dimanche 31 décembre 2017

Une mauvaise affaire…



Le gobelet assorti aux oreilles du chapeau : faubourg St Honoré, on n'aurait pas fait mieux.

Aujourd'hui, jolie brise à Lam Chamuak : excellente session de planche à voile. Je me suis donné à fond, maintenant, mes bras trainent par terre comme ceux d'un orang-outan. En plus, j'ai une soif de damné, et dans la voiture, il n'y a que de l'eau chaude, à la mode thaïe.

Sur la route du retour, nous avisons un genre de marché, ou de fête : quelqu'un fait la circulation, il y a beaucoup de monde, on voit des tentes de marchands. Normal, aujourd'hui, c'est dimanche 31 décembre. Pourquoi ne pas s'arrêter (et trouver une boisson froide) ?

Nous trouvons une place pour nous garer sans trop de difficulté : une voiture s'en va et nous permet d'entrevoir un parc agréable (et juste devant, un mignon petit dépôt d'ordures).

Bienvenue à la fête !

Nous faisons quelques pas, et Fon attire mon attention sur des théières en porcelaine comme j'en ai longtemps cherché avant de renoncer. La théière en porcelaine est un must pour l'amateur de thé car elle est neutre au goût. Celles-ci ont la forme des théières en métal argenté autrefois fabriquées à Sheffield : cool !

Voici ce que nous emportons pour deux cents bahts (cinq euros) : un cadeau ! On croirait du Villeroy et Boch...

En m'éloignant, je me dis que j'ai bien fait de m'arrêter. Lourde erreur…

Tout près, il y a un temple. Dans son enceinte, un type qui vocifère dans un micro branché. Je ne comprends rien de ce qu'il dit, mais Fon va droit sur lui comme un zombie.

Pendant toute l'heure où j'étais là, le type ne s'est pas arrêté une fois. Les panneaux, traduction sommaire : du fric !
OMG ! En m'approchant, je constate que ce que je prenais pour des guirlandes festives, ce sont en fait des chaînes de billets de banque, certaines de plusieurs mètres.

Des billets de 20 et 100 baht : une fortune pour un thaï. La "liane" monte jusqu'en haut du temple grâce à des poulies.
De l'argent, il y en a partout. Il y a les guirlandes de billets, il y a aussi une myriade de petits présentoirs dans lesquels ont peut planter un bâton (inclus dans un kit de piété vendu à l'entrée du temple : il faut payer pour pouvoir donner). Et dans la seconde enceinte du temple, il y a un circuit de "tham boon" où on se recueille (et donne de l'argent) à chaque station.


Le tham boon, faire du mérite, consiste (entre autres) à donner de l'argent pour obtenir un bon karma : comme un compte en banque, plus il est rempli, mieux c'est (et plus ton banquier est content).  Ça fait penser aux "indulgences", rejetées par les luthériens mais toujours reconnues par l'église catholique.

N'étant pas thaï, j'ignore ce que ressente les thaïs (souvent pauvres) devant cette orgie d'argent. En tant qu'occidental, je suis vaguement écœuré (et j'ai l'impression d'un ratissage systématique). Je faisais une remarque parallèle en Russie où les églises orthodoxes reconstruites, souvent magnifiques, contrastent avec la pauvreté de moujiks. On me répondait que ces moujiks, à défaut d'avoir une belle maison, avaient au moins un beau lieu de culte. Pas totalement convainquant.

Fon décide de faire le circuit : le bénéfice sur les théières va sans doute passer en tham boon et ça m'agace. D'autant qu'il n'y a de Fanta vert glacé nulle part. Je fais le pied de grue, je m'ennuie, je regarde les gens, une foule sympathique et joyeuse. Manifestement le fond de l'Isan est de sortie, des gens qui n'ont jamais dû entrer dans un cabinet de dentiste de leur vie.


Une thom avec une bonne tête et son amie se font un selfie : je les photographie et elles me sourient. Peut-être tu ne sais pas ce que c'est, une thom ? Une lesbienne thaïe qui adopte un look masculin normé, et d'ailleurs plutôt seyant. Les thom sont parfaitement intégrées ici. Même en pleine cambrousse.

 Coupe courte au rasoir, raie, pattes longues et un peu de gel. J'aime, car ça ne fait pas hommasse, ça fait homme

Fon sort enfin. Je l'arrache à ces lieux de perdition. Sur la gauche, une loterie à l'ancienne, avec des barbies et des peluches vraiment pas terribles : pourvu que Nam ne voie rien. Je presse le pas...

Le lien entre le ticket et le lot est-il parfaitement déterminé ? Il y a quelque chose de bon enfant - et de terrifiant dans la confiance des thaïs dans leur karma.

Ouf, nous voilà repartis. Dans la voiture, Fon examine une théière et me montre le fond : c'est écrit Villeroy et Boch. "Ce sont sans doute des copies", me dit-elle.

Flûte ! Je ne pourrai même pas en rapporter une en France !




lundi 25 décembre 2017

Au Pala... Hotel


Le coin relaxation. Les bouteilles vides apportent une note fantaisiste. Compense-t-elle la dimension ascétique du hamac ?

Tant qu'à faire d'aller à Bangkok pour le visa, Fon m'a suggéré d'aller plus au sud, vers Rayong, afin de retrouver une amie qu'elle n'a pas revue depuis des années. Nous quittons Sukkhumvit - et deux heures plus tard, nous roulons au pas dans l'amper, en quête d'un hôtel.

Autant profiter de la mer. Nous nous retrouvons le long d'une plage : petite marche qui se termine dans un restaurant où on peut se rafraîchir. Je demande un Fanta si khiao  - Fanta vert dont je n'ai jamais été capable d'identifier le goût, mais que j'aime bien : je ne suis pas bégueule sur le chimique.

Nous remontons une avenue. A cinquante mètres de la mer, nous avisons un endroit plutôt engageant. C'est le Pala Hotel, dont les murs blancs sont surmontés de petits drapeaux thaïs. Pala... Hotel : tout un programme !... Pour un prix encore raisonnable, nous prenons une chambre. J'y trouve une banquette et une petite table parfaite pour un ordinateur. Mais en ouvrant la salle de bain : un nuage de Stukas de la dernière guerre. Pas surprise, la tenancière dégaine sa DCA et pschii, pschii, elle fait un carnage. Maintenant, nous marchons sur un tapis de moustiques géants morts : ça craque un peu mais c'est doux aux pieds... Elle est vraiment sympathique, cette patronne, et Nam a un bon contact avec elle. Nous payons, et en route pour la plage.

Comme souvent en Thaïlande, il n'y a pas vraiment de plage… On a bétonné tout près de la mer. Et les marées (comme je l'ai expliqué dans un précédent post) durent douze heures ici et non six : quand la mer est haute, elle le reste. L'eau n'est pas très propre, la bande de sable restante est jonchée de détritus : excellent, c'est le signe que nous sommes dans la vraie Thaïlande ! D'ailleurs, on voit au loin des constructions qui font penser à une usine de produits chimiques - à moins que ce ne soit une station d'épuration. On ne saurait être plus couleur locale !

L'amie rejoint Fon, et tout le monde est content.

Le soir, d'autres signes nous montrent que nous sommes vraiment dans un endroit typique. Le matelas est en alliage massif de chêne-zirconium, moitié amical pour les vertèbres. Et la douche offre deux possibilités : un ébouillantage immédiat ou une douche froide, autrefois considérée comme excellente pour les troubles mentaux. J'avoue que je ne sais quoi choisir, les deux me tentent diablement. A y réfléchir, l'ébouillantage immédiat va mieux au teint du homard qu'au mien. Quant aux troubles mentaux, justement, je suis guéri (depuis hier). Alors, je fais l'âne de Buridan et je reste dans ma crasse. Mais je note dans mon petit carnet - ça peut servir à d'autres : bon point, l'établissement fait thalasso.

C'est l'heure de dîner. Il y a dans le coin une invraisemblable quantité de chiens. Plus vindicatifs qu'à la campagne. En sortant de l'hôtel pour aller au restaurant d'à-côté, je suis accompagné par un concert d'aboiements hargneux. Heureusement, certains sont à la laisse. J'espère ne pas tomber sur eux dans la nuit noire quand nous rentrerons.

Au restaurant, c'est donnant-donnant. La grosse patronne me nourrit. A charge pour moi de nourrir une dizaine de moustiques affamés. Fair enough - mais pour les moustiques, c'est gratuit. Ici, la bouffe est bonne mais les portions sont maigres - il ne faut pas que les moustiques fassent du cholestérol. Heureusement je perds vite l'appétit en contemplant l'immonde boîte où sont rangés les épices, couverte de traces de crasse grise.

En face de nous, une famille thaïe. Ils ont quasiment garé la voiture dans la salle du restaurant. La fille porte une robe rouge vif qui ne passe pas inaperçue. Personne ne parle. La fille se prend en photo avec son portable. Douze minutes - j'ai regardé ma montre. Et puis on leur a apporté la bouffe. On ne parle pas la bouche pleine. Voisins agréables et silencieux.

Dans l'intervalle, j'ai le temps de parcourir une étude hollandaise selon laquelle 83% des gens qui pratiquent le selfie n'ont pas une vie sexuelle épanouie. Soulève ta jupette rouge, ma fille...

En fait, notre coin, c'est une petite station touristique pas trop connue des étrangers. Il n'est qu'à moitié envahi. En Thaïlande, on a le choix entre le confort des stations balnéaires pour farangs, et les endroits typiques, d'un confort très relatif. Il faut savoir ce qu'on veut - les capotes usagées sur la plage ou les bouteilles de plastique avec les restes de filets de pêcheurs.

Ici les lampadaires sont en or : c'est Monte-Carlo !

Au bout de deux jours, on a décidé de rentrer. En roulant, j'ai pensé à mon ressenti - un peu négatif, je reconnais. On peut voir la Thaïlande de plusieurs manières, selon l'humeur du moment. Le regard que j'ai porté sur cette petite station n'est ni plus juste ni plus faux qu'un autre. On peut aussi aller dans des endroits plus coûteux, un peu plus propres en apparence, et ne voir que des touristes - c'est une option.

En repartant, j'ai eu un éblouissement en tombant sur un panneau au bord de la route.  Pala Hotel : ce n'est pas qu'ils aient caviardé les deux dernières lettres ; c'est la plage qui s'appelle Pala beach. Au cas où tu voudrais regarder sur Google pour tes prochaines vacances...





dimanche 17 décembre 2017

Le sphinx à deux pattes


Une infirmière du service de réa à l'hôpital Maharat de Korat : elles sont triées sur le volet
Hier, en allant faire de la planche sur mon lac habituel, j'ai vu une scène étrange sur la route. Un chien, les deux pattes de devant posées à plat - un peu comme le chien qui dodeline de la tête sur la plage arrière d'une 404 Peugeot. Ou si ça ne te dit rien, comme le sphinx. Mais lui, il a la tête bien droite et fixe la pyramide de Giseh. Alors que ce chien là avait gentiment posé  son museau sur ses pattes, un peu sur le côté, comme un bon toutou qui s'endort auprès du feu, pénard, et qui digère en pétant.

C'est ce que j'ai vu de loin. Un chien tranquille posé au beau milieu de la route, et que les voitures évitaient.

Mais quand je me suis rapproché, c'était atroce. Le chien était bien là - ou plus exactement l'avant d'un chien. Tout le reste, l'arrière-train, était une bouillie sanglante de viscères répandus sur le macadam. Un poids-lourd, sans doute. Le chien pas assez rapide qui traverse pour rentrer chez ses maîtres. Il évite les roues avant, mais les roues arrière arrivent à toute vitesse, avec le bruit terrifiant du moteur et l'arbre énorme qui tourne au dessus. Paniqué, il essaye de passer par l'ouverture. Mauvais calcul. Le caoutchouc noir l'aspire et lui écrabouille les reins...

Horrible. Je ne l'ai vu que trois secondes. Mais j'ai eu envie de vomir une bonne partie du trajet.

Plusieurs journaux ont publié des articles sur le Nobel d'accidentologie décerné à la Thaïlande. Plus de 24 000 morts cette année. Des efforts méritoires pour se hisser à la première place : troisième en 2013, deuxième en 2015, et maintenant, la consécration, médaille d'or teintée de sang. Immédiatement suivie par une cohorte de pays africains.

Techniquement, la mortalité est largement due à la nature du parc : un grand nombre de motos qui se confrontent à un grand nombre de voitures, ce n'est jamais bon. Un mort thaï sur deux est un motard.

Pink is pink !
Si on compare avec le pic de mortalité routière française dans les années 70, on se rend compte que la France ne faisait pas tellement mieux à l'époque : 16 000 morts pour une population inférieure de 22% à la population thaïe actuelle - donc un taux pas tellement plus bas. Et pourtant, la France était favorisée par un nombre inférieur de deux roues (même s'il y avait encore beaucoup de mob rouges et de mob bleues chez les ouvriers). Le réseau routier français était comparable, sinon meilleur que le réseau thaï d'aujourd'hui (il y avait plusieurs autoroutes sur les grands axes).

Donc pas d'excuses, sauf une peut-être : les véhicules de l'époque étaient bien plus dangereux. Peu étaient équipés de ceintures, le frein à disque existait depuis peu, mais pas encore l'ABS ni les airbags. Cela dit, 90% au moins des accidents seraient dus à des erreurs de conduite. L'état de la voiture n'interviendrait pas pour beaucoup (ce qui se discute : l'état de la voiture n'est pas une cause d'accident mais un facteur d'aggravation).

Il faut reconnaître que les thaïs ne conduisent pas très bien. Chaque fois que je prends le volant, je constate qu'ils ne respectent pas les distances de sécurité - ils collent. Ils forcent très souvent le passage et obligent à freiner en déboitant brutalement pour doubler. Bref, ils se mettent délibérément dans des situations à risque.

J'ai passé le permis en Thaïlande. Bien moins difficile qu'en France. Les vidéos qu'on nous a fait voir mettent l'accent sur la courtoisie au volant, mais ne disent pas grand-chose sur les conditions de mise en danger. On montre en boucle un type à moto à qui une voiture fait faire un superbe vol plané - et qui meurt précise la vidéo. Mais les thaïs en regardent tous les jours des pires sur Youtube, ça ne leur fait ni chaud ni froid.

Il y a peut-être aussi les "arrangements". Ainsi, après une coûteuse semaine d'auto-école durant laquelle elle a conduit deux heures par jour, Fon a eu son permis - mais l'état lamentable de notre voiture après quatre mois d'utilisation montre que l'examinateur avait été bien indulgent !


J'ai lu sur des forums des commentaires étranges. La mauvaise conduite des thaïs serait due à leur indifférence religieuse à la mort, à la croyance au destin, à la résurrection. A je ne sais quelle particularité psychologique qui les différencierait des conducteurs occidentaux. Voire à un manque d'attention quasi neuropsychiatrique. Commentaires ethnocentriques, à la limite du préjugé racial - surtout assertions non démontrées qui n'apportent pas grand chose à la compréhension du phénomène.

Sans doute le problème thaï vient-il d'une mauvaise formation des conducteurs et d'une mauvaise gestion de la répression. La formation n'est pas tellement meilleure en France, mais la contrainte est nettement plus forte, avec un gros budget - plus important qu'en Thaïlande : les Thaïs ne sont pas plus cons, ils sont surtout plus pauvres.

Je n'aime ni la répression bête, ni l'encadrement rigide auquel on est soumis en France à n'importe quel propos. Je ne respecte pas le code de la route, je dépasse souvent les limites de vitesse. Il m'est arrivé de rouler avec un coup dans le nez, et je fais des tas d'autres choses qui sont défendues. Parce que j'estime pouvoir juger de la dangerosité des situations par moi-même. En Thaïlande, je roule parfois sans casque à moto. Et en voiture, sans ceinture. Mais toujours sur des petites routes désertes. Je ne ralentis pas près des écoles… le dimanche. J'aime bien cette liberté que m'octroie le pays, et j'accepte en contrepartie de prendre infiniment de précautions quand je roule au milieu du troupeau, parce que c'est moi qui décide de mon type de conduite, et non un apparatchik du ministère des transports.

J'ai peut-être tort. Le fait que je n'aie pas eu d'accident depuis trente ans sinon plus ne veut pas forcément dire que ma conduite est la meilleure. J'ai peut-être eu de la chance. Si on a une chance sur mille d'avoir un accident en trente ans, mais si j'ai multiplié cette probabilité par dix par ma conduite déréglée, j'ai fait une énorme bêtise. Et pourtant la probabilité d'avoir un accident, une chance sur cent, resterait encore faible.

J'aime à penser que cette conduite hors la loi n'est pas dangereuse, parce qu'elle minimise les risques non par l'obéissance aux règles mais par l'appréciation du danger au cas par cas. Honnêtement, à 160 km/h sur la voie du milieu d'une autoroute absolument déserte, route sèche, en plein jour, bien sanglé dans une voiture parfaitement entretenue, qu'est-ce qu'on risque ? Ou bien trois heures du matin, carrefour dégagé, un feu rouge, absolument personne : je trouve ça limite zarbi d'attendre le vert.

Utopique d'imaginer qu'on ne dresse pas les gens à suivre des règles, mais qu'on les instruise, qu'on leur explique en quoi elles font sens afin qu'ils les appliquent à bon escient ? Ou bien est-ce qu'on doit prendre tout le monde en bloc pour un tas d'imbéciles, imposer des règles surprotectrices à suivre à la lettre, afin que même les crétins sauvent leur peau (et celle des autres) ? Je ne sais pas répondre. Et toi ?

Il y a un point dont je n'ai pas parlé à propos des statistiques d'accidents. On peut rapporter le nombre de mort à la population, mais on peut aussi le rapporter au nombre de voitures. Et là, on observe que la situation en Thaïlande n'est pas si différente de la situation en France en 1970 (si tant est qu'on puisse se fier aux données recueillies).

En 70, on avait à peu près 14 millions de voitures et 14 000 morts. Donc 100 morts pour 100 000 voitures. En Thaïlande aujourd'hui, on a 75 morts seulement pour 100 000 voitures. Je sais bien qu'il faudrait tenir compte aussi des motos (mais je n'ai pas les données). Quand même : sur ce coup, la France a fait pire que la Thaïlande…

Courage !  Ce n'est qu'un simple retard. Qui sera rattrapé dans quelques années, quand il n'y aura plus que des voitures-robots sur l'autoroute Paris - Bangkok !
Justement, à propos de Bangkok : beaucoup moins de morts qu'ailleurs. Le paradoxe s'explique aisément : on ne peut pas rouler vite.




mercredi 13 décembre 2017

La chambre à coucher, secret des liens familiaux en Thaïlande ?


Le creuset d'une relation parents-enfants réussie : quelques planches, un niveau de confort qui tend vers epsilon ?

Je me suis souvent demandé à quoi tenait la force du lien entre les parents et les enfants thaïs. La solidarité qu'induit souvent la pauvreté ? Je passe. Il y a quelque chose d'autre. Alors voici une hypothèse - une toute petite hypothèse et sans doute pas la seule explication.

Au fait, tu te souviens du lit où tu dormais quand tu étais petit ? Moi oui. C'était un lit en bois qui avait servi à plusieurs cousins. Avec des barreaux assez rapprochés pour qu'on ne puisse ni s'échapper ni se coincer la tête dedans. Il devait faire un mètre de long : une cage à la Louis XI... Mais après ?

Après, il y a eu le lit de ma grand-mère. Pour d'obscures raisons, la moins ténébreuse étant qu'il n'y avait qu'un seul lit à deux places à l'étage, ma grand-mère nous a accueillis dans son lit, ma sœur et moi.

Ce qui signifie plusieurs choses. D'abord, qu'elle faisait lit à part avec mon grand-père. Sans doute depuis qu'elle avait appris qu'il avait une poule - une maîtresse régulière...

Ensuite, que ma mère avait fui mon père et son caractère ombrageux, et s'était réfugiée chez ses propres parents - elle y a habité un bon cinq ans avant de prendre un logement à part.

Enfin, cela laissait penser que ma mère était prête à céder ses prérogatives maternelles - pour un prétexte aussi futile qu'une taille de lit.

J'ai un tellement bon souvenir de ces veillées, de ces lectures qui ne duraient jamais assez longtemps ! Si je ferme les yeux, j'entends la voix de ma grand-mère qui "prenait le ton", je vois son regard baissé sur le livre, son profil nappé d'ombre par la lumière douce de l'abat-jour. Et sur la table de nuit, la boîte ronde et violette de réglisse, près de la burette d'huile goménolée et la fiole d'essence algérienne censée dégager les bronches - armes inoffensives que ma grand-mère brandissait au premier éternuement.

Je la soupçonne d'avoir pris plaisir à lire Sylvain et Sylvette. Même si, comme Nam aujourd'hui, nous demandions à ce qu'elle nous relise le même livre, sinon le même passage cinquante fois. Encore ! Encore ! Encore !...

Inutile de dire que j'adorais ma grand-mère. Mais quand j'ai eu sept ans, ma mère a trouvé à redire à cette promiscuité. Parce qu'elle s'inquiétait de l'emprise de sa mère sur ses propres enfants ? Un peu Une question de décence et de convenances ? Sans doute. Mais surtout, ma mère en tenait pour une éducation à l'anglaise (elle combattait Sylvain et Sylvette en me lisant Kipling). Un garçon qui dort avec sa grand-mère : incompatible avec ses idées éducatives. Le petit mâle doit suivre un chemin rude pour devenir un homme...

Une chambre était libre : on m'y a expédié - paradis perdu. Pour faire passer la pilule, on m'a fait valoir qu'elle correspondait à un changement de statut : j'étais un grand maintenant. J'y ai cru. Les faux honneurs te feraient accepter n'importe quoi... et en l'occurrence, je n'avais pas le choix. 

Mais quel est le schéma en Thaïlande ?

La nuit, Fon se partage entre notre lit et celui de notre fille. Elle s'endort tous les soirs avec elle. Elle se relève au milieu de la nuit pour me rejoindre - mais vole au chevet de Nam dès qu'elle l'entend soupirer. Hors de question de la laisser geindre trois minutes avec l'espoir qu'elle se rendorme.

Les parents thaïs exigent des enfants une obéissance plus stricte que celle qu'on demande en Occident - parce que les parents savent, ils ont l'expérience. En revanche, ils ne se sentent absolument pas obligés de leur "apprendre ce que c'est, la vie", et leur enseigner, par exemple, qu'ils ne sont pas des enfants-rois. Et que les parents peuvent parfois désirer un peu d'intimité.

Personnellement, je trouve qu'exiger trop d'obéissance est absurde. Le principe d'une éducation qui enseigne aux enfants la maîtrise de soi, l'attente, la frustration me semble tout aussi idiot dès qu'il s'applique sans motif réel. Les seuls motifs de répression sont pour moi les dangers (jouer avec des ciseaux...) ou ce qui menace le bien-être ultérieur de l'enfant (ne pas se gaver à en être malade... et encore !) La bonne éducation ? Elle doit être enseignée et non imposée. Et doit venir du cœur, si possible.

Les parents thaïs se sentent dispensés d'émanciper leurs enfants. Ils ne se réjouissent pas de leur autonomie précoce et ne font rien pour les pousser hors du nid. Les parents occidentaux ont la phobie d'élever un Tanguy. Ils pensent que l'indépendance est un facteur de réussite dans la vie. Alors que les parents thaïs pensent que de solides racines familiales permettront à leurs enfants de mieux supporter l'adversité quand viendra le moment.

Mes pensées vont à tous ces enfants européens et américains qui dorment dans leur chambre, seuls - pour leur bien...et s'envolent du nid à vingt ans pour ne revenir qu'à contrecœur, à Noël ou à Thanksgiving... Tandis qu'à Bangkok, une fille de ma connaissance fait quatre heures de bus tous les samedis pour dormir chez ses parents...

La communauté de sommeil avec les enfants est-elle une règle en Thaïlande ? En tout cas ce n'est pas une obligation : il y a de l'espace dans les fermes. Fon me dit qu'elle dormait avec ses parents, sur le même grabat, avec son frère. "Comme ça, on se tient chaud, on se sent bien, j'aimais..."

Elle sait bien qu'il y a beaucoup de pères pédophiles en Thaïlande. Mais qu'y faire, il y aura toujours des méchants. Et le plaisir d'être en famille, n'est-ce pas le plus important ?

Fon a dormi avec ses parents jusqu'à l'âge de onze ans. Onze ans ! Je n'ai pas osé lui demander si elle les avait vus faire l'amour…

Qui sait le rôle de la promiscuité dans les relations familiales - promiscuité tellement honnie en occident ? Heureux ceux qui sont bardés de certitudes...

La toilette à la ferme : on apprend à s'asperger avec une coupelle dès le plus jeune âge.




dimanche 10 décembre 2017

Les vents en Thaïlande


La pointe des arbres salue... On m'a dit que je pourrai faire de la planche à voile en Thaïlande. C'était juste... du vent !

Non, il n'est pas dans mon intention d'étudier la pratique de la vesse dans le métro de Bangkok, ou le statut du pet dans les manuels de civilité thaïe - encore moins d'écrire un nouvel art du contrepet. Sujets qui présentent pourtant un intérêt et que je traiterai peut-être un jour.

J'ai juste remarqué un fait curieux, que tous les météorologistes connaissent par cœur j'imagine, et qui concerne le vent.

Ce fait, je l'ai vérifié sur Weather Underground. L'occasion de louer cet excellent site météo alimenté en données par des stations météo personnelles - d'où une très large couverture.


La page "10 jours" de Weather Underground pour Pimai, Thaïlande. On voit que les chances de neige sont basses.

En France, et de manière plus générale sous nos latitudes, les horaires du vent sont variables et irréguliers. J'ai vérifié à Nantes, à New York, à Berlin sur la décade à venir. Et aussi à Chicago où l'on observerait peut-être un léger renforcement du vent en milieu de journée - mais pas sûr. Renforcement que j'imagine dû à des échanges thermiques entre le lac Michigan et la mégapole.

En revanche, à Pattaya, à Korat, à Chiang Mai, à Phuket, à Bombay (Inde) ou à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), on observe un très net renforcement du vent en milieu de journée. Si bien que sous ces latitudes, on a un schéma constant et régulier sur 24 heures. Le graphe du vent sur dix jours ressemble à une succession de dents de requins (pas de dents de scie, parce que les dents de scie sont régulières).

Bordeaux : pas de rythme
Boston : intéressant parallélisme de chaque côté de l'Atlantique
Dakota (Illinois) : mou
Moscou : toutes ces villes du nord n'ont pas de rythme de vent. Peut-être un peu plus en été ?

L'explication est sans doute simple. Probablement un phénomène thermique. Avec une interférence des alizés ? D'ailleurs, en regardant attentivement, on constate que même dans les régions tempérées, midi correspond souvent à un petit renforcement du vent.

Je ne sais pas si je dois rapprocher mes dents de requin du vent solaire qu'on a l'été sur les côtes atlantiques : la différence de capacité à emmagasiner de la chaleur entre la terre et la mer aboutit à une différence de restitution de cette chaleur, avec :
- des airs plus chauds sur la terre pendant la journée (air qui monte et engendre une aspiration horizontale de l'air de la mer - donc vent qui souffle de la mer vers la terre)
- des airs plus froids sur la terre pendant la nuit : air qui se plaque au sol et se fait aspirer par le large  : aspiration horizontale de l'air vers la mer - donc vent de terre (vers la mer).


Boca Raton, en Floride : le rythme est nettement plus visible.
Nakhon Pathom, Thaïlande : les dents de la mer à 20 km

New Dehli, India : jolis crocs

Ici à Korat, j'observe les dents de requin. Un vent solaire pourrait-il agir à une si grande distance de la mer ? Au milieu de l'été, en France, le vent solaire se manifeste jusqu'à 200 km de la côte. Et à Chengdu, au beau milieu de la Chine et 2000 km des côtes, par 32° de latitude nord, le phénomène semble très atténué mais encore présent. La question reste ouverte.

Bref, en Thaïlande, il y a du vent entre 11h. et 14h. Le matin et le soir sont toujours paisibles et agréables... A midi, selon mes observations, on a rarement plus de 12 nœuds. Et pendant la saison touristique, décembre janvier février, encore moins.

Moins qu'en France ou Guadeloupe ! Funboarders s'abstenir...


vendredi 8 décembre 2017

Sons of a bitch !


Mon repas de ce soir ?

En ce moment, il y a du vent, et je vais régulièrement naviguer sur la retenue d'eau de Lam Chamuak, cet endroit désert, rural et maléfique qui me fascine (et dont j'ai déjà parlé ici et encore ici).

Chaque fois que nous empruntons la route de terre bien cabossée qui mène au lac, nous voyons cinq chiots qui vivent leur vie au milieu des champs de cannes, loin de toute habitation. Ce sont des animaux de bel aspect, d'allure sympathique. On ne voit pas leurs côtes. Ce qui est amusant, c'est qu'on dirait qu'ils ont eu cinq pères différents : sons of a bitch !

J'arrête le pick-up et j'approche. L'un, qui ressemble à un ratier, file à toute allure. Il en reste quatre. Le blanc pelucheux fait front et aboie courageusement. Encore dix mètres, le gris détale sur la gauche dans des fourrés. Cinq mètres, deux autres se précipitent en contrebas, dans une mare. Il ne reste que le gueulard. Il me regarde d'un œil où on lit la crainte, mais aussi une interrogation : sans doute le plus courageux, peut-être le plus intelligent ? En tout cas celui qui mériterait le plus d'être ramené à la maison.

- Il n'y a pas de maisons aux alentours. Ils ont sans doute été abandonnés, me dit Fon.
- C'est étrange ! Ils auraient pu les tuer à la naissance.
- Ah non !
- Mais est-ce qu'ils ne vont pas mourir de faim, livrés à eux-mêmes ?
- On n'a pas le droit de tuer les chiens en Thaïlande. Strictement interdit. Depuis très longtemps.
- Mais pourquoi ?
- C'est dans la loi… Autrefois, on mangeait les chiens ici.
- Par imitation des chinois ?
- Je ne sais pas qui a imité qui…
- Mais c'est quoi, le problème ? On mange bien les poules.
- Je sais, on mange les poules, les canards, les zébus, mais ce n'est pas pareils. Les chiens, on les a parce qu'ils gardent la maison.
- Et alors ?
- Ce serait cruel de les manger…

Elle a sorti le dictionnaire, parce que là, cruel, c'est vraiment un mot que je ne connais pas.

Voici une photo complètement con, que j'ai piquée sur Wiki : elle s'intitule vietnamese dog food. Mais si je t'avais pas dit, comment aurais-tu deviné que c'était du chien ? Par l'odeur de chien mouillé ? Ou le jappement plaintif quand tu croques ?

Il paraît que la religion bouddhiste n'est pas très favorable aux repas de chiens. Peut-être la raison pour laquelle la Thaïlande n'est pas connue par cet élément culturel - qu'on attribue aux chinois et aux vietnamiens. Mais d'après Wiki, il y avait des boucheries de chiens à Paris jusqu'au début des années 1900. Alors dans la poche, le mépris et l'invective.

Le vent souffle, le lac m'attend, il faut remonter dans le pick-up. J'aurais bien ramené le gueulard à la maison - avec qui je me sens en sympathie, va savoir pourquoi ! Mais il y a déjà quatre chiens à la ferme…

J'espère que tu n'as pas prévu de passer tout de suite à table. (Photo par Schwede66 — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=24134448)




mardi 5 décembre 2017

La main de ton frère sur la bourse de ta soeur


La politique de la terre brûlée : un classique thaï...

Dans mon précédent post, j'évoquais les questions d'héritage à la campagne. Je me demandais si dans les familles pauvres, la terre n'était pas avant tout perçue comme un outil de subsistance personnel plutôt qu'un bien spéculatif. En fait, la différence est ténue, et tout peut facilement basculer. Comme le montre la suite de cette histoire - l'histoire de la famille de Fon.

On se rappelle que les parents sont morts et qu'il reste 5 frères et sœurs en âge de travailler. Deux vivent à Bangkok, un ancien moine et une recluse. L'un des fils restant exploite la terre de sa femme. Les deux autres, le père de Fon et sa sœur cadette cultivent les vingts acres de l'héritage.

En réalité, le père de Fon n'est pas propriétaire des dix acres qu'il cultive. Mais dans la famille, on est trop pauvre pour payer les frais de succession : ça fait donc dix ans que la terre appartient à un mort et qu'elle est cultivée par un des héritiers sans contestation ni sans contrepartie pour les autres - chacun se débrouille avec ce qu'il a, avec philosophie.

Ce que j'ai appris depuis, c'est que les dix autres acres appartiennent légalement à la sœur. Elle vivait avec sa mère et s'est occupé d'elle jusqu'à sa mort. Bien avant que le coût des frais d'enregistrement ne s'envolent, la mère a fait donation de cette terre à sa fille qui détient maintenant la chanote - le titre officiel de propriété.

Il y a deux ans, l'ancien moine est venu rendre visite à sa sœur rustique. Il lui a demandé si elle pourrait lui prêter sa chanote pour cautionner l'achat de sa maison à Bangkok. La sœur n'a pas pu lui dire non - le principe d'entraide est encore très vif ici. Mal lui en a pris. Le frère a acheté sa maison, et dit maintenant qu'il n'a plus d'argent pour payer sa dette.

Comme souvent, l'emprunt n'a pas été contracté dans une banque, mais chez un riche prêteur - l'usure est un sport en vogue en Thaïlande. Maintenant, le prêteur exige son argent, et peut s'emparer des terres sans problème à ce qu'il paraît.

Que va faire la sœur ? Elle n'a pas vraiment le choix. Elle va rembourser le prêteur.

Il semble qu'il soit assez commun de s'engager les uns pour les autres en Thaïlande. J'ai entendu parler d'autres affaires. Avec les embrouilles et résultats calamiteux dont l'histoire de cette famille donne un exemple parmi d'autres. Stupidité ? Respect outrancier de devoirs de réciprocité ? Difficile à dire. Ce que j'observe, c'est que le problème vient du frère urbain : la ville endroit d'amoralité et d'oubli des traditions ? Avec la main de ton frère sur la bourse de ta soeur...?

Balisé par un simple chapeau de clown, Sa Majesté le Riz prend l'air sur le bord de la route...


mercredi 29 novembre 2017

La terre de l'Isan et la généalogie de la misère


La récolte du riz : ambiance conviviale, mais je n'ai jamais entendu le chant des moissonneurs.

J'ai écrit dans mon post précédent que le père de Fon (ma compagne) possédait dix acres (quatre hectares) de terre à blé. C'est faux.

A qui peut bien appartenir une terre quand le propriétaire en titre est mort depuis dix ans ? C'est ce que je vais essayer de démêler.

A l'origine, la terre appartenait à la mère de Fon. Elle est morte après avoir eu huit enfants, six garçons et deux filles. Trois des garçons sont morts - l'un du sida que lui a transmis sa femme qui savait mais ne lui a pas dit, les deux autres d'accidents de la route - tribut à peine inhabituel d'une famille thaïe.

Il reste donc trois garçons et deux filles. Occupons-nous d'abord des filles (après un tirage au sort fait à l'aide d'une pièce non truquée afin de respecter l'égalité femme-homme et homme-femme).

L'une des deux filles vit solitaire à Bangkok, sans enfants. Elle ne veut pas entendre parler de la campagne et ne revient jamais à Donchompu. Elle se désintéresse donc totalement de la terre.

L'autre fille cultive dix autres acres qui appartenaient aussi à sa mère.

La sœur, avec son masque noir : le Zorro du champ de riz...

Pour les garçons, même schéma. L'un des fils est parti à Bangkok. Plus doué que les autres pour l'étude, il est devenu moine. Un peu plus tard, on l'envoie s'instruire en Inde. Là, il épouse une "femme qui a un point rouge sur le front" avant de revenir s'installer définitivement à Bangkok avec elle. Ils n'ont pas d'enfants. Il vient si rarement à Donchompu que Fon ne connaît pas sa profession. Enseignant, pense-t-elle, mais elle ne sait ce qu'il enseigne ni à qui.

Ce qui fait deux enfants à Bangkok sur les cinq survivants. Étonnant car ils auraient pu s'installer à Korat - quand même deux millions six cent mille habitants - à 38 km de Donchompu. Bangkok est distante de 280 km. La sin city of Asia attire même les populations autochtones ?

Bref, le professeur de Bangkok ne s'intéresse pas du tout à la terre. En revanche, le dernier frère s'y intéresse, mais il s'est arrangé autrement : sa femme est propriétaire, et c'est lui qui fait fructifier, sans réclamer quoi que ce soit à son frère ou à sa sœur qui exploitent la terre familiale.

Résultat, le père de Fon est le seul à cultiver les dix acres, et sans contestation. Ouf…

C'est la suite qui pourrait poser problème. Il y a bien des titres de propriété des vingt acres de la grand-mère. Le père de Fon en détient une partie, sa sœur l'autre. Mais la grand-mère est morte, il n'y a plus de propriétaire officiel.

La grand-mère avait avait hérité cette terre à une époque où une simple déclaration permettait l'octroi d'un titre de propriété. L'employé de l'amper (ou chef-lieu de canton) venait voir sur place, faisait quelques vérifications et l'affaire était faite.

Simple déclaration ? Ça semble trop facile… mais il aurait été imprudent de tricher dans un petit village. Imagine ce qu'il adviendrait d'un arnaqueur sous les faucilles des coupeurs de riz... pourrissant dans un fossé, moitié dévoré par les bêtes, retrouvé longtemps après... Même pour des terres laissées par un propriétaire sans descendance, des membres lointains de la famille ne les auraient pas laissées en jachère plus d'un mois : impossible de se faufiler sur des terres à l'abandon - ça n'existe pas.

Du gris et du vert à longueur de journée : une explication du goût des thaïs pour les couleurs criardes ?

Aujourd'hui, il faut obligatoirement passer par un juriste pour préparer les documents. C'est hors de portée des bourses de beaucoup d'héritiers potentiels. Alors le père de Fon continuera de cultiver la terre qu'il cultive depuis trente ans - une terre qui appartient à un fantôme. Et après sa mort, son fils Lamoun (le frère de Fon) pourra la cultiver. Et Fon elle-même si elle le souhaite.

En effet, les femmes peuvent prétendre aux mêmes droits que les hommes sur les terres et il n'y a pas de droit d'aînesse. J'ignore si le cas de la famille de Mai est banal. Mais apparemment, on s'arrange entre frères et sœurs, et la notion d'héritage est moins précise, comme celle de droit à faire valoir voire de propriété.

Il faut dire que le droit thaï ne prévoit pas de quotité disponible, puisqu'un parent n'a aucune obligation successorale vis-à-vis de ses enfants, il peut tout donner à qui il veut (sauf à son chien ou son chat - en tout cas cela ne s'est jamais vu). Et là, point besoin de passer par un juriste, un simple bout de papier signé et daté fait est reçu comme testament.

Qu'en est-il des maisons ? Ces (jolies) baraques en bois et en tôle ondulée ont toutes été fabriquées par leurs occupants. Difficile de leur en contester la propriété. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il existe une règle de droit qui permet de scinder la propriété de la construction de la propriété du terrain. A s'arracher les cheveux si on veut se porter acquéreur...

La maison de la tante - personne n'en conteste la propriété, sauf les moustiques !

Loin de moi l'idée de présenter sous un jour idéalisé les rapports de propriété dans la campagne thaïe. Toutefois, comme souvent dans les pays pauvres (je pense à l'Irlande d'autrefois), il existe une solidarité, survivre fait plus de sens que chicaner - et les pierres qu'on presse ne donneront jamais de jus. Ce qui n'empêche pas les jalousies et les haines - les O'Hara et les O'Timmins thaïs existent. La famille semble un tout petit peu épargnée. Non pas parce que les paysans thaïs seraient "meilleurs" que les paysans ukrainiens ou français, mais parce qu'ils ont une autre logique.

Toute chose appartient à qui sait en jouir, écrivait Gide. C'est un peu le principe de la logique thaïe : la terre appartient à qui la fait fructifier. A la limite, elle n'est pas considérée comme un bien immobilier (donc un objet spéculatif), mais comme un outil personnel de travail.

Et quand Fon et son frère seront morts (en admettant que le frère de Fon n'ait pas d'enfants, ce qui semble bien parti), ce sera ma fille Nam qui aura le droit de cultiver ces dix acres. Si elle n'en veut pas, il y aura toujours des enfants de cousins qui n'habitent pas très loin et qui prendront les terres - à bon droit. Car en Thaïlande, la culture du riz ne s'arrête jamais.

Bizarre, mais je la sens pas trop dans un champ de riz, Fon...


lundi 27 novembre 2017

Les tristes maths du riz




Ne jette pas ton mégot par la fenêtre, s'il te plaît !

Il y a comme une excitation qui parcourt ma campagne. La récolte du riz se termine. Des moissonneuses colorées montées sur des semis circulent un peu partout. On coupe la paille restante pour le fourrage des bêtes. Les femmes étendent le riz sur le sol pour finir de le sécher - tous les ans, les villages cimentent de nouvelles surfaces pour les cultivateurs. Sinon, c'est dans la cours de la ferme, et s'il le faut, carrément sur la route, je l'ai vu faire !

En rentrant de mon étang, je tombe sur un moulin communautaire (ou banal ? j'ai un doute) : une petite installation où les paysans apportent leur riz pour le faire battre. C'est gratuit, mais le propriétaire du moulin a droit de garder la balle (pour les animaux) et le reste de riz cassé par l'opération. Il n'en vivrait pas, il a d'autres métiers.

Dans l'amper  (l'arrondissement) où je me trouve, on ne fait qu'une récolte de riz par an : le climat est trop sec pour en faire deux comme du côté de Bangkok, bien plus arrosé.

Le père de Mai possède quatre hectares (10 acres). Le riz est de qualité variable selon les années, en fonction du climat et de la voracité des insectes. Quand il vend 12 ou 13 baht le kilo (non battu), il est content. Mais quand le riz est médiocre, les prix descendent à 8 ou 9 baht au kilo, soit 20 centimes d'euro.

Le séchage du riz - sinon, il sent mauvais

Il ne possède aucun équipement. Il doit donc faire appel à une moissonneuse qui lui prend 6000 bahts pour l'ensemble de sa terre. Et au camion du cousin qui prend 1200 bahts car les champs sont loin de la ferme. Ne t'inquiète pas, je traduirai en euros plus tard si tu es noyé.

Plus tard, il devra faire labourer les champs, ce qui lui coûtera 6000 baht - il suivra derrière la machine, accomplissant l'auguste geste du semeur. Il faudra aussi acheter du fertilizer, pour 5000 baht. Bien sûr, la semence est prise sur ses réserves - peut-être 200 kg.

Au total, les frais annuels s'élèvent à 6000 + 1200 + 6000 + 5000 sans compter le prix de la semence. Donc 18 200 baht, soit au cours arrondi de 1 euro pour 40 bahts, 455 euros. C'est 40% de l'ensemble de son revenu.

Elle a l'air flambant neuf. Mais regarde les chenilles : elle a déjà bien servi.

Car ses gains sur l'année ne monteront pas au delà de 30 000 bahts, soit 750 euros nets par an - 62 euros par mois, oui, tu as bien lu. Les mauvaises années, ses gains plafonnent à 20 000 bahts (500 euros). On est proche de la disette.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que cultiver le riz n'est pas pour lui un moyen de gagner sa vie, c'est le moyen de remplir son assiette. Le surplus est vendu quatre ou cinq fois par an - avec un cours du riz fluctuant et totalement imprévisible.

Après, il faut payer l'électricité et l'eau (non potable). Peu, mais encore trop pour le foyer. Il n'y a pas d'impôts, pas de taxes, pas de voirie, évidemment pas de chauffage - mais parfois une bouteille de gaz qui complète le feu de bois pour chauffer l'eau et cuire le repas.

Avec ce qui reste, le père de Mai nourrit sa femme qui s'occupe des bêtes et fait la cuisine. Autrefois, il fallait subvenir aux besoins de ses enfants. Maintenant, le fils a un travail à la ville à la DDE, et aide la famille.

Le père de Mai a un autre moyen de gagner un peu d'argent : les saillies de son zébu, à 500 baht la saillie (12 euros). C'est intéressant... dommage, le zébu ne va pas à radada tous les jours, loin de là !

Sinon, rien. Ils ne vendent pas les œufs de la ferme, ils les mangent. Ils trouvent du poisson en asséchant des mares - une fois par an. Le jardin produit quelques fruits, on se nourrit beaucoup de lianes, de feuilles - qui ne sont pas très bonnes.

C'est comme ça qu'on vit ici.

Le riz est omniprésent à table - comme autrefois le pain était la base sinon l'essentiel de tout repas français. Mai m'a préparé un plat exotique - pour eux et pour moi : de délicieuses pommes de terre au curry, accompagnées de riz. En thaï, pommes de terre se dit man-farang, qu'on traduira librement par "truc d'étranger".

dimanche 19 novembre 2017

Chassez les marchands du temple !



Selon les canons européens, ces paquets sont flashy, moches, cheap et tristounets.

Il y a en Thaïlande des petits magasins qu'on aurait autrefois appelé bazars en France. On y voit des statues de bouddha, des chapelets de fleurs à vocation religieuse. Mais ce ne sont pas pour autant des magasins de bondieuseries. Si on regarde bien sur la photo plus bas, on aperçoit des moustiquaires, une table pour enfant…

Dans ces bazars, on trouve des choses qu'on ne trouvera nulle par ailleurs au monde. Je vois que tu dresses l'oreille. Tu sens que je vais te livrer le secret de certaines raretés thaïes, des productions artisanales extraordinaires - trésors qu'il faudra précieusement rapporter en France comme la tête du Bouddha que tu as volée à Angkor Vat.

Non ! Ce sont des conglomérats de banalités. Des paquets qui contiennent des tas de petits trucs, enveloppés dans du plastique transparent ou des feuilles de bambou découpées et tressées. Mais ces paquets attirent l'œil, car ils sont ornés de gros nœuds jaunes ou roses.

Alors je m'arrête et je liste : du liquide vaisselle, des médicaments contre la toux, d'autres contre la douleur, de la tisane, un versoir en métal cuivré, du Nescafé, des cotons-tiges une boîte à savon et le savon qui va avec, de l'eau potable en bouteille (un quart), une lampe torche, des bâtonnets d'encens, des bougies, des brosses à dent, du dentifrice, des spirelles à brûler pour écarter les moustiques, des kleenex, du lait en boîte métallique, du chocolat à boire, des boissons au gingembre (hum... c'est pourquoi ?)

Aucun paquet n'est semblable à son voisin, et il y en a pour toutes les bourses, en gros de cent à trois cent baht, soit deux euros cinquante à sept euros cinquante : assez cher pour un porte-monnaie rural, qui laissera sortir vingt baht au wat lors d'une visite pieuse. 
- Alors c'est quoi ? Un kit de survie pour naufragé de rizière ?
- Presque. Ce sont des colis que les gens achètent pour offrir au temple.

Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.                          Ici, la porte est large.

Est-ce que le commerçant, du fait de la destination sainte du colis, renonce à faire des bénéfices particuliers et vend le paquet un prix décent, sinon bradé ? Je n'en sais rien, je n'ai pas fait le calcul du coût de la somme des objets achetés individuellement. Je sais que les populations locales ne le feront pas non plus. D'abord parce que souvent, dans les campagnes, on calcule avec difficulté. Ensuite parce qu'en Thaïlande, ce qui est, est, et n'est donc pas contestable, car tout ce qui est devient du fait même une institution (tu peux rigoler, mais il y a plusieurs années de Thaïlande derrière mon charabia). Enfin parce que discuter du prix d'un ex-voto, ça sent déjà le sacrilège.

Peut-être le commerçant profite-t-il de l'absence de contrôle pour fourguer tous ses vieux rossignols et produits en voie de péremption ? Ou non, peut-être qu'il participe à la ferveur populaire par une offrande d'autant plus méritoire qu'elle reste secrète ?

Déception. Selon Mai, c'est vendu plus cher que cela ne devrait, car ces produits qu'on offre au temple sont vraiment de qualité très médiocre. Tout vient d'un genre d'usine spécialisée dans la confection de ces paquets. Avec tout ce qu'on trouve au rabais. Et tant pis pour les moines.

Voici venir une femme au visage cuivré, complètement ridé par le soleil. Elle a à peine dépassé les cinquante ans. C'est ma voisine, la femme d'un cultivateur local dont le fils est mort - un accident de la route, évidemment, ils n'arrêtent pas de se tuer en voiture, ces cons, totalement bourrés au lao. Six mois se sont écoulés depuis la crémation au temple et la petite fête avec les voisins, plutôt source d'humiliation que de réconfort, car ils ne roulent pas sur l'or.

Elle passe devant le magasin et voit les paquets flashy. "Ce serait bien de faire tamboon", se dit-elle - tamboon, c'est une offrande propitiatoire : acheter des grâces pour la vie future.
"- Comme c'est joli..".

Alors elle ouvre le porte-monnaie où elle serre quelques billets de la sainte farce. Oui, en ajoutant les billets verts, elle en aura assez pour acheter le paquet à cent bahts. Elle entre dans le magasin, pleine de ferveur…

Je sais, c'est dans l'ordre des choses. Mais voir la médiocrité humaine dans tous ses états, l'exploitation de l'innocence, même pour une cause qui est loin d'avoir ma sympathie - ça me fait monter les larmes.


mercredi 6 septembre 2017

Deux exercices simples de salutations thaïes


Le "wai" implique une légère génuflexion, souvent escamotée lors de salutations ordinaires


Hier, Somsouaï, la meilleure amie de Fon, est venue à la maison pour déposer des vêtements dont elle ne veut plus, afin que Fon les vende sur le petit marché qui se tient le dimanche matin tout près de la ferme.

Fon et Somsouaï sont du même village et elles ont été à l'école ensemble. Elles sont amies depuis toujours. Somsouaï est une gentille fille, et même si cela m'agace de voir la maison remplie en permanence de sacs de fringues, je supporte... et vais encore supporter longtemps. Car elle n'en a jamais fini de revendre vu qu'elle n'en a jamais fini d'acheter, c'est une fashion addict...

Somsouaï est venue avec son mari que je connais - je les ai même invités un soir à dîner dans une gargote du marché où nous les avions croisés à l'époque où nous habitions en centre ville. Somsouaï et lui sont mariés depuis presque dix ans - Fon le connaît donc bien. D'après ce que j'ai compris et observé, ce n'est pas un ours, c'est un type "normal".

Mais là, il s'est passé quelque chose qui n'a rien à voir avec ma condition de farang. L'amie et son mari sont arrivés dans leur pick-up. J'étais dans l'entrée, invisible, mais aux premières loges. Somsouaï est sortie de la voiture et a marché vers la maison. Dès qu'elle m'a vu, elle m'a saluée et j'ai fait de même. Puis elle a directement commencé à parler avec Fon - sans transition, comme si elles s'étaient quittées il y a cinq minutes.

Ce qui m'a semblé étrange, c'est l'attitude du mari : il est parti dans le jardin au vu et au su de Fon sans lui dire bonjour - pas même un petit signe de main. Pourtant, leurs relations sont excellentes. Mais bon, il n'avait prévu aucune interaction avec l'amie de sa femme. Alors il est allé faire autre chose.

J'avoue que je n'arrive toujours pas à m'habituer. J'ai dû demander à Fon un petit rappel des règles. Je te la fais en devinettes. Avec les personnages suivants :
- Tongporn et son mari Lamoun,
- Songsi et son mari Clark (qui est farang).

Songsi, Lamoun et Tongporn se connaissent. Tongporn connaît Clark.

Devinette 1 : Songsi et Clark se promènent dans la rue et rencontrent Lamoun (qui ne connaît pas Clark). Songsi et Lamoun se sont vus il y a quatre jours. Lorsqu'ils se rencontrent, qui salue qui ?

Réponse : Personne ne salue personne. Lamoun et Clark ne se saluent pas parce qu'ils ne connaissent pas. Lamoun parle directement à Songsi exactement comme si Clark était invisible. Comme Songsi et Lamoun se sont vus récemment, ils sont dispensés de toute formule de politesse.

Version US : tout le monde se dit bonjour.
Version french :
de plus, Lamoun lèche la face de Songsi.

Devinette 2 : Tongporn était avec Lamoun (son mari) quand Songsi les a rencontrés il y a une semaine. Tongporn et Lamoun vont chez Clark pour voir Songsi. En fait, seule Tongporn a quelque chose de précis à faire avec Songsi. Lamoun reste à l'écart et ne salue personne. Que s'est-il passé ? Y a-t-il un problème ?

Réponse : Non, il n'y a aucun problème. En arrivant chez Clark, personne ne se salue. Lamoun reste à l'écart, il n'a fait aucun signe à Clark parce qu'il ne le connaît pas, ni à Songsi parce qu'il l'a vue récemment - et il n'a rien de précis à faire avec elle en l'occurrence. Il agit donc comme si ces deux là étaient transparents. Par ailleurs, Tongporn et Songsi ne se saluent pas car elles se sont vues récemment.

Version US : tout le monde se dit bonjour (y compris Lamoun et Clark qui font connaissance).
Version french :
en plus, tout le monde se lèche la face sauf les garçons (qui ne se connaissent pas).

En résumé :

Règle 1 : si on ne se connaît pas, on ne se salue pas et on s'ignore ;
Règle 2 : si on s'est vu récemment, on ne se salue pas ;
Règle 3 : l'inverse de la règle 2 n'est pas vrai : même si on ne s'est pas vu depuis un certain temps, on n'est pas obligé de se saluer. Tout dépend de ce qu'on partage avec la personne (et d'un éventuel lien hiérarchique ?)

Dans la culture thaïe règne un pragmatisme étonnant dans les relations interpersonnelles. Une grande sobriété dans les démonstrations. Tant qu'on n'est pas dans un cadre formel, il n'y a plus aucune obligation, aucun art de la conversation. Le silence n'est jamais gênant. D'ailleurs, c'est bien connu, il n'y a pas d'anges (qui passent) dans l'imaginaire bouddhiste.

Du fait qu'on les ignore complètement, certains farangs (à la susceptibilité exacerbée ?) pourraient interpréter ce comportement comme une marque de dédain. Iraient-ils jusqu'à dire que cette attitude est une marque de xénophobie, c'est possible. Les thaïs sont sans doute xénophobes - je ne connais pas de population dans le monde qui n'apparaisse pas xénophobe sur la durée - mais il faut en chercher des preuves ailleurs.

A vrai dire, les thaïs me semblent moins xénophobes que les habitants de petites communautés rurales de Basse-Bretagne.

Et je préfère les thaïs silencieux et indifférents aux thaïs mielleux ou obséquieux. Ou même tout simplement chaleureux : parce qu'alors, il y a tout à parier pour qu'ils fassent semblant.






samedi 26 août 2017

Elephant man, ou le zizi de papa


Tu t'es vu quand t'es nu...!

Je me promène généralement en slip dans la maison étant donné la température, rarement en dessous de 28 degrés. Je reconnais : ce n'est pas très digne. Mais c'est le seul moyen de survivre à cette chaleur. Et quand je reviens de la douche ou quand je me mets au lit, je suis carrément à poil.

Il se trouve que Nam (qui vient d'avoir deux ans) regarde mon zizi avec beaucoup d'étonnement. Je peux le comprendre : nous ne sommes pas équipés pareil. Et sa mère non plus, sinon ce ne serait pas sa mère mais sa tante, et sa tante ne pourrait pas être sa mère pas plus que son oncle, enfin bref, je me comprends.

Donc Nam s'étonne. Une fois. Deux fois. Dix fois. J'ai le sentiment d'être éléphant man. Ne crois pas que je sois en train de me vanter. Je veux juste dire qu'elle me regarde comme une curiosité à la limite du monstrueux.

Et ça dure. Depuis maintenant plusieurs semaines. Je lui ai expliqué plusieurs fois : les garçons ont des zizis, les filles ont des coquillages. J'ai passé la famille en revue et je lui ai dit : untel a un zizi, unetelle a un coquillage. Mais la différence entre le masculin et le féminin semble encore très floue. Aux dernières nouvelles, selon elle, son grand-père à un coquillage et sa grand-mère un zizi. Je pense que c'est faux. Sinon, on m'aurait vraiment caché des choses.

Rien de très étonnant à tout cela. Elle est encore jeune. Mais elle continue de me… dévisager, chaque fois qu'elle en a l'occasion. Elle devrait être habituée, là, non ? Autant que je me rappelle, mes ex ont mis beaucoup moins de temps à s'y faire.

Mais surtout, il y a quelque chose qui me… turlupine. Je sors de la douche dans le plus simple appareil après avoir mis la serviette à sécher. Je croise Nam. Elle regarde avec attention. Et elle rigole. Oui, elle rigole ! Il y a quelque chose de malicieux dans son regard et dans le ton de sa voix quand elle désigne l'objet du délit en disant "zizi… zizi de papa…"

Comment se fait-il qu'elle associe le sexe à quelque chose de rigolo, quelque chose qui sort du champ neutre de la vie quotidienne ?

Fon est étonnée, elle aussi. Je suis certain qu'elle ne lui a rien dit de particulier. Et pareil pour le reste de la famille. Les thaïs que je connais, la famille de Fon, tous sont très pudiques pour ce qui est du sexe (et d'ailleurs moins pour ce qui touche aux excrétions). Parler des génitoires est "maï soupape" - oui, "soupape" veut dire "poli", c'est drôle, non ?

Il se pourrait même que la nudité soit plus qu'indécente : insultante aux yeux des thaïs. J'ai souvenir d'un compagnon de pêche (anglais, mais connaissant bien le pays) m'incitant à ne surtout pas me changer parce que nous avions accosté à trois cent mètres d'un temple bouddhiste.

En tout cas je serai prudent dans ma conclusion. En observant ma fille, il me semble que de manière spontanée, le sexe est associé à quelque chose de rigolo. Est-ce parce qu'elle sent un vague interdit, qui serait balisé par ses grands parents ou sa mère ? Mais comment baliser quelque chose dont on ne parle pas, même furtivement, et qu'on ne montre pas ? Je suis la seule personne dont elle a vu le zizi. Nam n'a aucune raison de faire des recoupements entre ses découvertes anatomiques et ce que lui font sentir ses grands parents.

Donc le rire serait fondamentalement associé au sexe ? Nous serions pré-cablés pour rire de la gaudriole ?

Enfin moi, je vais finir par trouver ça gênant. Et si ça continue, je vais finir par planquer les bijoux de famille !

Caca-prout-cul-bite : LOL !