jeudi 15 novembre 2018

La maternelle buissonnière


Les anniversaires des divers membres de la famille royale sont attentivement fêtés. Ici, celui de la veuve du regretté roi.
Il tombe le même jour que celui de ma fille : honneur et photo !

Nam va à l'école locale. Une petite école thaïe au charme désuet : comme partout en Thaïlande, on y porte l'uniforme et on salue les adultes d'un waï aussi obligatoire que gracieux.

Ce n'est pas qu'elle ait jamais manifesté un enthousiasme délirant pour y aller. Mais depuis quelques semaines, refus obstiné.

Qu'est-il arrivé ? Entretemps, elle est passée par l'école du loup. Maternelle où je l'ai inscrite lors de notre séjour en France. Qualité exceptionnelle de l'encadrement ? Ou bien toutes les communales françaises sont excellentes ? Je ne sais pas, mais le résultat est là : chaque matin, Nam piaffait d'impatience.

Le premier mercredi après son inscription, je l'ai informée de ce qu'elle n'irait pas - sans penser plus avant. J'ai été surpris de la voir fondre en larmes : "je veux aller à l'école…ouiiiiiiiin…"

Et le lundi suivant, au petit déjeuner, elle me regarde d'un air dur. Menaçante : "On va à l'école, hein…"

Impressionnant, non ? De fait, l'atmosphère de l'école du loup semble plus chaleureuse et l'organisation meilleure que celles de l'école thaïe. Pourquoi ? J'ai des hypothèses.

L'école thaïe a des atouts. L'endroit est à la campagne, il y a de l'espace. On aurait pu imaginer un petit parc, un toboggan, des jeux, des couleurs vives qui plaisent aux petits. Non, juste des appareils rudimentaires pour faire du sport, dimensionnés pour des enfants plus âgés et dangereux sans la présence d'un adulte juste à côté. Reliquats d'une autre affectation de l'école : le service public n'est pas richissime, et la plus belle fille du monde...

De toute manière, le plein air, ce n'est pas un truc thaï, il fait trop souvent beau. Et le soleil tape fort - une peau bronzée, c'est très mal vu, ça fait agricole mal dégrossi - comme en France jusqu'aux années Bardot. Ici, on envie la peau blanche des chinoises et on se poudre la figure.

J'ai un a-priori stupide : il me semble qu'on ne peut apprendre que si on a une table. Mais la table, ce n'est pas la culture thaïe. Ici, un atelier sur l'une des cinq tables de l'école.

L'école accueille quarante cinq enfants de deux à quatre ans. Si j'étais marxiste-léniniste, je dirais que l'école libère le prolétaire pour le mettre à la disposition du capital... Mais je ne suis pas marxiste-léniniste. Je me contente d'observer qu'ici, énormément de femmes travaillent, font bouillir la marmite au propre et au figuré et sont autonomes.

Quarante cinq enfants, c'est beaucoup. Avec quel encadrement ? Quatre institutrices, dont au moins trois présentes chaque jour. Et une auxiliaire. Les maitresses sont diplômées, leur formation dure quatre ans - ce n'est pas pour rire. Sur les quatre, deux sont réellement chaleureuses, une passable, la dernière m'est franchement antipathique. Mais bon, j'ai mes têtes.

Les enfants jouent à l'intérieur, dans un espace ouvert - ils ne sortent pas pour la récréation - la récréation, ça n'existe pas. Il faut dire qu'ils sont très libres. Ils circulent dans l'espace ouvert, en socquettes - les chaussures réglementaires de l'uniforme sont restées dehors - elles servent dix minutes par jour. Dans cet espace, deux enclaves délimitées par des étagères basses - en tout, cinq tables à quatre. Je n'ai pas vu de livres d'enfants, à part quelques cartons d'alphabets.

Sur un mur, une télé qu'on allume plusieurs fois par jour. On y montre des cartoons américains : Donald et Mickey se parlent en thaï. Vidéos trouvées sur le net et stockées sur une clé USB. Les maîtresses ne commentent pas, le message disneyen est délivré brut (est-ce bien raisonnable…?)

Donald à Bangkok : comment dit-on "couac" en thaï ?

Ce qui me frappe, c'est l'absence de répartition des quarante-cinq enfants en sous-groupes. En France, il y aurait deux sinon trois classes. Ce qui favorise une relation plus personnalisée avec la maîtresse - et pour la maîtresse, permet de mieux connaître ses élèves et de proposer une prise en charge plus centrée sur l'individu.

De plus, dans des espaces clos, les enfants pourront plus facilement s'approprier un lieu (comme on dit quand on veut avoir l'air intelligent). Ici, il y aurait bien une vague attribution selon l'âge, mais elle n'est pas matérialisée.

Quand je demande à Nam ce qu'elle a fait : "joué avec des n'amis…" En France, elle mentionnait un contenu : "fait la cuisine… fait la peinture…" Difficile de comprendre comment s'organisent les activités en Thaïlande - et pourtant, il y en a. Volontariat ? Désignation ?

Cette école n'est certainement pas la maison des pleurs. Mais il n'est pas rare d'y voir des enfants en larmes le matin à l'accueil - et durablement. On demande à la mère de rester... alors qu'en France, on exige qu'elle parte au plus vite !

Je suis bien certain qu'il n'y a pas de mauvais traitements. Alors pourquoi ces difficultés ? D'abord, le fait qu'on accueille les enfants dès l'âge de deux ans : c'est jeune. On me dit aussi que c'est à cause de la famille...

Pas de cloisonnement, beaucoup de liberté, chacun fait ce qui lui plaît. Mais quelle est la valeur ajoutée par rapport à la maison ? Les copains ? La profusion de jouets ?

Ce n'est pas la première fois que j'en parle, il existe une grosse différence entre les familles thaïes et les familles françaises. En Thaïlande, les enfants même adultes retournent chez leurs parents tous les week-ends. Étudiants, travailleurs qui ont trouvé un emploi à la ville, ils reviennent trouver la chaleur du foyer, les frères et les sœurs, les cousins et les cousines. De même, les adultes ne se séparent pas de leurs vieux parents dans d'improbables maisons de retraite. Il est vrai qu'ils n'ont pas à les supporter très longtemps. La durée moyenne de vie est à peu près la même qu'en France en 1985 (72 et 78 ans respectivement pour les hommes et les femmes selon les données OMS 2015).

J'habitais autrefois près de la ferme des parents de Fon, à un kilomètre de la Mittraphap road qui relie Bangkok au nord du pays en passant par Khon Kaen. Du vendredi soir au dimanche soir, cette route mal nommée "route de l'amitié" devient un charnier tant la circulation y est dense et les accidents fréquents : flux et reflux de la grande ville à la ferme de papa-maman. Jusqu'à six heures de bus ou pire dans un sens et dans l'autre pour ceux qui n'ont pas de voiture. Mais le temps se compte-t-il pareil ici ?

La cellule familiale thaïe serait donc un pôle d'attraction si puissant qu'il rendrait difficile le départ des enfants vers l'école. Faut-il le croire ?

J'ai une autre hypothèse. D'abord, je l'ai dit, l'absence de relations personnalisées avec les maîtresses est un frein à l'attachement scolaire. Surtout, les horaires sont trop copieux. Arrivée 8h30 départ à partir de 14h30. Six heures en continu. Incluant un repas et la sieste. Pour un petit enfant, c'est rude.

Outre qu'il y a classe cinq jours par semaine, contre quatre en France.

A l'école du loup, on m'a déconseillé de laisser Nam pour le repas étant donné son jeune âge. Aussi du fait qu'elle n'est pas autonome à table et qu'il n'y a pas assez de personnel - c'est une association de parents qui relaie l'école. Résultat : arrivée à 8h30 et départ à 11h45. Une petite demi-journée. Aurai-je percé le secret du loup ?

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Remarque : il serait hâtif de conclure de cette petite observation que l'éducation en Thaïlande (ou en Asie) tend à adresser le fonctionnement groupal des enfants et l'harmonie de leurs interactions plus que leurs développement individuel.

A noter cependant que de nombreuses études objectivent l'existence de différences de fonctionnement cérébral entre les occidentaux et les orientaux. On trouvera facilement sur le net des références à des travaux comparatifs Asie / Occident sur :
- la référence au groupe,
- la perception du moi comme individu ou comme associé avec la mère,
- l'interprétation tunnellaire ou holistique de la réalité.
(liste non limitative)
Ces travaux ne sont pas absolument conclusifs (ils n'ont pas été reproduits), mais laissent penser que les différences dites culturelles sont ancrées bien plus profond qu'on ne l'imagine dans le fonctionnement cérébral. Rien ne permet d'exclure a priori l'existence d'une différence anatomique - génétique. Ni bien sûr de l'affirmer.

3 commentaires:

  1. Bonjour Pascal,
    Merci pour ce récit très agréable à lire, j'y ai pris plaisir !
    J'ai une petite expérience aussi avec un enfant bilingue, même trilingue Français, Anglais, Thaï. Après 3 ans de Maternelle en France, 2 ans d'école internationale en Anglais dans le nord de la Thaïlande, 1 an 1/2 de retour en France en école Française puis nouveau départ en école internationale en Thaïlande. Maintenant âgé de 9 ans, cet enfant est à l'aise dans les 3 langues. Un léger retard en lecture écriture en arrivant en France après 2 ans en Anglais mais rattrapé en 6 mois.
    L'école publique Thaï maternelle est misérable alors comparée à notre école maternelle Française, sans doute la meilleure maternelle du monde ... "Y'a pas photos" !

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  2. Bonjour, et merci pour vos encouragements et pour ce point de vue très positif.
    Content de voir mon impression confirmée. Cette question des 3 langues est une vraie interrogation pour moi. J'ai lu divers articles scientifiques, mais l'impossibilité de mener des expérimentations rigoureuses rendent leurs conclusions incertaines. Ce qu'il me semble pouvoir retenir, c'est que les enfants "doués" scolairement n'auront pas de difficultés (au contraire, cela serait plutôt stimulant), mais les autres auraient un retard (j'ai des remontées par un ami chef d'établissement en France).

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