lundi 13 mars 2017

La machine à être poli : seuls les thaïs pouvaient l'inventer


 Distributeur automatique de friandises - modèle thaï

Hier, je suis allé au Mall de Korat. Mission commandée : Fon voulait y retrouver des amies, montrer comme Nam avait grandi, et surtout, papoter - que du bonheur pour moi... Mais je fais mon pisse-vinaigre : j'aime bien le Mall, pourvu qu'on n'y traîne pas trop longtemps.

L'air conditionné, les allées propres, un petit air de commerce moderne avec des produits mis au goût asiatique - je n'ai pas la nausée qui me saisit en France devant les marques connues depuis mon enfance et leur retape. L'immonde réclame qui mobilise les désirs banals et les rêves médiocres de l'homo occidentalis à travers les images trop léchées des photographes de pub : je suis cet homme jeune, beau et désinvolte avec cette élégance faussement négligée ; je suis cette jolie femme un peu blasée à l'élégance subtile, qui s'amuse avec condescendance ; je suis ce couple aisé qui se promène tard dans les rues pour prendre un coup de flash, car je suis vaguement célèbre…

Tu sais trop bien ce que connote ce mot "réclame". Réclamer : d'abord clamer, donc faire beaucoup de bruit - bien trop. Ensuite réclamer - une exigence, un dû dont on n'a été privé par une injustice. Ou pire, une réclamation sportive : se plaindre du non-respect des règles par son adversaire. Car on n'est pas capable d'accepter une défaite, même imméritée : pas assez fair play… Quel vilain mot !

Ici, je ne suis pas une cible marketing et je ne comprends pas ce qu'ils veulent - je ne comprends rien. C'est si bon de ne pas comprendre, des fois. C'est pour cette raison que je vis ici.

Au second étage, il y a un genre de marché improvisé qui durera une semaine. On y vend entre autres du poisson qui sent très fort et embaume tous les rayons alentours, étoffes, thé, cosmétiques… merveilleuse Thaïlande !

A l'entrée comme à la sortie du parking, des guérites. Les employés ont pour mission de tendre une carte de stationnement ou de la reprendre, et d'appuyer sur le bouton qui commande la barrière. Il se passe quelque chose d'à la fois drôle et bizarre : l'ouverture du passage à niveau s'accompagne d'un remerciement enregistré avec une voix caverneuse : khop khun khrap...

C'est quand même très curieux, une machine à dire merci, non ? Je comprends bien que ces garçons soient fatigués de répéter la même chose toute la journée. Mais un merci automatisé peut-il remplacer un merci personnel ? Dire merci n'a pas d'utilité directe, comme "excusez-moi" ou "bonjour", qui jouent le rôle d'ouverture du dialogue. Il n'a de sens que parce qu'il est prononcé par un autre être humain actant qu'on lui a rendu un service. Et de manière très ténue, très secondaire, qu'il rendra peut-être la pareille dans des temps ultérieurs.

La question de la politesse commerciale se pose soudain avec une violence inouïe !... On comprend que ce n'est pas l'homme qui est poli, mais le magasin. Qu'attendons-nous des relations humaines, même les plus banales ? Y a-t-il tromperie sur la marchandise, et ce merci vaut-il quelque chose ? N'eût-il pas mieux valu un silence ? Que veut nous faire croire the Mall ? Ce subterfuge serait-il possible en Europe ?

Pendant que je m'agite sur mon siège et que j'élucubre, une idée triste me vient. Les garçons pourraient facilement être remplacés par des machines - qui afficheraient "merci" sur leur écran. Bien moins sympathique que la voix enregistrée de Belphegor. Mais ici, les machines valent plus cher que les hommes. Pour l'instant. Alors on garde les hommes, mais ils seront remplacés un jour prochain…


 The Mall : il y a toujours de bonnes affaires au rayon des soldes

dimanche 26 février 2017

Comment ne pas rapporter de thé à ses amis : le thé en Thaïlande


Résultat de la recherche avec les mots-clés "tea pot" sur un des plus grands sites thaïs de vente en ligne : c'est fort de café !

On s'imagine volontiers l'asiate austère et rasé buvant du thé du matin au soir (ce qui lui donne une grande sagesse). On a même suspecté la consommation de thé brûlant d'être l'explication de la plus grande prévalence des cancers de l'œsophage dans cette région du monde. Fausse piste. Mais les précieux services à thé de nos grand-mères (ignominieusement rapportées de la guerre des boxers avec quelques ivoires) ont assis la réputation du thé : un genre de chinoiserie, avec un rituel un peu étrange pratiqué par des geishas japonaises, qui concerne tout ce qui se trouve à l'Est de l'Oural.

La Thaïlande est un pays producteur de thé. Pourtant, ceux qui espèrent trouver des thés exceptionnels en Thaïlande seront déçus. La Thaïlande cultive le thé et n'en boit pas ! Tout pour les autres ! Je n'ai jamais vu un thaï une tasse de thé à la main, parole d'honneur ! J'ai cru comprendre que la culture du thé dans le nord du pays - dans la partie thaïe du Triangle d'Or - était une culture de substitution produite pour remplacer le pavot - papaver somniferum. Donc une culture récente, sans grande tradition ni support populaire.

Dans les hôtels pour étrangers, même luxueux, on te proposera des sachets jaunes de thé Lipton, poussière de thé sans finesse qui vient d'on ne sait où après un passage dans les usines d'ensachage d'Angleterre ou de Pologne. Merci pour le dépaysement.

Dans les boutiques, tu tomberas sur des thés verts à bon marché, avec beaucoup de branchages - pas terrible - mais une intéressante particularité : ils ne deviennent pas amer même quand ils ont longtemps infusé.

En montant la gamme des prix, tu trouveras beaucoup de thés oolong, de production thaïe. On ne sait pourquoi, ces oolong ont bonne presse ici comme en France - c'est considéré comme le top du top. C'est un thé pâle, délicat, avec un goût bien à lui. Personnellement, je ne lui trouve pas d'intérêt - je suis mauvais juge car ce n'est pas du tout mon "type" de thé.

C'est quoi tout ce vert ? C'est pas du tout du thé et c'est pas du tout en Thaïlande. Mais c'est beau.

Dans les villages où on produit l'oolong et parfois dans les malls des grandes villes, on verra des hôtesses habillées de tenues chinoises traditionnelles ou totalement fantaisistes - incapable de faire la différence - qui proposent des dégustations. Elles jouent avec des petites théières, des petites tasses, elles jettent la première et la deuxième eau du thé et laissent infuser une minute ou deux, pas plus. Elles versent, reversent, renversent à toute vitesse, comme un joueur de bonneteau, avant de poser le produit de leurs manipulations devant toi. Fasciné, tu t'attends à trouver sur la langue toutes les subtilités et les fragrances de la mystérieuse Asie. Résultat fade, décevant - j'ai essayé plusieurs fois.

Heureusement, il y a des importateurs de thé dans le quartier chinois de Bangkok. Je vais chez Mister Qing, comme c'est écrit sur sa carte de visite. J'ai déjà raconté comme il me plonge la tête dans d'immenses bocaux remplis de thé, et comme je ressors de ce magasin les poches immanquablement vides, mais les mains pleines de paquets parfumés (clic ici).

Chez Mr. Qing, la palette des thés est large, avec des thés jusqu'à mille euros le kilo. Le plus surprenant, c'est qu'on n'y trouve ni lapsang ni tarry souchong - des thés fumés largement diffusés en France, en Allemagne et aux États-Unis. Mr. Qing n'en a jamais entendu parler - sauf depuis mon passage.

La marchande indonésienne chez qui j'ai acheté du "thé de montagne"
On ne risque pas non plus d'y trouver ces thés drus, bruts, rustiques que j'ai achetés pour goûter - au prix invraisemblable d'un euro le kilo - dans des villages de montagne au cœur de l'Indonésie. Rudes mais intéressants, ils valent largement le Lipton jaune.

Ni de ces mélanges mystérieux, sucrés à l'avance, qu'on trouve dans toutes les supérettes et qui sont destinés à la préparation du thé glacé thaï - boisson sucrée, rafraichissante, mais sans grand rapport avec les décoctions de camélia qui sont l'objet de ce post.

Je n'utilise pas la méthode chinoise pour faire le thé. Je vais au plus simple. Mes théières sont en métal - il paraît que c'est mal. Elles sont grandes, plus d'un litre et demi - il paraît que c'est mal. J'utilise de l'eau ordinaire - il paraît que c'est mal. J'évite de faire bouillir cette eau, mais je n'ai pas la bouilloire allemande qui s'arrête automatiquement à une température précise réglée d'avance - il paraît que c'est mal. Je laisse infuser mon thé sans chronomètre à la main - il paraît que c'est mal. Enfin je n'abattrais pas ceux qui mélangent le thé à la bergamote, au jasmin ou même à la menthe. Certes, je poignarderais tous les autres (oh que je hais le thé à la fraise !) - mais c'est encore, paraît-il, la marque d'un laxisme coupable.

Bref, j'ai tout faux… Tant mieux si certain trouvent des délices indicibles à la préparation minutieusement ritualisée du thé - je n'ai pas le goût assez fin pour apprécier ces subtiles différences. Mais j'adore le thé de Mr. Qing, thé valeureux qui surmonte par son excellence les vicissitudes auquel je le soumets...

Le plus drôle, c'est quand Dave, mon ami anglais de Ko Kut, grand buveur de café, s'étonne de me voir verser du lait dans mon thé : "Quoi ! Et tu dis que tu es français !" Il s'imagine que verser du lait dans le thé, c'est une perversion réservée aux anglais !

Si tu veux rapporter du thé thaï à des amis, tu en trouveras dans n'importe quelle épicerie : pour le charme de la boîte, avec ses caractères nouilles, la curiosité de ceux à qui tu destines ce cadeau ou... l'épargne de ton porte-monnaie si tu as beaucoup de cadeaux à faire. Mais si ce sont des amateurs, il faudra aller chez Mr. Qing ou un des nombreux importateurs du quartier chinois. Le quartier est agréable...


Paris, une épicerie thaïe : la fille a l'air charmante, mais la recherche du mot "thé" oriente clairement vers l'empire du milieu.


dimanche 19 février 2017

Echec et mat à Ko Kut


Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses.

Ami lecteur, toi qui rêves d'une île paradisiaque et de vacances éternelles, lis le récit de ma déconfiture !

Je me prenais pour Robinson, et j'étais sûr de me plaire là-bas, à Ko Kut. J'adore la mer, je nage des kilomètres pour le plaisir, je suis fan de planche à voile, je suis redevenu le malade de chasse sous-marine que j'étais lorsque je vivais aux Antilles.

Pourtant, nous avons largement anticipé notre retour, et nous revoilà à Korat. Après quatre mois sur l'île, l'ennui, la déception. Pourquoi ?

L'île est magnifique, encore sauvage, la côte n'est pas abîmée par des rangées d'immeubles ni même de maisons, le nombre de touristes est raisonnable. Les eaux sont claires comme on en rêve. On peut faire des chasses décentes en partant du bord.

- Alors que s'est-il passé ?
- J'ai sans doute surestimé mes capacités d'austérité... ou mes richesses intérieures !

A Ko Kut, il n'y a qu'une seule route, et elle ne passe pas le long de la mer, sauf en deux points brefs. La maison que nous avons louée n'était pas en bord de mer - peut-être que si elle l'avait été, j'aurais été plus patient. Mais à Ko Kut, les maisons particulières sur la côte se comptent sur les doigts d'une seule main : il n'y a que des hôtels.

Dans les faits, seuls les locaux et les richissimes consortia de Bangkok ont le droit de construire ici. Il ne viendrait pas à l'idée d'un local d'habiter au bord de la mer - loin de la route. Mais il faut rentabiliser à tout prix : alors les hôtels poussent comme des champignons... Quant aux quelques maisons de pêcheurs, elles sont sur le domaine maritime - sans aucun droit ni document légal.

Du nord au sud, une vingtaine de kilomètres, sept dans la plus grande largeur, Ko Kut est une toute petite île dont 90% de la surface est inaccessible - ni en voiture, ni à moto, ni même à pied car couverte de forêts impénétrables. A part trois chutes d'eau qui sont assez banales, le port de pêcheurs sur pilotis et ses restaurants pour touristes, il n'y a rien à voir. Quand elle n'est pas interdite par la végétation, la côte est bordée d'hôtels - on en épuise vite les charmes.

Reste la mer.

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Mais pour la planche à voile, c'est la portion congrue. Il n'y a que deux endroits pour la mise à l'eau. L'un est encombré de touristes comme la plage de La Baule en juillet. L'autre est bordé de deux pointes escarpées qui perturbent le vent. Ces deux spots sont orientés plein ouest. Le vent est faible ou irrégulier, et il n'y a pas de solaire. Dominant, il souffle offshore, poussant dangereusement vers le large : en cas d'avarie, les perspectives sont peu engageantes - d'autant que la solidarité des gens de mer ne joue pas comme en Bretagne, j'en ai fait la décevante expérience. En fin de compte, on a très rarement de bonnes conditions.

La mer n'est pas le meilleur endroit pour la natation sportive. La moindre houle, les vagues rendent moins agréable la nage, surtout le crawl qui nécessite une bonne stabilité horizontale. A Korat, l'immense retenue d'eau où je pratique est bien plus agréable. On peut y faire une boucle le long des berges - c'est plaisant. L'eau n'est pas salée, on a moins soif. Elle est souvent glassy, et on se voit avancer sur un miroir, le long des herbes. Les abords de cet étang sont déserts et on ne croise personne lorsqu'on se met à l'eau : petit moment de recueillement avant l'effort…

Le jogging est aussi plus agréable au milieu des champs de riz et des mares couvertes de nénuphars de l'Isan. A Ko Kut, on ne peut courir que sur la route. Il y a des chiens tous les vingt mètres - pas méchants, mais si bruyants ! Et les pentes successives très abruptes ne permettent jamais de courir en laissant développer, zen, la tête dans les nuages.

Les souvenirs en vrac d'un vieux Jules Verne,
Livre ou je me noyais dans des gravures ternes...

A Ko Kut, question magasins, il y a le minimum vital. On peut acheter quelques légumes, quelques fruits, toujours les mêmes. Jamais de frais à cause du transport. On ne trouve pas grand-chose dans les deux quincailleries locales - tout achat de matériel nécessite de retourner sur le continent. Je suis puni par là où je pèche : les foies de poulet grillés et le jus d'oranges pressées qu'on vend dans les rues me manquent cruellement. Les restaurants sont médiocres, ou bien bruyants, avec de la musique pour les touristes - ou les deux ! Cela paraît dérisoire, je reconnais. Mais on vit aussi de ces petits plaisirs.

Notre maison, plaisante d'aspect (rose, reconnaissable de la route à ses boiseries faites avec de la récupération, roues de charrettes, etc.) n'était pas très confortable. On nous avait promis la réparation de l'air conditionné - il a été aussitôt mis en pièces par les troupeaux de souris qui vivent dans le grenier et sur les balcons - des grosses, des petites, dont la propriétaire connaissait forcément l'existence et le pouvoir de nuisance. Réfrigérateur faiblard, eau montée par une pompe asthmatique, douche qui pleure, absence totale de meubles de rangement, matelas épais comme un téléphone portable (ancienne génération, quand même)… Ok, je peux vivre à la dure, mais à la longue, l'absence de confort use. La propriétaire s'est montrée malhonnête et menteuse - à fuir à tout prix.

L'internet qu'on nous avait promis pour le mois suivant notre installation - nous n'en avons jamais vu la couleur. Alors je me suis dépannée avec l'internet du téléphone, obligé de vérifier le niveau de la carte, sinon l'opérateur boulotte sans crier gare toutes les réserves qu'il y a dessus… Tous les cinq ou sept jours, obligé de remettre de l'argent, puis de recommander un forfait en tapant 184 chiffres de suite. Et un débit à la noix si on ne prend pas le plus cher. Petites choses encore, mais pénibles au fil du temps.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs...

A Ko Kut, il n'y a pas d'expats, il n'y a que des touristes. Certes, moins nombreux qu'à Samui, moins laids qu'à Pattaya… mais quand même. Toujours présents, répandus comme un herpès qui se rappelle juste au moment où tu y penses le moins, et vient troubler ta sérénité. Tu sais ce que j'en pense, des touristes… Pas désagréables, pourtant. Mais instaurant cette atmosphère niaise de repos forcé, de sottise latente, d'excitation factice, de vulgarité internationale... non merci.

D'autres facteurs, cette fois relatifs à Fon. Impossibilité de se lier avec les autochtones qui se connaissent tous et forment un monde fermé. Pas d'aide pour garder Nam - alors que la grand-mère juste à côté, à Korat, c'est si pratique ! Pas de Mall, pas de Terminal 21 aux arcades fraîches pour lécher les vitrines de fringues, juste pour le plaisir…

Alors voilà, je mange mon chapeau. Ce n'est pas la retraite de Russie, on n'a perdu personne en franchissant les eaux glaciales du golfe de Thaïlande. Mais la honte suprême : en arrivant, on était content de traîner dans les rayons du Tesco de Trat !

Tu parles d'un vieux trappeur !


lundi 13 février 2017

Jardins de Thaïlande : le désert dans la jungle ?


Avec son œil vairon, c'est un dieu suave, tout en douceur... Je sais, ça ne vaut pas Arcimboldo !


Il y a quelque chose qui m'étonne en Thaïlande : c'est l'absence de fruitiers dans les jardins.

En France, chaque jardinet a son pommier, son cerisier, son prunier, son noyer ou son figuier. Et pour ceux qui ont les pouces verts, beaucoup plus.

Ici, les gens sont industrieux… pourtant je ne vois pas grand-chose pousser derrière les maisons. Oui, de la papaye qui croît à toute allure - c'en est même incroyable. Des bananiers - à ce qu'on m'a dit, ils ne poussent pas tout seuls, il faut leur donner quelques soins et les couper tous les ans. J'ai vu aussi des citronniers. Et une fois, des ananas dans un hôtel.

Peu de goyaves et de fruits de la passion, qui montent comme du chiendent en Martinique. Jamais de litchis, rarement leur équivalent local, le gnô : le truc rouge à gros poils qui ressemble au virus de la grippe vu au microscope électronique. Pas d'orangers - que j'imaginais naïvement pousser sous tous les soleils.

Je m'étonne de la rareté des manguiers : sont-ils vraiment adaptés ici ?

Il existe d'autres fruits exotiques que je ne trouve pas très bons. Est-ce par manque de familiarité que je ne les aime pas beaucoup ? Ou bien comme personne ne les aime en Europe, on ne les importe pas ? La poule et l’œuf...

Dans certaines régions, au nord de Phetchabun, on cultive des fraises qu'on envoie par avion en Amérique, pour agrémenter d'un paradoxe les brunch(e)s des Marriott, Hyatt et autres Sheraton en plein hiver. Elles ne sont pas moins chères que les espagnoles qu'on trouve en France, et tout aussi inégales - mais en cherchant sur place, on peut bien tomber.

Dans les jardins thaïs, on trouve des arbres avec des feuilles ou des lianes comestibles - parfois très âcres. J'ignore si ce sont des cultivars, ou s'ils ont pris racine par hasard.

Le médiocre intérêt pour les fruits tient sans doute au fait qu'ici, on ne termine pas le repas sur un fruit ou une note sucrée - d'autant que le sucre participe souvent à la confection du "plat principal".

Possible aussi que je n'aie pas vraiment compris comment fonctionne le jardinage en Thaïlande, comment il participe de la culture - au sens figuré.

Mais l'absence de manguiers me plonge dans la perplexité… et la frustration ! Mangue-julie, mangue-carotte, mangue-banane, mangue-térébenthine - où sont les variétés de ma jeunesse ?

Bien sûr, ce n'est pas la Thaïlande, c'est la région où Gérard de Nerval a écrit "Les Filles du Feu" - mon ancien jardin.

mardi 31 janvier 2017

Accrochage avec un thaï



Rester zen en toute occasion...


Hier, je suis allé à la chasse - la chasse sous-marine. Comme d'habitude, j'ai garé le pick-up dans un vague parking - un endroit qui sert de zone de transit pour un hôtel. Je m'étais rangé sur la route la première fois, mais on m'avait fait observer que le chemin était étroit, et qu'il valait mieux pour tout le monde que je me gare à cet endroit. Depuis, j'y ai laissé mon engin sans me poser de question - cette place en plein soleil n'a rien de spécialement intéressant.

Après une chasse longtemps infructueuse - trois prises en trois heures - la chance a tourné et j'ai tiré cinq poissons durant la dernière heure. Rien de bien gros, mais de quoi servir de bonnes fritures pendant deux jours. J'avais passé beaucoup de temps dans l'eau, j'étais fatigué, et je n'avais qu'une envie, rentrer.

J'ai pris l'habitude de mettre mes poissons dans un sac pour les protéger du soleil - on ne peut pas savoir ce que j'ai attrapé à moins de l'ouvrir. Je suis arrivé près du pick-up, je me suis déshabillé rapidement. Un type m'a hélé avec une désagréable familiarité, me demandant ce que j'avais pris. Je lui ai répondu que je n'avais rien pris d'intéressant, que des petits poissons. Il a demandé à regarder. Je lui ai dit que je préférais que non, je voulais rentrer, ma femme m'attendait… mais pour atténuer mon refus, je lui ai dit en plaisantant (à moitié) que je n'avais pas envie d'avoir noi na, la honte, parce que je n'avais pas pris de gros poissons. Je ne sais pas s'il m'a compris. Quand il a vu que j'entrais dans la voiture et que je m'apprêtais à démarrer, il s'est précipité sur ma portière, que j'étais en train de fermer, et l'a retenue...

Je pense être comme tout le monde, j'ai horreur qu'on me force la main. De plus, je supporte assez mal l'indiscrétion - sans doute plus mal que d'autres. En Thaïlande, il faut pourtant s'habituer à répondre avec le sourire quand on vous demande mille fois notre nationalité. Les thaïs sont d'une curiosité qu'aucune politesse ne semble modérer. On leur doit de dire d'où on vient, où on habite, éventuellement si on est marié avec une thaïe, depuis combien de temps on habite ici. Ne pas répondre (ou répondre "What the fuck, is that your business !!!" - grosse tentation) serait très mal considéré. Il existe une obligation de présentation qui n'existe pas en occident. D'autant plus vivace qu'avec un régime militaire, le contrôle fait partie de la vie quotidienne.

On pourrait considérer ces questions comme un signe d'intérêt. Non, et je suis catégorique. La plupart du temps, c'est une simple curiosité, et il n'y a pas la moindre lueur d'intérêt - sinon parfois vénal. Il m'est arrivé de supporter ce type de question en Indonésie, et la tonalité est différente. Par exemple, j'ai souvenir d'étudiants qui m'ont interrogé à brûle-pourpoint sur le mode de vie occidental : j'ai répondu avec plaisir. Mais cette espèce de fichage sommaire auquel on est soumis parce qu'on est farang, ça ne passe pas.

Bref, une violente irritation m'est tombée dessus quand l'homme a retenu la porte. Irritation qui a encore augmenté quand il m'a expliqué qu'il était le propriétaire de l'hôtel - laissant entendre que cela lui donnait des droits sur les gens qui se trouvaient sur ses terres. S'il avait eu un ton moins comminatoire, j'aurais pris cinq minutes, et je lui aurais montré les poissons. Mais il avait une sale gueule, un sale comportement, et j'étais fatigué.

J'ai donc répondu que je m'excusais, et que je ne reviendrai plus me garer ici puisque cela semblait poser problème - même si c'était quelqu'un de l'hôtel qui m'avait invité laisser la voiture sur cet emplacement. Là-dessus, je lui ai dit bye-bye, et j'ai commencé à tourner la clé de contact.

Il a alors poussé ma main, et mis la sienne sur la clé, comme s'il allait la prendre. Alors là, je l'ai repoussé assez vivement, et je l'ai regardé d'un air qui a déjà fait reculer un prof de math et un prof de philo quand j'étais lycéen - ne rigole pas, ne me demande pas quel air : je ne fais pas exprès, mais je te dis qu'en voyant mon regard, ces profs ont reculé de deux mètres, ils ont pris une grande respiration et m'ont renvoyé à ma place. C'est vrai, ces profs, ce n'était pas des mecs de la mafia. Je ne dis pas que je fais peur - juste que quand je ne suis pas content, ça se lit assez bien sur ma figure.

Il a senti qu'il était allé trop loin. Il a commencé à faire son mielleux, à dire qu'il fallait rester calme, qu'il demandait juste à regarder mes poissons, parce qu'il y avait une espèce que je n'avais pas le droit de chasser, et qu'il voulait s'assurer que je n'en avais pas pris. Et du baratin du même genre. Mais toujours insistant et bloquant la porte.

Je lui ai répondu que pour le poisson interdit, je savais (cf. l'anecdote que je raconte ici), et que je n'en avais pas pris. Et que je n'aimais pas qu'on me force - chan mai chop mi khon ti ban kap chan. Et que non, je ne voulais pas qu'il regarde, je voulais partir immédiatement.

J'ai vu dans le vide-poche de ma portière le solide couteau que j'y laisse comme outil - et une pensée m'a traversé l'esprit en éclair, aussitôt repoussée. Mais c'est dire à quel point j'étais agacé.

Je passe sur d'autres détails. Au cours desquels j'ai appris qu'il n'était pas le propriétaire, mais le fils du propriétaire. Finalement, il a gueulé qu'il ne voulait plus que je me gare ici, qu'il ne voulait plus que je pêche ici (au nom de quoi ?) Il a dit qu'il allait appeler la police. Très bien, parfait, lui ai-je répondu. Il y a eu un gap. Sans doute, il ne pouvait pas imaginer que j'aie le cul propre et que je refuse de me soumettre à son contrôle. Il a claqué ma portière en gueulant je ne sais quoi.

Je suis reparti. J'ai raconté l'épisode à Mai, qui m'a recommandé de ne rien faire - ma tendance naturelle aurait été d'aller au commissariat pour évoquer l'incident, ou peut-être d'aller voir le père sous le prétexte d'avoir utilisé une place sur son terrain, et de m'excuser pour amener l'affaire au jour...

J'ai aussi réfléchi à l'épisode. J'ai eu la malchance de tomber sur un petit chef, genre cacique local qui se croit tout permis. La réalité de son pouvoir est une vraie question, dans une petite île où tout le monde se connaît, c'est le fils d'un notable, sans doute - car être propriétaire d'un hôtel doit vous donner ce statut. Il y avait d'autres employés de l'hôtel dans le secteur. J'étais sur "son" terrain. J'ai bien fait de rester zen et de ne pas sortir de l'auto.

Mai a raconté l'histoire à une connaissance - la propriétaire d'un autre hôtel - qui lui a dit qu'un cas de dispute analogue s'était produit, et qu'à titre de rétorsion, le type s'était fait casser la jambe.

Comme quoi, le pays des mille sourires…

Non, je n'ai pas pris de photo - c'est juste un portrait-robot que j'ai fait après



dimanche 29 janvier 2017

Grosse surprise : les marées dans le golfe de Thaïlande



Une grande marée bretonne, près de chez moi, dans le Morbihan : ça a de la gueule, quand même !

Pour un breton, la marée en Thaïlande, c'est un choc. Au lieu de nos deux marées par jour (deux hautes, deux basses sur environ 25 heures), je découvre des marées qui n'en finissent pas. Plus de douze heures !...

Résultat pratique, si on dépend de la marée pour faire quelque chose - baignade, chasse-sous-marine  - c'est bien plus compliqué qu'au Guilvinec !

J'ai donc cherché quelques sites qui donnent la marée sur internet, j'en ai trouvé trois (notamment l'excellent Wisuki.com), et j'ai essayé de comprendre.

La première découverte, c'est que la côte ouest de la Thaïlande (la mer Andaman) jouit du régime de marées breton - les veinards !

La deuxième découverte, c'est que mes observations à Ko Kut (donc à l'est du golfe de Thaïlande) sont à peu près comparables à celles qu'on pourrait faire à l'ouest, de l'autre côté, par exemple à Hua Hin.

La troisième découverte, c'est qu'il n'y a que deux marées par jour au lieu de quatre dans le golfe de Thaïlande. Pourtant la lune est la même, le soleil qui joue aussi un rôle non négligeable aussi. La mer n'est pas plus visqueuse... Je pense que c'est la forme du golfe qui joue. Quand il est rempli au maximum, il met un temps fou à se vider.

La première marée, avec la lune au dessus de la Thaïlande, remplit le golfe. Puis la lune s'en va et la mer baisse. Quand la lune arrive de l'autre côté de la terre, douze heures après, une seconde marée montante arrive mais elle ne réussit pas vraiment à s'opposer au jusant, à la descendante, car le golfe n'a pas eu le temps de se vider.

Alors cette marée épuise ses forces en vain. Quand le coefficient de marée est important, il y a tellement d'eau à évacuer qu'on ne voit même pas le petit rebond montant. Il n'est perceptible que si le coefficient de marée est faible.

Voilà comme j'interprète les choses - sans doute de manière grossière car il y a des décalages, des asymétries est/ouest, et surtout des inerties. Honnêtement, je ne me suis pas pris la tête. Peut-être je me trompe du tout au tout, et j'attends les démentis et précisions de lecteurs qui en savent plus.


C'est certainement joli... mais la plage est très étroite ici, voire inexistante - Ao Phrao à Ko Kut

Bizarrement, la côte ouest du golfe de Thaïlande semble plus remplie d'eau que la côte est d'après les relevés des marées : la mer en pente, ce serait pas encore un coup de la force de Coriolis ? (tu sais, cette force qui fait tourner l'eau des chiottes dans le sens inverse des aiguilles d'une montre dans l'hémisphère nord, et inversement dans l'hémisphère sud.)

Dernier point qui va sans doute plaire au touriste qui veut se baigner jour et nuit : l'amplitude des marées est faible, un mètre trente environ pour les plus grandes marées. Donc il y a presque toujours de l'eau. Sauf quand on est sur un rivage au fond plat et qu'on est parti pour un régime de basses mers de 12 heures du matin au soir.

A l'inverse, j'ai été surpris de voir la faible surface de plage accordée aux baigneurs avec un régime de haute mer du matin au soir. Heureusement qu'il y a peu de touristes sur mon île, sinon, ils seraient vraiment serrés ! D'ailleurs, les chaises longues sont plus souvent sur l'herbe que sur le sable.

Ah oui, l'amplitude faible, c'est pour le golfe de Thaïlande. Du côté Andaman, dans l'océan indien, l'amplitude est double (2.7m). On comprend que ce golfe de Thaïlande, c'est un endroit complètement engorgé où l'eau circule mal.

En tout cas, il n'est pas idiot de regarder les tables de marée et de tenter de s'informer de l'état du rivage quand on a décidé de faire la ventouse sur la plage d'un hôtel en Thaïlande (ou qu'on est un fana de beach volley : le beach volley sans beach, c'est pas terrible. A bon entendeur, salut !)

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[Appendice : on sait que les chats ont l'oreille fine : ce sont de bons entendeurs ; on peut en déduire la formule, par substitution :
à bon chat, salut !
Ce qui me semble plutôt sympathique - saluer un bon chat. Mais on sait aussi que :
à bon chat, bon rat !
Des deux formules précédentes on déduit facilement :
à bon rat, salut !
Pourquoi pas. Et aussi,
à bon entendeur, bon rat !
Là, la formule est un peu énigmatique, pas très facile à caser dans un blog, mais je trouve qu'elle ne manque pas de panache.]




vendredi 13 janvier 2017

Le pied-donnez, la mer-en-pente et l'ogre aux crocs-de-sept-lieues de Ko Kut


Un matin que je me promenais dans Ko Kut, j'ai rencontré un ogre terrifiant.
Il me dominait de sa hauteur et laissait voir des dents de carnassier.
Sur son marcel était lugubrement écrit "Funny" !


"Regarde, me dit-il, qui je viens d'écornifler !
Ils n'ont pas voulu suivre ma leçon. Ton sort ne sera pas meilleur si tu ne m'écoutes pas !"
Et je vis sous ses crocs-de-sept-lieues deux cadavres encore pantelants...


"Mais si tu m'écoutes, tu apprendras très vite le croc-surf.
La première chose à faire est de trouver une mer-en-pente.
Je reconnais que c'est pas facile..."


"Quand tu l'as trouvée,
Tu t'accroupis dans tes crocs
Et tu te laisses filer."


"Pour tourner, tu tends le bras
Du côté où tu veux aller et tu penches...
Tu suis ?"


"Si tu vas trop vite,
Tu peux faire le frein avec tes fesses. Comme ça.
Sur une mer-en-pente, ça fait même pas mal."


"Mais dis-donc,
Ça n'a pas l'air de beaucoup t'intéresser, ce que je dis !"
Et l'ogre me jeta un regard sanguinaire et effrayant !


"Puisque c'est ça, tu vas voir !"
Et il me fit un terrible pied-donnez,
Dont je ne suis toujours pas remis !


(avec la participation d'une jeune actrice locale - étoile montante - que je remercie)