dimanche 15 juillet 2018

La Dédaigneuse abordée par des inconnus…



Il y a une semaine, je suis parti "regarder" les poissons sous les falaises de l'île aux Oiseaux.

Quelques jours avant, j'avais rencontré Allan, un drôle de type qui m'avait dit que c'était sans risque, bien que l'île fasse partie du Parc Naturel National et qu'il soit en théorie absolument interdit d'y pêcher.

L'île aux Oiseaux est un endroit particulier. On y élève pour ses nids une espèce cousine du martinet. J'ai vu les ouvrières chargées de les nettoyer : elles enlèvent les brindilles pour ne garder que la salive séchée - travail méticuleux qui se fait à la pincette. Ensuite, les nids sont vendus - principalement aux chinois qui en sont fanatiques. C'est un met de luxe, il paraît que le kilo peut dépasser les cinq mille euros.

J'étais arrivé avec la Dédaigneuse sous le vent de l'île et j'avais mouillé court par deux mètres. Allongé sur les bancs, j'attendais d'être sûr que l'ancre ne dérape pas. Sur mon flanc, un vieux fusil de chasse sous-marine, pas assez long pour être efficace, sauf à la pêche au trou. Je n'avais pas pris le grand fusil. Au cas où la police me le confisquerait.

La veille, j'étais allé en reconnaissance. Sans arme. Là, un spectacle de rêve m'attendait. C'est bien simple, tout juste si les poissons ne se frottaient pas contre moi comme un chat qui veut qu'on lui donne du lait. Des gros, des beaux, des dorades, des gris dont je n'avais vu jusqu'ici que des modèles réduits ! Et même un perroquet de cinquante centimètres de long  - les seuls qu'on a le droit de tirer en Thaïlande, ce qui, par parenthèse, est une belle fumisterie car des perroquets de cette taille, il y en a très peu.

Ce genre de spectacle, c'est ce qui fait tourner la tête d'un chasseur. Et lui fera prendre des risques idiots. Un joueur qui se ruine au jeu, un farang qui détruit sa vie pour une serveuse de bar à Pattaya : je n'ai rien à leur dire. La même passion est partagée par ces trois dingos.

Surveillant l'alignement d'un rocher avec un arbre à flanc de falaise, je voyais que la Dédaigneuse ne dérivait pas. J'étais heureux… j'allais pêcher un repas, et rien d'autre ! Un gros poisson ou deux moyens, pas plus. Et je repartirai aussitôt. Et reviendrai le lendemain… Et encore... Ah, vendre la peau de l'oursin avant de l'avoir tué… ça pique !

Quand j'ai entendu, bien net, un coup de fusil assez proche. Tiens, on chasse sur l'île ? Bizarre... Puis le bruit d'un moteur qui s'amplifiait. Une grosse barque est apparue soudain de derrière un rocher, avec trois thaïs dessus. Tout ce qu'il y a de plus dépenaillé : ils auraient pu me montrer une carte officielle de bandit, je ne les aurais pas pris plus au sérieux.

Ils se dirigeaient vers moi. Je n'avais aucune prise à bord, mon Beuchat était visible mais sec comme une lettre des impôts. J'avais la conscience tranquille.

Régulièrement, on voit à la télé des reportages où des farangs ou même des thaïs se sont fait prendre - gros plan garanti sur les menottes. Il faut savoir que les tôles, en Thaïlande, sont loin du cinq étoiles...

Il y a quatre mois, alors que j'achetais des plombs, le propriétaire du magasin nous a dit qu'un groupe de touristes venait de se faire emprisonner pour avoir chassé du poisson dans le parc naturel. Ils étaient venus en speedboat, et s'étaient trompé en remontant chargés de poisson : ils avaient essayé de grimper sur le bateau de la police mouillé dans le coin en tenant leur pêche à bout de bras… Tu vois la scène ? Ce genre de truc, moi, ça me fait hurler de rire…

Ce n'est pourtant pas drôle. Était-ce vraiment un hasard ? Que faisait la vedette des flics au milieu des speedboats des touristes ? Y aurait-il eu dénonciation ? La police fait régulièrement des exemples pour inciter les visiteurs à se tenir à carreau. C'est de bonne guerre. Pourtant, quand je circule entre les îles avec la Dédaigneuse, je vois des types en barque qui pêchent à la ligne, des filets mouillés à vingt mètres de la côte. Et tous les pêcheurs du coin me disent qu'il n'y a pas de problème.

Allan, un gros gallois avec un accent à couper au couteau traîne dans le coin depuis près de quarante ans. Il est moniteur de plongée et fricote avec la tourist police, ce qui pourrait laisser imaginer qu'il est aussi corrompu que certains flics thaïs..

Il me dit que les flics n'ont rien à faire des petits chasseurs. Ils s'intéressent aux gros bateaux qui truandent, pas au menu fretin. Et puis ils sont très chatouilleux sur la question des nids d'oiseaux - les sommes en jeu sont colossales. Espérons qu'il ait raison… et que ce ne soit pas un indic ! Je ne vais pas tarder à le savoir...

- Vous êtes seul ? me demande un des trois types.
- Oui.
- Que faites-vous ?
- Je regarde les poissons.
- Vous savez qu'il y a du danger ici ?
- Quel danger ? (et là, j'ai pris mon air le plus innocent)
- C'est une île pour les oiseaux. Il y a du danger. Les oiseaux ! Police... Il faut partir (geste large)…

C'est là où je fais semblant de ne pas bien comprendre. J'explique que je regarde les poissons, pénard. Je suppose qu'avec la Dédaigneuse, modeste embarcation, étranger, isolé, je n'apparais pas comme une menace. Et en plus, j'ai un doute : ils ne sont pas de la police : les vêtements, le bateau, ça ne fait pas du tout officiel. Car bien sûr que je l'ai repéré, le bateau des flics, une vedette blanche avec des énormes moteurs !

Les trois gars partent, et je les remercie. Je me glisse dans l'eau, fusil à la main. Cinq minutes passent, le temps que je m'équipe… et j'entends encore un bateau. Putain, c'est la place de la Concorde, ici ! Les trois gars reviennent, et il y a un autre bateau avec un type seul.

Je glisse furtivement le fusil dans le bateau et je remonte à bord. Le bateau des trois gus se met à couple avec la Dédaigneuse. L'autre bateau reste derrière, en diagonale. Le type seul parle un anglais approximatif. Il me dit avec douceur - ils sont bien, les thaïs, pour ça - que je dois partir. Que je peux aller m'occuper des poissons de l'île qu'on voit là-bas, à un kilomètre plus au large…
- Regarder les poissons… euh… pêcher du poisson…?
- Oui, ao pla, prendre du poisson.
- Pas de problème ?
- Pas de problème.
Une joie immense m'inonde. Comme un joueur qui croyait avoir tout perdu, à qui son voisin de table propose de prêter dix mille euros en jetons.

Je regarde distraitement l'intérieur de la barque des trois gars. Le fusil posé sous les bancs… c'est bien eux qui ont tiré. L'un des gars désigne mon arbalète en souriant : "Diii… super !..."

Je démarre le moteur. Je remercie dix fois le quatuor amadoué, content qu'ils ne m'aient pas joué une petite musique de chambre de leur façon, avec solo de violon à mon intention, s'ils sont vraiment de la police. Et je file…

J'en ai reparlé avec Allan.
- C'est des gars qui habitent dans l'île et qui sont chargés de la surveillance. Je t'avais dit que les thaïs étaient chatouilleux sur le chapitre des nids d'oiseaux ! Le fusil, c'était pas de la rigolade. Ils ont tiré un coup en pensant que tu allais comprendre comment se réglait ce genre de problème et que tu allais déguerpir. Ils ont dû être surpris puisqu'ils sont venus te voir. Sinon, ils tiraient. Ils faisaient couler ton bateau et ton cadavre avec, et le problème était réglé…

Bien reçu, Allan...

Les photos m'ont été prêtées par mon ami le Mage de Chumphon (dont l'excellent blog "Phuket" est sur la droite de cette page). Pour des raisons que tu comprendras peut-être, je n'ai pas prévu de retourner tout de suite photographier le coin.


vendredi 6 juillet 2018

Indonesian Song : la dernière promenade


J'ai l'habitude de publier mes photos sur Google+. On peut y trouver presque tous mes albums. Ce que je regrette, c'est qu'on ne puisse y ajouter de commentaires. Or, si les photos d'art se passent de texte, les photos de voyage méritent parfois une ligne d'explication. Raison pour laquelle je publie mes dernières photos d'Indonésie sur ce blog, en petit format. Mais franchement, elles gagneraient à être regardées dans un format décent. Voici le lien sur Google+.






La femme fait sa lessive dans le lavoir du village, construit sur un rocher. La vue est agréable. Il y a un an, juste à côté, on trouvait les WC publics sur pilotis et de l'extérieur, on pouvait voir tomber les déjections dans la mer...

J'ai compté : une bonne semaine consacrée à décorer le bateau. C'est bon pour le moral. Mais l'argent pendant ce temps ?

Très mystérieux. Je ne sais toujours pas ce que c'est. Une mosquée ? Un palais ? Et le pêcheur ? Un djinn ?

Les élégantes peintes sur l'autocar se moquent de l'ouvrier qui chancelle... ou leur meule les fesses avec sa tronçonneuse !

Une jolie maman... mais de quel âge ?


Quelque chose de graphique, mais aussi d'irrespectueux dans ces doigts tendus de cadavres.

Comme la jeune bourgeoise a l'air concentré en regardant les colliers que lui présente le commis bijoutier !


Dames du grand bazar. Plus coloré que chez Flunch.

Lui aussi je l'ai vu au bazar. Intrigué par son air totalement absent, je l'ai suivi, déambulant hagard entre les étals.

Pots d'échappement. Ça m'a rappelé la salle d'opération de mon père quand il faisait de la radiologie interventionniste : aux murs, des cathéters de tous diamètres et de toutes formes pour épouser l'anatomie vasculaire.

Transport en commun : hommes et femmes sont mélangés, ce qui n'est pas toujours le cas.


Mariage. Lui fait bonnard, mais la daronne n'a pas l'air baisant ! Si on regarde attentivement, on voit qu'elle a (en blanc) la même coiffe que la mauvaise fée de Blanche-Neige version Disney. Ça fait peur... Pourvu qu'il ne soit pas veuf avec des enfants !

L'orgue de Staline de la pêche à la ligne. Détail délicat : les manches des cannes sont des pieds de chèvres.


A quoi peut rêver une jeune fille musulmane, qui porte le voile même dans sa chambre ?


Dans un village perdu : une fois n'est pas coutume, j'ai senti des regards hostiles. La corne de la petite fille en dit long...


Ils n'ont quand même pas inventé le moteur à air...?



Il habite un genre de cabane tout près du centre ville dans un trou de verdure.

Vous attendez quelqu'un ?

Dans un Indomaret, la jolie vendeuse m'a trouvé ce que je cherchais : kacang ijo, du jus de haricot vert. Il y a aussi la version petits pois. Les deux sont (trop) sucrés et vendus au rayon jus de fruits. On sent vraiment le goût légumineux - très rigolo !

Paris, août 1792 : on pend des aristocrates à la lanterne, on leur coupe la tête, on l'accroche au bout d'une lance. Les islamistes n'ont pas fait pire. Pourquoi ce souvenir devant les mannequins sinistres plantés sur leur piquet ? Le nom ARI...?

Le dernier repas du condamné... à quitter le pays ! Mie Goreng et thé au jasmin à volonté dans une belle bouilloire. Pour une fois (c'est rare en Indonésie) il y a de quoi s'essuyer : le rouleau de PQ dans la boîte blanche. Le tout pour moins d'un euro.

Aéroport de Jakarta. Ah ces gamines scotchées à leur téléphone !

Je remets le lien vers les photos en plus grand au cas où... So long Indonesia !


mercredi 27 juin 2018

Thaïlande - Indonésie : le jeu crétin des comparaisons



Quand un étranger passe de Thaïlande en Indonésie, de "farang", il devient "bulé". Mais il reste toujours l'étranger. Il promène le même regard superficiel sur des mondes qui lui resteront longtemps opaques, s'étonnant et s'émerveillant des différences. Mais en fin de compte, les gens sont partout les mêmes. Tant pis ! Je n'essaierai pas d'échapper à ma propre bêtise...

1/ Tong plate en Indonésie, sandalette ou Crocs en Thaïlande ; parfois les femmes thaïes portent des tongs, mais souvent avec un talon ; elles montrent leurs jambes, et ça peut être joli. En Indonésie, avec la tunique longue qui tombe en chiffon sur la tong grise de poussière : oublie ! Remarque, tu me diras que c'était le but du jeu...


2/ Le nombre de mosquées au kilomètre carré en Indonésie dépasse le nombre de temples bouddhistes en Thaïlande, aussi incroyable que cela puisse paraître. Et on continue d'en construire. Régulièrement, la circulation est arrêtée par des personnes armées d'épuisettes qui servent à faire la quête. L'épuisette déjà bien remplie incite le croyant à une pieuse générosité. En Thaïlande, ce sont les militaires qui t'arrêtent. En principe, ils ne demandent pas d'argent. Mais c'est arrivé.

Comme je suis un grand pervers, je rêve d'y lancer des pièces pour voir la tête du mec quand elles passeront par les trous.

3/ La couleur des murs : plutôt rose en Thaïlande, souvent verte en Indonésie… L'architecture urbaine est un peu moins hideuse en Indonésie qu'en Thaïlande. Toits en tuiles, murs en briques contre parpaings brut. Et quelques restes de la colonisation hollandaise - alors que la Thaïlande n'a jamais été colonisée par l'occident. Mais globalement, c'est quand même très laid.

Il y a des exceptions. Celle-ci, j'aurais pas osé, mais je la trouve sympa.

4/ Le bruit en ville : le thaï est très réservé sur le klaxon : parfois un petit coup bref pour avertir, mais il préfère l'appel de phares qui donne un regard si expressif à sa voiture neuve (ou pas)… L'indonésien corne souvent, avec impatience sinon agressivité. C'est d'ailleurs étonnant qu'on puisse donner autant de nuances à un instrument monocorde qui fonctionne en tout ou rien.

Et puis il y a l'appel à la prière à quatre heures du matin : on n'y échappe nulle part. Les chants des moines bouddhistes commencent à six heures : deux heures de gagnées - et c'est pas tous les jours !

5/ Le tempérament : l'indonésien est plus "méditerranéen" ; il t'aborde, s'installe d'autorité à ta table, te parle sans discontinuer ; dans la rue, il t'interpelle : "hello, mister !" C'est à la limite de l'étrange - ils n'imaginent pas que ça puisse te gaver de saluer tout le monde tout le temps. Les femmes te demandent ton âge, veulent savoir si tu voyages seul... Si tu as répondu oui, quelques minutes après, elles vont finement te demander si tu as laissé ta famille au pays...

Bref, si les thaïs sont souriants, les indonésiens sont chaleureux, limite envahissants.

Toutes les anglaises ne sont pas rousses...

Il y a des chiffres derrière tout ça : vingt-sept millions de touristes en Thaïlande pour une centaine d'îles, sept millions de touristes en Indonésie… presque tous concentrés à Bali - alors qu'on compte mille huit cents îles ! Mis à part l'intérêt mercantile, le bulé suscite de la curiosité, les indonésiens ne sont pas encore blasés.

Quand je vois un étranger, j'ai besoin de savoir d'où il vient. Il faut que je le classe à l'aide de mes stupides préjugés. Une fois que je sais, la plupart du temps, il ne m'intéresse plus. C'est bizarre comme fonctionnement, non ? Mais tout le monde le fait. La différence, en Indonésie, c'est qu'ils t'arrêtent dans la rue pour te demander. Alors qu'ils ne savent pas quelle est la capitale de la France. Ils me demandent mon nom (qu'ils n'utiliseront jamais). Si je marche, ils veulent savoir où je vais, ce que je fais, ce que je veux. Les thaïs sont curieux, mais les indonésiens ont encore moins de retenue. Enfin, peut-être pas si curieux que ça. A la limite, ces questions sont des prétextes pour me parler (ou montrer naïvement qu'ils savent trois mots d'anglais). Il y a un prestige du bulé en Indonésie. Et les indonésiennes nous trouvent beau !

6/ La langue indonésienne est incomparablement plus facile que la langue thaïe. Les sonorités sont proches des nôtres. La grammaire quasi inexistante. Quand on parle en indonésien, les gens comprennent tout de suite, alors que quand on parle thaï… on croit qu'on parle thaï ! Les gens te regardent avec une curiosité étonnée mêlée d'un zeste de moquerie.

Et puis en Indonésie, tu lis les affiches, tu vois le panneau de sens interdit, avec en dessous, "Dilarang…" : tu comprends tout de suite que dilarang veut dire il est interdit de… On apprend vite.

Exemple : ici, il est interdit de prendre la position de l'indien qui guette dans les toilettes.
 Évidemment, quand on voit écrit à tout bout de champ, "mun cul, mun cul", on s'étonne un peu. Ça ne s'invente pas, "mun cul" veut dire "se montrer"…

Humour indonésien : Ajjipp est une marque de macaronis vendus dans la rue, dans des boutiques ambulantes comme celle-ci. L'affiche décrit les différents niveaux ("level") de force du piment qui sont proposés par ordre croissant : # ma chérie, # divorce 1, divorce 2 et divorce 3, et pour finir, # polygamie. Rassure-moi, tu es comme moi, tu te roules par terre ?

7/ En Thaïlande, on voit souvent des moines bouddhistes marcher le long des routes. Marcher est donc respectable. Un indonésien ne marche à pied que s'il est vraiment forcé et s'il est très pauvre. Je n'ai d'ailleurs jamais vu un imam à pied. Ni un indonésien faire du sport. Alors qu'on voit des bourgeois thaïs qui font du jogging ou du vélo le soir après le travail. Pas beaucoup, mais quand même. Le sport individuel est un marqueur de l'évolution des sociétés.

Personne ne marche en Indonésie. Résultat, aucune attention n'est portée aux trottoirs. Marcher dans la rue est un sport éprouvant qui suppose une bonne condition physique et une excellente vision 3D : dénivelés très élevés, pierres qui roulent, fausses marches traitresses, trous à éviter pour ne pas tomber dans les égouts (où coule une eau grisâtre, bulleuse, qui sent mauvais…) Jamais un 4x4 ne pourrait passer...

En Thaïlande, le sol est un peu plus égal, mais il faut marcher à quatre pattes : le nombre de barres métalliques que je me suis pris en marchant sans regarder ! Les auvents des magasins volent en rase-mottes et en formation serrées...

Ici on se déplace dans des minibus où je tiens plié en quatre, ou dans des pick-up (ou je crois que je tiendrais debout)

8/ En Indonésie, pays musulman, le chien est considéré comme impur, et on n'en voit jamais. On m'a rapporté qu'un tout petit chien introduit par un farang avait fait courir toute une bande d'indonésiens. Cette absence est presque déroutante quand on vient de Thaïlande où les chiens en semi-liberté sont légion.

En revanche, il y a beaucoup de chats. Je pense qu'il y a un vrai intérêt à avoir des chats en Indonésie : ils tuent les petits serpents (et se font manger par les gros). Tiens, au fait, il y a quelques jours, une villageoise a été retrouvée dans le ventre d'un python à Sumatra - décomposée par la peur et les sucs digestifs. Le journal précise que c'est en entendant des bruits de digestion que le voisin est tombé sur le serpent endormi. Je ne peux m'empêcher de citer Alfred de Vigny :

"J'aime le son du corps le soir au fond du boa"

9/ Les fruits sont plus variés et meilleurs en Indonésie qu'en Thaïlande. A la saison, la mangue indonésienne dépasse tout ce que tu peux imaginer, avec sa très subtile acidité et ses arômes qui rappellent l'essence de térébenthine.

La bouffe ? Ah ça, je ne pouvais pas y couper ! La nourriture indonésienne s'est enrichie de l'apport hollandais, ce qui la rend (un peu) plus familière. La nourriture thaïe a une parenté chinoise que n'a pas la nourriture indonésienne, elle est étrange à nos papilles.

Restaurant ambulant (qui fait aussi moto-drive in !) On y sert du tofu et du riz enveloppé dans une feuille de bananier.

10/ Les boissons : d'abord, il faut se rappeler qu'en Indonésie, l'alcool est interdit à la vente. On se rappelle le saccage d'un magasin qui avait refusé de fermer son rayon, et le meurtre de son propriétaire par des intégristes il n'y a pas si longtemps. Très étonnant, car les indonésiens ne donnent pas du tout l'impression d'être des violents - ce qui montre que l'excès de religion peut causer autant de ravages que l'excès d'alcool. Mais bon, dans les clubs fréquentés par les occidentaux, on trouve encore des boissons alcoolisées.

Bizarrerie indonésienne, on ne trouve pas d'eau gazeuse. Jamais. Alors qu'en Thaïlande, elle coule en abondance. Déduction : elle est importée par les étrangers pour allonger le gin et la vodka !

Les jus de fruit ont tendance à être trop sucrés dans les deux pays. Mais en Indonésie, on trouve quantité de jus frais préparés au mixer. Il faut demander un peu moins de sucre (sedikit gula) et éviter qu'ils n'ajoutent du lait concentré sucré ! Je suis dingue du jus jamboo, un jus de goyave qu'on trouve facilement. Je ne serais pas étonné que les soixante-douze vierges servent ce nectar à leurs héros.

Au fait, je ne t'ai pas dit, j'ai eu confirmation qu'il y avait bien soixante-douze vierges, mais d'après un hadîth (peut-être mardûd) elles auraient entre soixante-sept et quatre-vingt-onze ans. Tout cela reflète un ordre admirable. D'abord, les jeunes gens se font sauter. Ensuite, ce sont les vierges.


Poubelles au bois de Vincennes, Paris, France. Un car de prêtres sud-américains observe la scène avec mélancolie.

J'aurais pu encore continuer longtemps, te parler du combat qui fait rage entre deux grandes enseignes de commerce de proximité, Indomaret et Alphamart en Indonésie, alors que Seven Eleven règne sans partage sur toute la Thaïlande. Et gloser sur leurs étranges ressemblances. Ou bien, ce qui t'aurait plus intéressé, comparer la beauté des paysages. Ou le niveau de sécurité dans les deux pays et raconter l'engueulade que j'ai eue aujourd'hui avec un chauffeur de minibus. Ou encore évoquer la consommation forcenée de thé en Indonésie... alors qu'on n'en consomme pas du tout en Thaïlande : culture de l'islam ou culture du camélia ? Etc. Je préfère en rester là : je sais pas toi, mais moi, entre les tongs à talons, muncul et les soixante-douze vierges, je trouve que le niveau de ce blog a beaucoup baissé…

Le minibus : le meilleur moyen pour se déplacer en faisant ses exercices de yoga

dimanche 24 juin 2018

Toi l'étranger qui sans façon…


Ce n'est pas un montage. Cette photo encadrée trône au milieu du mur de la salle d'attente. Pour tromper l'ennui je pense...

Ce matin à l'aube, je descend de l'autocar dans une ville que je ne connais pas. Quelqu'un que je n'ai jamais rencontré doit venir me chercher. L'heure arrive, personne. Une demi-heure passe, toujours rien. Le mieux serait de téléphoner pour savoir s'il compte honorer notre rendez-vous, s'il a oublié, ou si je me suis trompé de jour ou d'endroit…

Le problème, c'est que je n'ai pas de connexion sur mon portable. Voyant que j'ai l'air d'attendre quelqu'un et que je donne des signes d'impatience, le type de la compagnie de bus me demande si j'ai un numéro de téléphone qu'il pourrait appeler pour moi. Je le remercie… mais j'ai bêtement laissé ce numéro sur Line, et il me faut donc internet. Il y a bien le wifi ici, celui de la compagnie de transports, mais avec un mot de passe. Le serpent se mord la queue.

Je lui montre mon portable, la page de paramétrage, et il comprend tout de suite. Il me fait un grand sourire, prend le téléphone, tape le code, et me donne accès au wifi de la compagnie. Cool, non ?

Oui mais…? Peut-être qu'il m'a aussi donné accès au réseau de la compagnie ? Quelle imprudence ! Je vais pirater des données, ou bien introduire un virus. Enfin... pas du tout sûr qu'il y ait un réseau interne, ici. Quand même, il a pris un risque.

Et puis je pourrais utiliser internet d'une manière illégale, faire des téléchargements sur le darknet, accéder à des sites anarchistes ou pédophiles, que sais-je encore. Mais au fait, y a-t-il de la pédophilie en Indonésie ? Oui, sans doute. Est-elle poursuivie ? En théorie, certainement, mais en pratique ? La police a d'autres chats à fouetter, vols et meurtres. Alors regarder des images…? Ok. Quand même, mieux vaut être prudent quand on ne sait pas, qu'on a affaire à un inconnu…

Je pourrais aussi revenir le lendemain, et encore après, pour profiter abusivement de ce code, le distribuer... Douteux, pense-t-il, car je suis étranger, je ne vais pas rester ici - d'ailleurs, je ne pense qu'à déguerpir.

Au final, je me retrouve avec deux hypothèses :

a/ il y avait des risques, peut-être ceux que j'ai énoncés, peut-être d'autres, mais l'homme n'en avait pas conscience, il n'a pas réfléchi. Car ici, on fait souvent les choses comme on les sent. Au travail, il n'y a ni protocoles ni parano - tout au plus quelques consignes - on a pas mal de marge ;

b/ l'homme n'a pas pris de risques, parce qu'aucun de ceux que j'ai envisagés n'existe ici ; peut-être en Europe, en Amérique - mais dans le petit bureau de la compagnie Nusantara de Bandung, non ; il n'y avait aucune chance pour que son initiative se retourne contre lui.

Pour juger de son acte, un autre facteur entre en ligne : l'aurait-il fait pour un compatriote ? Pas forcément. Peut-être l'étranger, malgré ses dollars, lui apparaît-il comme un être faible et sans défense, qui ne risque pas d'être nuisible. Peut-être est-il tout simplement sympathique parce qu'il le fait rêver à des images vues à la télévision, là où il n'ira jamais.

En fait, il s'est contenté d’obéir à un instinct de solidarité pré-câblé chez l'immense majorité des humains. Soigneusement sélectionné par l'évolution : la horde a intérêt à intégrer au groupe celui qui aide les autres, car elle pourra compter sur lui quand il faudra chasser l'auroch ou d'autres animaux terribles !

Là, je ne vois pas comment je pourrais encore amoindrir la valeur de la bonne action de cet employé...

Au moins, je peux dire qu'il a agi selon son cœur. Les indonésiens et les thaïs fonctionnent souvent comme ça.
- Allons ! Les français sont tout aussi solidaires et capables d'actes d'altruisme magnifiques…
- Certes ! En cas de catastrophes naturelles majeures...

Au fait, est-ce que ces fameuses "rencontres authentiques" dont se gobergent les touristes (et dont je me moque ici) n'auraient pas un rapport avec mon aventure ? Le touriste part au bout du monde, à la recherche de ce qu'il n'a pas chez lui : des gens qui ne se prennent pas la tête et qui réagissent naturellement. Et le voilà tout ému et tout content.


Roissy en France


Un bureau du côté de la gare des bus, terminal 3. Deux femmes désagréables, une jeune et une vieille, vendent des tickets d'autocar, planquées derrière une vitre renforcée. Je les connais bien, je passe par là au moins une fois par an. Quand je leur demande un renseignement, j'ai l'impression d'exiger d'un agonisant qu'il saute 1.50 m en ciseaux. Et quand elles ouvrent la bouche, j'entends le rottweiler qui gronde dans leur gorge.


Je n'imagine pas une seconde que ces femmes puissent aider quelqu'un, sinon contraintes par l'obligation de porter secours à une personne en danger, et encore. Je le sais d'expérience. Un jour, rentrant d'un pays exotique en plein hiver, je suis tombé sur un vague de froid. Grelottant, j'ai tenté de squatter leur bureau - le café était en travaux. Je me suis fait jeter comme un malpropre. Triste. Encore plus pour elles que pour moi.

J'ai bon espoir d'avoir choisi mes amis parmi les rares qui, justement, pourraient prendre des risques pour quelqu'un en difficulté, braver l'administration, les règles, aller au-delà de la minable trouille. Des gens qui peuvent penser tout seul. Des gens que tout ne terrifie pas. Qui ne disent pas : on ne sait jamais, mieux vaut être prudent.

D'un côté, je profite des avantages d'un monde moderne et bien ordonné. De l'autre, j'ai la nostalgie de cette humanité solidaire qui s'étonne qu'on mette ses parents dans des maisons de retraite et qu'on vive chacun pour soi.

Ce qui est terrible, c'est qu'on ne peut pas avoir l'un et l'autre.

Ce matin, je fais l'ami du petit déjeuner... Mamie habite encore avec tout le monde.

Beaucoup s'indignent sans comprendre l'intrication des obligations : chaque société a sa cohérence interne, tissée par une infinité de liens. On ne peut pas avoir un i-phone, de bonnes routes, une politique un peu éco-responsable, la sécu... et des gens qui prendront le temps de vous aider. Tu sais, ces gens merveilleux qui te répondent sur les plates-formes téléphoniques...

Beaucoup rêvent de réformes qui permettraient d'avoir le meilleur des deux mondes. C'est impossible, ils sont incompatibles. Il faut choisir... En occident, on a déjà décidé :  ce sera le Meilleur des Mondes.

Oui je sais, tu ne me crois pas... Tu penses qu'avec tes petites actions positives, tu vas améliorer les choses. Tu imagines qu'il s'agit juste d'une question de volonté collective. Qu'il faut continuer à éduquer... Je suis si triste de te dire que non, ce n'est pas une question de bonne volonté, c'est une question de structure.

Autant on a tendance à surestimer la solidité de la société (en imaginant par exemple qu'on pourrait régler le problème des banlieues avec l'armée !) autant on sous-estime la force des structures économiques. Les gens vivront sous n'importe quel régime, on peut faire la révolution. Mais ils ne se passeront plus de leur confort, de leur écran géant, du supermarché du coin et de la médecine (presque) gratuite.

A la limite (et tu imagines comme ça me troue le c... de dire ça), les babas-cools qui gardent des chèvres ont une analyse plus cohérente de la société.

Mais... la voiture du cousin de l'ami de l'ami arrive, et le voilà qui sort en me faisant de grands signes... Je me retourne vers l'inconnu derrière son bureau : so long, bro !

*                          *
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Structures :


1/ le "pasar" (bazar) de Purwakarta, Java : supermarché local avec nourriture, vêtements, bricolage. Le vendeur est parfois aussi le producteur ou un parent proche - entreprises familiales. Approvisionnement dans les 50 km avoisinnant.


2/ le supermarché des années 80 : bâtiment isolé, une société internationale et des employés, le règne de la tête de gondole et des produits plus chers à hauteur de regard :


3/ le nouvel espace commercial : le mall : un supermarché entouré d'une quantité de magasins franchisés : le retour aux bonnes vieilles valeurs du petit commerce ? MDR...


Honnêtement, lequel te fait le plus envie pour tes courses hebdomadaires ? Tu hésites ? Deux photos pour t'aider à choisir :

Le petit chat est mort dans l'escalier du bazar et la petite fille regarde à distance, fascinée :



La rigole à côté du trottoir, sous le magasin de fruits