vendredi 2 octobre 2015

Les belles histoires de l'oncle Rye





Manifestement, j'ai émis plusieurs avis stupides sur Rye. Aujourd'hui, je suis allé lui rendre visite sur son chantier. J'ai montré à Fon les immenses murs de parpaings qui entourent la propriété. Elle s'est extasiée : "il va être tranquille au moins… car en Thaïlande, il y a beaucoup de mauvaises personnes… Si c'est fermé et muré, on ne verra pas ce qu'il y a sur son terrain et le risque de vols sera moindre."
- Mais, plaidai-je, personne n'a de murs aussi grands dans le coin.
- Oui, car personne n'a assez d'argent. Mais tout le monde voudrait. Regarde, il y a d'ailleurs des petits murs ici… là...
Force m'est de penser qu'il y a une bonne part de vrai dans ce qu'elle dit. Je suis d'un angélisme stupide en ce qui concerne l'honnêteté des Thaïs.

Rye nous voit arriver avec plaisir, il est content de se reposer un peu. Il me dit qu'il est très troublé, car un de ses amis lui a annoncé par Facebook qu'il avait une tumeur cérébrale qui récidivait, et qu'il n'en avait plus pour longtemps et voulait saluer tous ses vieux potes. Rye me raconte qu'il s'est sorti d'un crash en avion avec cet ami. Sur les sept ou huit qu'ils étaient, deux y ont laissé la vie. Là, maintenant, il n'y a plus de sursis.

J'essaye de le dérider en lui parlant d'un projet de construction - car Rye est un passionné du béton. J'ai compris que je ne pourrai jamais décoller Fon de sa famille - on ne pourrait pas insérer une feuille de cigarette entre une fille de l'Isan et sa mère. Inutile de louer à l'année (ou d'acheter ou de faire construire) une maison au bord de la mer, elle retournerait chez ses parents à la moindre occasion, la maison serait désertée, à l'abandon une bonne partie du temps. Alors tant qu'à faire d'être à la ferme, autant y être confortablement. J'ai demandé à Fon si on pouvait envisager de construire un petit logement en parpaings, avec une fenêtre qui ferme, une véritable étanchéité aux moustiques, un matelas confortable, une petite table pour mettre l'ordinateur. Après une rapide consultation, Fon me dit que c'est envisageable. Nous avons discuté de l'endroit. Elle voulait construire le bâtiment près du garage. J'ai fait valoir qu'on avait une jolie vue sur la clairière derrière la maison principale.
- Pourquoi pas. Le tout étant de construire en hauteur...
- Pourquoi ? A cause des inondations ?
- Non, il y a parfois des inondations terribles à Korat, mais ici, jamais.
- Alors pourquoi ?
- A cause des serpents venimeux qui entrent dans les maisons.

Rye me dit qu'hier soir, le père de sa femme a tué un python de deux mètres de long, gros comme le bras. "Une sottise, car ils ne sont pas dangereux… Mais il y a ici une autre espèce plus petite et mortelle. Alors que les serpents à sonnettes américains mordent à répétition, huit ou dix fois, le serpent local a des dents très longues, et il lui suffit d'une morsure pour tuer un homme. Il n'attaque pas, sauf s'il a des petits. Et alors, tu as intérêt à courir sans te retourner, au moins cent mètres. Il n'y a pas longtemps, on a retrouvé des œufs de ce serpent dans la cour de mes beaux-parents. Mon beau-père, qui connaît ça par cœur, a immédiatement identifié les œufs. Un peu en pointe et asymétriques sur un côté…
- Vous les avez mangé brouillés ?
Rye rigole et me montre le bout de son énorme pouce : "Ils ne sont pas plus gros que ça…"
Je lui demande s'il a un sérum anti venin, genre corticoïde ou anti-hémolytique.
"Non, répond-il. On vit comme ça… Il faut dire qu'en Australie, les animaux sont bien plus dangereux qu'en Thaïlande. Sur terre, sous l'eau, partout. L'Australie est le continent le plus dangereux du monde ! A propos de serpents, ça me rappelle une histoire. J'avais huit ans. Un jour, notre voisin, un meunier, est venu voir mon père :
"Il y a des quantités de souris qui grignotent mon blé sous le moulin. Je n'en peux plus. Dis à ton fils de me ramener un python, je lui donnerai deux livres" (manifestement, le dollar australien n'avait pas encore cours, ou l'on utilisait encore en parallèle les appellations anglaises).

Sitôt dit, presque sitôt fait. Rye sait où nichent les pythons, il en trouve un gros qu'il saisit derrière la tête, mais le python s'enroule autour de son bras, de ses épaules. Rye se débat comme un diable et réussit à faire entrer le python dans un grand sac. Ravi, il va voir le meunier avec son sac sur le dos. Le meunier regarde le contenu du sac et lui donne les deux livres. Quelques temps plus tard, ils apprennent que le meunier est pleinement satisfait - les souris terrifiées sont parties.

Le père de Rye, en accord avec le meunier, va parfois chercher les balayures de graine et de farine qui tombent sur le sol, à travers le plancher du moulin. Il envoie Rye faire de la récupération. Rye passe dans l'espace qui se trouve sous le plancher. Et là, que voit-il ? Le python en train de dormir. Il ne fait ni une ni deux, il met le python dans son sac et court le cacher dans une dépendance de sa maison, où il le nourrit de souris qu'il attrape avec des pièges.

Quelques temps plus tard, le meunier revient voir le père de Rye, assez contrarié.
- Je ne sais pas ce qui se passe, les souris sont revenues. On dirait que le python est parti.
Il est alors question de trouver un autre python, mission dévolue à Rye, qui, deux jours plus tard, embarque le même python, et le présente au meunier.
Le meunier le regarde et lui dit : "mais on dirait bien que c'est le même…"
- Non, répond Rye, mais c'est peut-être son frère.
Regard suspicieux du meunier… qui lui donne quand même les deux livres.
- C'était une somme importante. Avec les quatre livres, j'ai pu m'acheter un vélo tout terrain… Longtemps après - mon père était déjà mort - j'ai raconté toute la vérité à maman. Elle n'a pas semblé étonnée !

Sacré Rye !

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