage, comme une ombre : il a l'air de la statue du commandeur. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Dans quelles circonstances employer cette emoji ? Quand on s'est fait engueuler par son patron ? "Non, dit Fon, il est d'un grand calme, c'est tout". Je doute...
- Encore un losange jaune. Est-ce qu'il se ronge les ongles d'anxiété ? Pourquoi regarde-t-il sur le côté ? On voit ses dents : parce qu'il sourit, ou parce qu'il rit jaune ? Fon n'est pas sûre non plus : "il est heureux, mais je ne suis pas certaine".
- Cette fois, c'est un regard jaune. La bouche, particulièrement bien dessinée, n'exprime ni la joie, ni la colère, ni la tristesse : on dirait qu'il parle ; mais il a des flammes derrière lui, et cela ne doit pas être confortable. Il me semble qu'il y a discordance entre la situation dramatique et l'expression relativement neutre – hormis les yeux jaunes dont l'interprétation n'est d'ailleurs pas limpide. Fon est affirmative :"il est extrêmement fâché, d'où les flammes. C'est tout."

La dernière série, neuf emojis, est pour moi quasi-incompréhensible.



- Des yeux jaunes, maquillés, des gouttes de sueur, un pointillé autour du personnage, et surtout, une étrange tache jaune entourée de noir derrière la tête (ou qui sort de la tête?). On comprend que ce n'est pas une emoji positive. Mais pourquoi ? Le maquillage ? La tache jaune figure de mauvaises pensées, des obsessions ? "C'est le pendant de l'emoji précédente, l'homme fâché, mais cette fois-ci c'est une femme qui elle aussi est très fâchée." explique Fon.
- Deux losanges jaunes, un œil fermé, la bouche grande ouverte, un curieux geste avec deux doigts devant l’œil, l'air globalement fâché : je ne comprends pas. Est-ce qu'il veut dire "t'es pas un peu cinglé, non ?" Fon explique : "Tu sais bien, quand les gens se font prendre en photo, il font un V avec les doigts près des yeux. C'est tout simplement ça". Bon sang mais c'est bien sûr !
- Tirant la langue, un œil fermé, une main comme s'il se grattait la tête (en signe de perplexité ?), et les gouttes d'eau en forme de pyramide. Positif, mais avec quelle dénotation ? Là en revanche, Fon est moins brillante : "il ressent quelque chose mais je ne peux pas dire, sans doute du bonheur".
- Beaucoup de gris – donc pas bon. Tête penchée, avant-bras se recouvrant – presque une position de salut respectueux. Avec la bouche ouverte, bien rouge. Humilité ? Résipiscence ? "Mais non, dit Fon, il a tout simplement mal au ventre, il est malade !" Et pan !
- Parent du précédent, dessin grisé, tête penchée, mais avec des yeux jaunes en bille (donc pas de ruse ni de méchanceté) ; les bras tombent en avant. Tristesse, déception, désespoir, ou bien sentiments négatifs mais moins marqués ? Aucune réelle signification ne m'apparaît. Fon pense pareil : "il est triste, je ne peux pas en dire plus".

Les dernières, très mystérieuses :




- Tête penchée, yeux jaunes en bille, pas d'expression particulière, et surtout, sortant peut-être de la tête, un genre de fantôme : est-il en train de mourir (tout en envoyant un message sur Line à un ami !), ou subit-il un mauvais sort, est-il tourmenté par un esprit mauvais ? Emoji d'utilité quotidienne, sans doute... Fon qui croit aux esprits a réellement peur et demande à passer au suivant.
- Très étrange : des yeux et lunettes jaunes, des cheveux (c'est le seul à en avoir !), un costume, une cravate, accoudé à ce qu'on peut penser être un bureau, avec un losange jaune. Un examinateur ? Un employeur potentiel ? Là, il semble que l'emoji ne représente plus le rédacteur, mais un étranger. Pour Fon, c'est bien plus simple, c'est juste un homme au travail qui réfléchit.
- Totalement incompréhensible : deux losanges jaunes à la place des yeux, les mains élevées, la bouche grande ouverte, et derrière, un genre de cape bleue ? Je donne ma langue au chat. Pour Fon, c'est pourtant simple. Ce que je prends pour une cape bleue, c'est la fumée, il fume car il est très en colère !
- Ésotérique : yeux vaguement jaunes derrière de grandes lunettes bleues à branches rouges, moustache et gros sourcils, le personnage fait le signe « cornuto », cocu en italien, avec les deux mains. Je doute que la signification soit la même en Asie. "Mais non, explique Fon, ce signe veut dire : je t'aime. Et avec les deux mains ! Quant aux lunettes, c'est parce qu'il est très timide !"

C'est tout. Quand je fais le compte, il y en a en gros 1/3 qui ont une dénotation neutre ou positive, 2/3 une dénotation négative. Normal : la vie n'est pas simple. Un occidental pourrait aussi s'étonner de ne pas trouver figurés la jalousie, l'envie, la vanité, la stupidité, l'avidité et bien d'autres choses d'utilité quotidienne.

J'avoue que je n'aime pas trop utiliser ces emojis, je ne me sens pas vraiment représenté par ce bonhomme d'aspect très neutre... et assez laid ! Manifestement, ce n'est pas le ressenti des asiatiques qui les plébiscitent.

Je suis désarçonné par le manque de suivi du graphisme, en particulier des yeux, qui prennent tous les styles imaginables, du relativement sophistiqué :au plus simple : en passant par toutes sortes de variétés, losanges, trous noirs. J'aurais pu prendre d'autres séries d'emojis, j'aurais trouvé peu ou prou la même disparité. On n'a jamais ça dans les personnages dessinés en France.

Au delà de l'aspect graphique déroutant et de ma propre stupidité, il existe un véritable gap culturel qui m'empêche de comprendre la signification de toutes les emojis. La symbolique m'est étrangère, jusque dans les détails (les losanges par exemple, ou les couleurs). Peut-être ont-ils aussi une autre logique qui m'échappe.

J'espère qu'on ne me taxera pas d'ethnocentrisme voire de colonialisme pour ma dernière hypothèse : et si l'exigence d'un lien ultra-précis entre le dessin et l'idée qu'on veut exprimer était moins forte en Asie ? J'aimerais bien comprendre.


J'ai donc du pain sur la planche… 

mais c'est drôlement intéressant !





vendredi 6 mai 2016

La phyto et le voyage en Administratie


Un coin de Normandie près de Cherbourg. Trouve d'aussi jolies vieilles pierres en Thaïlande...

J'ai retrouvé ce cher vieux pays pour y accomplir quelques démarches administratives.

Quels paysages ! Quelle magnifique végétation ! Quelle charmante architecture dans les villes ! Quelle température vivifiante !
Quelle propreté dans les rues ! 
 
Telles sont les réflexions que je me fais, tandis que j'actionne avec énergie mes essuie-glaces chaque fois que je dépasse quelqu'un ou que je tourne - j'ai gardé les réflexes de la conduite à gauche.

Ah oui, à propos de conduite, il faut que je renouvelle mon permis international (afin de pouvoir conduire en Indonésie et au Laos). Je vois sur un site très sérieux que certaines mairies se chargent des démarches. Cela m'arrangerait bien, car je suis loin de la préfecture. Je téléphone à la maison-mère. Une dame outrée, indignée me répond : "A la mairie, mais comment est-ce possible ! (et là, la voix devient suraiguë) Vous n'y pensez pas !... Tous à la préfecture !..."

Dans l'administration, le dernier qui parle a toujours raison. C'est plutôt farce. Il y a plus rude. Il faut que je fasse certaines démarches auprès de la sécu. Un téléphone payant à la minute : on m'assure qu'on me rappellera lundi ou mardi afin d'éviter que je fasse les cinquante kilomètres qui me séparent de la caisse pour rien. Délicate attention sur laquelle insiste mon interlocutrice. Bien sûr, ils auraient pu traiter l'affaire tout de suite. Mais pourquoi être efficace quand on travaille à la sécu ? Je te rassure tout de suite, ni le lundi, ni le mardi, ni même le mercredi je n'ai eu de rappel. Et le vendredi, j'ai fait les cent kilomètres pour rien.
- Tu veux dire qu'ils t'ont quand même appelés le jeudi ?

- Non. Le jeudi était férié...

Rien à voir avec les impôts, que j'apprécie, paradoxalement. Je dois leur reconnaître une disponibilité, une ouverture, une compétence légale et informatique qu'on ne trouve pas dans les autres administrations. On aura beau dire, la sélection par les maths, il y a du bon. Mais quand même… Les excellents et très sympathiques impôts de R, où j'habitais avant de retrouver mon Morbihan d'origine, ont voulu la jouer subtile. Comme j'avais fait ré-expédier mon courrier dans le Perche, chez une amie, pendant mes absences, ils en ont conclu que j'habitais là-bas. Les gros malins ! Très vite, mon amie a été inondée de courriers. Je devrais maintenant payer les impôts locaux de son domicile. Elle aussi, par parenthèse !

Je leur ai fait observer leur erreur. Ils m'ont juré (et écrit) la main sur le cœur, qu'ils avaient tout corrigé. La semaine d'après - allo, le Perche ?... On continue d'être arrosé - mais une fois sur deux seulement, je ne reçois que les demandes avec pénalités. Les autres, je ne sais pas dans quelles limbes administrativo-postales elles disparaissent.

A vrai dire, ce n'était pas la première fois qu'ils me tracassaient pour ce déménagement fictif que j'avais déjà vu inscrit en première page de ma feuille d'impôts. J'avais alors protesté que je n'avais jamais déménagé, mais ils ont répondu textuellement qu'il ne s'agissait que d'une "commodité". Commodité pour qui ? Certainement pas pour mon amie, très malade, et distraite par d'autres préoccupations. Certainement pas pour moi, car un an et demi après, on continue d'envoyer des documents dans le Perche, et maintenant, on me menace de saisie. Saisie où ? Chez mon amie ? Ce serait le comble. Malgré tout, je les aime bien, les impôts, ils répondent vite et sont habituellement assez efficace. Un ami psychiatre me dit que j'ai un syndrome de Stockholm…

En faisant la route pour la sécu, j'écoute la radio. Inimitable émission de Julien Courbet. Tu sais, il prend la défense de personnes qui se disent victimes d'un préjudice sinon d'une arnaque : voiture qui tombe en panne quatre mois après l'achat, avec facture astronomique, sèche-linge qui menace d'exploser mais que la maison-mère ne répare pas, etc. Tu connais trop bien. Curieux comme cette émission réchauffe le cœur.
Elle caresse dans le bon sens ce circuit de l'équité, qui se situe au dessus de l'orbite, dans le lobe préfrontal du cerveau. Raison pour laquelle elle serait la plus écoutée de toutes les émissions de radio.
 
En Thaïlande, il y a une forme sommaire mais formalisée d'équité. Tu as certainement remarqué, quand tu achètes quelque chose, on te tend ce que tu achètes, et ils ne le lâchent pas tant qu'ils n'ont pas l'argent en main. Possession vaut titre ! Il y a comme un contrat qui s'écrit quand les deux mains de chaque côté donnent et prennent. Et ce contrat dit : "maintenant, dém…-toi !" Tu sais que tu es désormais tout seul. Ils t'ont vendu une pastèque (ou une voiture) pourrie jusqu'au trognon, et dès qu'ils ont l'argent en main, ils considèrent que c'est trop tard pour toi...

Julien Courbet - notre Julien des Bois - défend les pauvres consommateurs contre les sociétés abusives, les marchands escrocs. Quelle revanche pour nous, qui nous sentons si impuissants. Mais quelle triste leçon sur notre société, où seule, une armada d'avocats, d'huissiers et de célébrités médiatiques peuvent obtenir justice en trois coups de téléphone.

Au passage, Julien envoie un coup de patte au garagistes et aux plombiers, deux professions chez lesquelles il semble régner une totale méconnaissance de la Loi… Le suspens est total. La pauvre petite dame va-t-elle récupérer ses arrhes ?...

Mais je me lasse et je zappe. Sur France-Cul(ture), une distrayante émission sur les vidéos amusantes de chats sur le web, dont on parle très savamment. Alerte ! Je viens de voir un Gamm Vert où j'espère pouvoir trouver du désherbant. Je freine en catastrophe et je réussis à prendre la bretelle.

Zut, deux heures moins le quart, ils n'ouvrent qu'à deux heures. J'ai une pensée émue pour les employés de Thaïlande, occupés à regarder la télé pour les garçons, à s'épiler les sourcils pour les filles - de sept heures du matin à onze heures du soir… mais toujours disponibles quand je pousse la porte. De l'autre côté de la vitre, les vendeurs de Gamm Vert ont l'air de s'ennuyer comme des rats morts - au moins autant que nous. Enfin, la porte s'ouvre. - ils ont attendu l'heure pile avant d'appuyer sur le bouton. Et dire qu'on se plaint de l'absence de ponctualité des thaïs...

Je m'adresse à un vendeur pour avoir un conseil. Une vendeuse s'interpose : "Surtout, ne répond pas…" Elle insiste : "même si tu sais, ne dit rien !"
Je la regarde, assez surpris.
"C'est Duchenoque qui va vous répondre…"

Duchenoque lâche enfin son portable qu'il cramponnait comme un savon dans des douches interlopes, et m'aide efficacement. Mais je reste intrigué par le comportement de la vendeuse, et en partant, je pose la question. Elle me répond très gentiment :
"Le problème, c'est qu'il n'est pas diplomé phyto, il ne devait pas répondre. Il n'y en a que deux qui sont diplomés phyto dans le magasin, le chef et Duchenoque. Si par hasard la maison-mère apprenait, par une enquête à notre insu qu'un non diplomé avait répondu, nous perdrions notre licence !"

T'es diplomé phyto, toi ? Non ? Alors marche à l'ombre…

Heureusement, il reste la bouffe. Une cure de fayots, de lentilles, de bordeaux, de pain, de comté 12-18 mois,
de munster et autres fromages qui puent, et de poisson qui ne pue pas. On a beau dire, ça requinque. Je perds généralement trois kilos en cinq mois en Thaïlande. J'en regagne trois durant le mois que je passe en France. Douce mère nourricière… Dommage, maintenant, quand il n'y a pas de piment dans le cassoulet, ça manque…


Chez moi


dimanche 17 avril 2016

Songkran et la fracture du monde



Collecte au temple - fête de Songkran


Le globe terrestre était coupé en deux moitiés à peu près égales, comme deux monstrueuses moitiés de pastèque. Entre les deux parties, une échelle branlante, simplement posée, qui surplombait un vide vertigineux et laissait voir les entrailles rougeâtres de la planète.

Qui a cassé la terre ? Moi, par mégarde. Et les gens le savent, ou le croient, ce qui revient au même. Ils sont furieux. Les voici qui se lancent à ma poursuite - d'un côté comme de l'autre, deux hordes armées qui convergent vers moi en hurlant des menaces. Il ne me reste plus qu'à fuir, de manière bien illusoire, sur cette pauvre échelle qui relie les deux mondes.

Bien sûr, je suis terrifié par la haine dont je suis l'objet, et encore plus par ma position instable, à genoux sur les barreaux, cramponné, persuadé qu'on va me décrocher d'un instant à l'autre et que je vais tomber dans ce vide effrayant. Vide générateur d'une angoisse claustrophobique atroce, je suis seul, poussière dérisoire dans une chute sans fin entre les deux mâchoires immenses de la terre…

Tel est le  cauchemar que j'ai fait trois ou quatre nuit de suite à l'âge de dix ans. Si jeune et déjà mégalo ! Non, pas la peine de rajouter "...et déjà parano" ! J'ai commencé à faire ce rêve au cours d'une forte fièvre, plus de quarante, alors que j'avais une leptospirose attrapée en me baignant dans le bassin d'Ossegor. C'était juste la maladie qui montait au cerveau !
Songkran casse la terre en deux

Mauvaise nouvelle. La terre vient à nouveau d'être coupée en deux. Par Songkran. C'est qui, c'est quoi, Songkran ? C'est le nouvel an bouddhiste. Des fêtes du 13 au 15 avril. Durant lesquelles, dans la rue, on s'arrose les uns les autres en signe de respect : bassines, pistolets à eau, seaux, jets, tout est bon pour noyer ton portable avec un grand sourire si tu ne l'as pas mis à l'abri dans un sac étanche. Ce matin dans la douche, je hurle à Mai qu'il n'y a pas de pression. Comme si elle pouvait y faire quelque chose ! Elle me dit que c'est Songkran, tout le monde puise de l'eau…

Pour l'occasion, j'ai invité Rye l'australien à l'apéritif vespéral. Il accepte avec enthousiasme. Mais deux heures plus tard, coup de téléphone. Non, il ne viendra pas : Nisa, son épouse, ne veut pas traverser la nationale. Annonce-t-on une descente de fantômes ? Y a-t-il eu un mauvais sort jeté sur mon village ?

Rye habite provisoirement dans la maison de Nisa, de l'autre côté de la nationale, du côté du temple. Cette nationale, c'est la route qui relie Bangkok à Udon Thani en passant par Korat, une quatre voies avec un large terre-plein central. Comme toutes les quatre voies thaïes, elle ménage des couloirs pour laisser passer ceux qui veulent faire demi-tour, ou aller sur une départementale perpendiculaire, manœuvres aussi périlleuses l'une que l'autre.

A l'époque de Songkran, cette route du Nord vide Bangkok dont la population active va retrouver parents et cousins au village. Quand Songkran se termine, c'est le reflux en sens inverse. Il coule un flot ininterrompu de bus, de voitures, de pick-up dont le plateau est rempli de monde, quand on n'a pas installé un hamac où dort paisiblement un passager au milieu des vapeurs de gas-oil. Et quand ça ralentit, les gens se mettent sur trois voies et envahissent sans vergogne la bande d'arrêt d'urgence.

Le résultat, c'est qu'il est vraiment difficile de traverser la route à cette période. C'est long et surtout, c'est très dangereux. Quelquefois, après quinze minutes d'attente, un passager sort de la voiture, et à ses risques et périls, tente d'arrêter la circulation. Sinon, quand la voie rapide a un petit répit, on peut essayer de repartir sur elle en accélérant comme un fou pour ne pas se faire emboutir par l'énorme bus qui arrive à trente secondes derrière, qui fait des appels de phares, qui grossit à toute vitesse dans le rétroviseur et n'a pas l'air de vouloir ralentir.

Curieusement, la police ferme certains passages. Pourquoi ? Ils ne semblent pas plus dangereux que d'autres. Mais on ne peut plus traverser, on doit rouler longtemps encore avant de trouver une solution de continuité. Et on est encore plus énervé et impatient quand on la trouve.

Oui, le monde est coupé en deux : l'est de l'Isan d'un côté, l'ouest de l'autre. Même s'ils voulaient se faire la guerre, le Laos et la Birmanie ne le pourraient : ils se regarderaient en chiens de faïence de chaque côté de la nationale, laissant passer le long cortège des thaïs qui vont retrouver la famille.

Nisa ne veut pas prendre de risque - à pied, à moto ou en voiture, c'est trop dangereux. Le monde est coupé en deux. Cette fois, ce n'est pas moi, je le jure ! C'est Songkran !

Ce soir, je boirai ma vodka tout seul. Et les cacahouètes achetées spécialement pour Rye (qui, comme la plupart des farangs, ne mange pas thaï) - eh bien les cacahouètes attendront lundi, le temps que les deux moitiés du monde se recollent !