jeudi 4 janvier 2018

D'une idée que j'avais et qui se révèle fausse du fait de mon manque de rigueur


Garçon ! Une salade d'écrevisses à la papaye verte avec un grand verre de lait ! - excuse-moi... mais si tu avais vu comment Stéphanie s'est fait moucher par Emma devant Maxence ! Je savais plus où me mettre. D'un autre côté, faut dire qu'elle...

Nam a largement dépassé deux ans. Elle parle avec nous, elle parle toute seule, elle parle avec tout le monde - elle parle plus que son grand-père et sa grand-mère réunis - qui ne sont pas de grands bavards. Et que parle-t-elle ? Essentiellement le thaï.

Je lui adresse la parole en français. Mais à la maison, on échange en thaï (même si je me flatte beaucoup en disant que je parle thaï). Et puis il y a les grands-parents, dans la ferme juste à côté. Et la tante, ses enfants et petits enfants qui habitent la ferme voisine. Le français est minoritaire. Mais il n'est pas inexistant. Et Aude dit des trucs en français.

Le problème, c'est qu'elle les dit avec l'accent thaï !

Il se trouve que j'aime les langues et je m'y m'intéresse. J'ai lu plusieurs fois que les enfants "n'apprennent pas" à prononcer les sons. Ils ont dès le départ la possibilité de prononcer tout phonème appartenant à une langue humaine. Mais ils perdent cette faculté en apprenant leur langue maternelle, réduisant le champ de leurs possibilités phonatoires aux besoins de cette langue.

Un enfant qui entend les sonorités de deux langues différentes au moment même où il apprend à parler, on pourrait s'attendre à ce qu'il conserve la faculté d'émettre les phonèmes de ces deux langues, non ?

Mais ce n'est pas du tout ce que j'observe !

Nam rencontre en français toutes les difficultés que rencontre Fon. En particulier, cette étrange difficulté à articuler des consonnes terminales, surtout quand il y en a deux.

Exemple de dialogue avec Fon :
(moi :) S'il te plait, répète : disk.
(Fon :) dis.
(moi :) diskkkk !
(Fon :) dis.
(moi :) diskeuf.
(Fon :)  diskeuf.
L'homophonie est parfaite. Il faudrait une machine pour entendre qu'elle dit en fait "dis" suivi d'un arrêt complet infinitésimal, puis "keuf".
(moi :) diskkkk !
(Fon :) dis !... C'est quoi, diskeuf...?

Comme tu peux le constater, on ne s'ennuie pas à la maison.

De manière générale, la rencontre de deux consonnes est un cauchemar pour les thaïs. "Fence" (palissade en anglais) devient "fen" dans leur bouche. Il faut dire qu'ils ne font jamais de liaisons, tous leurs mots sont séparés : la dernière consonne d'un mot a donc moins de chance d'être sonorisée.

Pareil au milieu d'un mot : impossible de prononcer deux consonnes consécutives, et "float" (flotter) devient "fio". Va comprendre quand on te dit : "bo fio" (le bateau flotte... si, je te jure, c'est de l'anglais, mais de l'anglais thaï). Pourtant, ils prononcent ngou - le serpent - sans aucune difficulté, mais ng doit être considéré comme une seule consonne.

M'en fous, demain, je demande à Fon de répéter Dniepropetrovsk !

Bref, Nam rencontre les mêmes difficultés que Fon.

Elle utilise même en français les substitutions de consonnes terminales qui existent normalement dans la langue écrite et parlée thaïe. J'ai déjà raconté comme je riais avec Fon de son incapacité à dire "noodle" (prononcé "nouden"), ou "hotel" (prononcé "hoten").

J'ai cru halluciner quand j'ai entendu Nam faire les mêmes erreurs. Et pourtant, Fon ne dit plus nouden ni hoten depuis longtemps !

Et quand Nam récite (comme elle peut !) l'alphabet français, elle ne dit pas "u", notre bel "u" national, elle dit "ow..." Horreur ! Nam ne serait pas ma fille, mais celle d'un bloody godon ! Non ! Je n'y crois pas...

Ce qui voudrait dire qu'on m'a menti ! On se trompe sur toute la ligne ! L'enfant n'aurait pas dès le départ la possibilité de prononcer tous les sons. Et on a répété cette connerie pendant des dizaines d'années ! Si tu cherches sur le net, tu verras qu'on la répète encore aujourd'hui.

En fait, il faut être précis quand on dit qu'un enfant a dès le départ la possibilité de prononcer n'importe quel phonème. Oui, l'enfant a cette virtualité, mais la faculté n'existe pas d'emblée, elle doit être éduquée. Le câblage est là. Il faut ensuite faire les branchements.

Le contraire aurait été étonnant. Qu'un enfant puisse d'emblée avoir le contrôle de son pharynx, des muscles de sa langue, de ses lèvres, de son épiglotte, c'était stupide de l'imaginer une seule seconde. Mais il ne part pas de zéro - au contraire du singe.

Alors Nam n'a éliminé aucun branchement, elle a tous ses câblages. Mais elle n'a pas encore exercé suffisamment son système neuro-phonatoire en français pour pouvoir terminer avec panache des mots comme ballast, antitrust, glasnost ou éthylotest. Elle est encore... entre le zist et le zest !

Dans trois mois, elle entrera dans une école francophone, là où ces mots sont, comme tu sais, prononcés des dizaines de fois par jour. Et alors, elle s'y mettra.

Reste quand même la ténébreuse affaire des nouden et des hoten… La langue thaïe applique ses règles en débordant sur l'autre langue ? Étrange !

L'enquête continue…

Tou t'es voue quand t'as boue, espèce d'hourlouberlou !

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