mercredi 7 octobre 2015

Je pète un câble






Ce soir, je sens que je pète un câble.

Ce n'est pas à force de manger du riz tous les jours, matin et soir. Ce n'est pas parce que Fon m'"habitue" à manger thaï, et donc à supporter des doses de plus grandes de piment (au fait quel mauvais physiologiste disait qu'on avait aussi des papilles gustatives à l'autre bout du tube digestif car on sentait aussi le piment passer par là?) Ce n'est pas parce que mon organisme est fâché avec cette nourriture - il ne l'est pas, et trois explosions de quelques heures en deux mois, en buvant de l'eau de pluie qui fermente et dégage une odeur infecte si on la garde quatre jour dans une bouteille en plastique, c'est le signe d'une tripe résistante. Ce n'est pas parce que le fromage (le vrai, celui qui pue), les rillettes et le bordeaux me manquent - je sais qu'il suffit d'être un peu patient.

Ce n'est pas parce que Fon me met à la portion congrue question câlins, elle est épuisée par le bébé - alors que je ne le suis pas, et pour cause ! Ce n'est pas du tout parce que je suis en quelque sorte seul ici, sans quasiment de possibilité de parler - car Fon est sans arrêt occupé à laver les couches malgré la machine à laver le linge qui trône près des réfrigérateurs, et parce que sa mère et son père ne me disent jamais rien - non, le silence est au contraire une bonne manière de s'entendre, si l'on peut dire, avec les parents. D'abord, je ne suis pas totalement isolé, je peux aller voir Rye l'australien, avec son accent à couper au couteau, qui va me dire qu'il a un très bon chien, un très bon ouvrier, de très beaux poissons dans son bassin, une très bonne voiture - ce qui démontre qu'on est dans un très bon monde.

Ce n'est pas parce que le matelas posé par terre n'est pas très confortable, je m'y suis habitué. Ce n'est pas à cause de la pluie qui tombe la nuit sur le toit de tôles dans un fracas assourdissant. Ce n'est bien sûr pas parce que ma fille (qui dort entre Fon et moi) se réveille et pleure plusieurs fois par nuit depuis presque deux mois - ce n'est pas moi qui allaite, et toute la charge tombe sur les épaules de Fon. Ce n'est pas parce que les bonzes commencent à chanter à cinq heures du matin, je suis déjà réveillé. Ni parce qu'à six heures le haut-parleur municipal qui se trouve sur le poteau à l'entrée de la cour braille une musique sirupeuse en quatre-vingt décibels. Ce n'est pas parce qu'au premier étage, là où on dort, on entend vraiment fort les camions qui roulent sur la route de Khon Khaen parce que les bruits montent et qu'on est au dessus des arbres - alors qu'on entend rien au rez-de-chaussée - j'ai bon sommeil.

Ce n'est pas parce que je n'ai pas internet à la maison et que je suis obligé d'aller deux fois par jour à l'épicerie, profiter du wifi. Quoique… ça m'énerve bien. Ce n'est pas parce que je n'ai pas de table, pas de confort, pas de coin à moi, et qu'il faut tous les matins descendre mon ordinateur et diverses choses dont j'ai besoin pendant la journée, pour les rapporter dans la chambre le soir après avoir tout débranché - et les rebrancher en haut. Ce n'est pas parce que la douche est froide : déjà, c'est inespéré qu'il y ait une douche, avec une pression décente, et ce n'est pas grave si je me cogne la tête de temps en temps dans la baraque où elle est installée.

Ce n'est pas parce qu'il faut se déchausser chaque fois qu'on entre dans la pièce où se trouvent les réfrigérateurs, dont la porte racle le sol et qui se ferme mal, alors qu'il semble qu'un petit coup de rabot pourrait tout arranger (j'ai proposé - on m'a dit que c'était compliqué) - non, ça c'est juste un peu exaspérant. Et qu'il faut remettre la petite pierre qui bloque cette porte, sinon elle s'ouvre - mais les règles qui font que le blocage est parfois comminatoire, parfois ne l'est pas, restent toujours pour moi incompréhensibles - je suppose que c'est ce qui rend la Thaïlande si mystérieuse, c'est d'ailleurs ce qu'on lit dans les prospectus qu'on trouve dans les agences de voyage et qui ne peuvent pas mentir.

Ce n'est pas parce que l'eau pour faire le thé n'est jamais à la bonne température - de toute manière, il n'y a pas de théière, je rapporterai une des miennes la prochaine fois, et j'achèterai une bouilloire correcte à l'occasion. Non, ça, c'est vraiment de ma faute.

Ce n'est pas parce que j'ai trouvé un cafard dans ma valise - maintenant, je la ferme en permanence, et je verrai en arrivant à Paris s'il a colonisé, quand une armée cuirassée d'élytres et de marron sortira en rangs grouillants et ininterrompus de cette valise, comme dans un cauchemar. A moins qu'un serpent ne se soit endormi dans une des poches ? Ça, c'est une perspective que je trouve plutôt drôle. Faudra-t-il le rapporter aux objets trouvés à l'ambassade thaïe à Paris ?


Non, rien de tout ça n'est vraiment important, rien n'est insupportable. Alors pourquoi est-ce que je pète un câble ?

Les moustiques. Ça ne fait pourtant pas vraiment mal, une piqure de moustique. Ça gratte. Vingt piqures de moustiques, sur les jambes, les pieds, les mains dans les coins de peau délicate, ça gratte énormément. Et ça finit par rendre fou. Le matin. Le soir. Parfois pendant la nuit. Tous les jours sans exception. Ils s'abattent sur vous, et cinq minute après, c'est trop tard. Malgré les crèmes et les sprays. Et quand ce ne sont pas les moustiques, ce sont les mouches.

La bonne idée : construire un logement

Il y a quelques jours, j'écrivais ces mots :

…Alors tant qu'à faire d'être à la ferme, autant y être confortablement. J'ai demandé à Fon si on pouvait envisager de construire un petit logement en parpaings, avec une fenêtre qui ferme, une véritable étanchéité aux moustiques, un matelas confortable, une petite table pour mettre l'ordinateur.

Christian (celui de Petchanulok cf. chronique 12) me dit que la construction d'une maison est une obligation pour un farang qui a une relation sérieuse avec une thaïe - outre l'avantage que présente l'étanchéité aux moustiques. S'il n'y a pas de maison, les parents et la femme risquent sérieusement de perdre la face. Fourches caudines, dit-il, comme s'il s'agissait d'une défaite. Il a sans doute largement raison. Mais j'ai souvenir d'une petite aventure qui m'est arrivée en Chine, et qui démontre qu'il ne faut pas se faire piéger en sens inverse. Je suis farang, j'ai mes coutumes et mes opinions, et je ne peux les abdiquer totalement si elles touchent au plus profond de mes convictions.

J'étais à l'époque chef de service dans un hôpital parisien, et le directeur qui m'avait encore à la bonne m'a confié une mission dans un hôpital ami, en Chine, qui consistait entre autres à sélectionner deux internes qui passeraient un an en France pour se perfectionner dans notre langue et connaître le système médical français. Il m'envoie là-bas avec un confrère sympathique, mais dont la pente naturelle est de ne jamais faire de vagues. Nous arrivons à Cheng Du, la capitale du Se Chuan, à l'ouest du pays, où tous les matins, j'ai vu de ma fenêtre une place grande comme la Concorde, couverte de vélos - exclusivement - des milliers et des milliers de vélos. Ils n'avançaient plus. Ils étaient tellement nombreux qu'ils réussissaient à créer un embouteillage.

On nous a présenté une dizaine de jeunes médecins qui pour la plupart ne parlaient pas français. L'un d'entre eux - qui nous avait accueilli à l'aéroport - avait l'air de penser qu'il savait parler. Il jargonnait épouvantablement, et il était totalement incompréhensible. Mais c'était un débit ininterrompu. Il répondait à côté à nos questions, et je pense qu'il ne nous comprenait pas. Je me suis même demandé s'il ne souffrait pas d'une forme de psychose ou d'autisme tardif. Un autre aussi nous avait attendu au sortir de l'avion, un genre de matamore moustachu, avec les sourcils en broussaille qui remontaient très haut vers l'extérieur, et un air furieux posé en permanence sur la figure. Nous n'avons pas tardé à l'appeler le capitaine, parce qu'il rappelait ces personnages terrifiants qui manient l'épée dans le théâtre traditionnel chinois. Il parlait un peu mieux que le jargonneux, et il avait un grade supérieur aux autres internes. Parmi ces dernier, nous avons remarqué un chinois grand et mince. Lui parlait relativement bien et semblait très malin. Nous l'avons surnommé double-mètre - car tous ces noms étaient impossible à apprendre par cœur.

Au cours des jours suivants, nous avons visité un hôpital, d'une pauvreté hallucinante, et un dispensaire où on pratiquait la médecine traditionnelle en parallèle avec les autres spécialités. Les patients étaient envoyés par la famille ou par le contremaître de l'usine. Parfois, on disait au patient qu'il allait consulter en médecine traditionnelle, mais on lui faisait passer un autre type d'examen médical. Bref, tout cela était nouveau, choquant, mais compréhensible : c'était la Chine post-maoïste. On nous a présenté la doyenne de l'université, petite femme d'une cinquantaine d'année tout en civilité, finesse et intelligence - ce qui contrastait avec les officiels que nous avions rencontrés. Nous sommes allés lui rendre visite dans son appartement, un logement misérable où l'état des meubles et des murs évoquait les zones les plus pauvres de la banlieue parisienne, chez des gens en déshérance. C'était très triste. Surtout quand elle nous a expliqué qu'elle avait eu de la chance parce qu'on lui avait accordé un deux pièces, pour elle et son mari.

Nous avons compris qu'il y avait deux hiérarchies, l'autorité universitaire et l'autorité sanitaire. Notre venue était un bon prétexte : une bonne partie du temps était consacrée à des repas officiels où les administratifs des deux bords se gobergeaient et buvaient d'impressionnantes quantités de saké, dans des petits verres dont le fond montrait des femmes nues. C'était pourtant des restaurants de luxe, avec une incroyable diversité de plats qu'on présentait sur des plateaux tournants empilés les uns au dessus des autres - je me rappelle encore les scorpions dans la neige (c'est-à-dire dans le riz) et les œufs de canards germés vieux de deux ans.

Le soir, nous faisions le point dans la chambre de mon collègue (qui fumait la pipe, et je ne voulais pas qu'il m'enfume). Il m'expliquait que nous avions été accueilli par deux étudiants dont chacun appartenait à l'une des deux hiérarchies : le capitaine était de la filière universitaire, tandis que le jargonneux venait du sanitaire. Le fait qu'on nous les avait présenté d'emblée était un signe clair : il fallait désigner ces deux personnes comme les lauréats du test que nous faisions passer. Pourtant, je voyais double-mètre surpasser les autres à chaque épreuve. Mon collègue m'a dit que si nous ne faisions pas comme ils le voulaient, nous allions leur faire perdre la face et que c'était une catastrophe. Je lui ai répondu que je n'étais sûr de rien, que c'était quand même trop injuste pour double-mètre, et je lui ai proposé de diviser le choix. Chacun de nous, de manière explicite, désignerait son candidat, et je supporterai donc toute la vindicte attachée à mon faux-pas diplomatique.


Le jour du choix est arrivé. Il a désigné le capitaine et j'ai désigné double-mètre. Le ciel ne nous est pas tombé sur la tête. Quelques mois plus tard, qui est arrivé à Roissy ? Non… Non-non ! Ne croyez pas que le jargonneux ait été envoyé de force.  Je ne suis pas du tout certain que le raisonnement de mon collègue ait été autre chose qu'une interprétation. A force d'être trop intelligent, on se trompe parfois...

Double-mètre et le capitaine ont atterri chez nous, aussitôt pris en charge par nos hôpitaux. Au bout de quatre mois, le capitaine a fait un syndrome néphrotique, affection sans gravité qui se guérit au bout de quelques mois. Mais il a paniqué, et il a fallu le renvoyer en Chine en urgence. Double-mètre que je croisais régulièrement à l'hôpital parlait le français avec de plus en plus d'aisance et s'était bien intégré. Il a économisé tout l'argent de poche qu'on lui donnait. A la fin de l'année passée en France, il a pris un billet d'avion et s'est installé au Canada. Définitivement. Je ne suis pas qu'un peu fier de lui avoir donné cette chance.




samedi 3 octobre 2015

Sexe par procuration à Phitsanulok


Au fond, derrière les rizières, la montagne de Phetchabun

J'ai connu Christian par internet, en cherchant un compagnon de chasse sous-marine. C'est un ancien fonctionnaire de bon rang, avec une pension qui lui permet de vivre confortablement ici. Christian fait un peu tache dans le milieu des farangs français en retraite : il n'est pas aigri, il ne se plaint pas des thaïs, il en est même curieux, et depuis dix ans qu'il vit parmi eux, il a fini par accumuler une bonne connaissance de leurs mœurs. Il est vrai qu'il s'est donné la peine d'apprendre le thaï. Je note qu'il n'est pas frontiste : une certaine cohérence dans tout cela.

Nous avons sympathisé, et il m'a invité à venir chez lui à Phitsanulok voir son matériel de chasse - qui est très impressionnant. Il a notamment plusieurs fusil en bois, parfaitement équilibrés, et des flèches en titane d'une étonnante légèreté, d'un diamètre tel que la plus grosse carangue ne pourrait pas les tordre. Le mécanisme d'un des fusil, sculpté dans de l'inox médical, luit doucement quand on l'extrait de son logement - comme un bijou.

Le premier soir, Christian et sa jeune et jolie femme thaïe Noï, ont prévu d'aller en centre ville, dans un club de pétanque. Ils me proposent de les accompagner. Je ne suis pas féru de pétanque, mais la curiosité m'incite à accepter. En route, Christian m'explique qu'on joue pour de l'argent - de grosses sommes pour un thaï, cinq cent bahts par personne et par partie, soit cinq pour cent d'un salaire mensuel moyen qu'on peut facilement perdre plusieurs fois dans la soirée.

Il fait nuit noire lorsqu'on arrive. Les joueurs nous saluent et je mesure à quel point Christian a su s'intégrer - et à quel point la famille de Noï est implantée dans la ville. On dégage un banc pour nous et nous nous installons. Il n'y a qu'une seule piste, et tout autour, une vingtaine de passionnés.

Pendant le jeu, pas un mot plus haut que l'autre. Pas de "ah" ni de "oh" lorsqu'un coup particulièrement difficile est réussi. Le niveau des joueurs semble excellent. Aucune boule n'est à l'abri d'un "carreau", coup qui consiste à faire jaillir hors de la piste la boule adverse et à se mettre à sa place par un tir de précision. Ils font mouche à presque tous les coups. Le résultat, c'est que la partie n'est jamais gagnée avant la dernière boule, le suspens reste total jusqu'à la fin. Deux gradés de l'armée brillent par leur adresse. La nouvelle génération fait presque aussi bien que l'ancienne. J'ignorais qu'il y avait une telle passion pour cette activité en Thaïlande.

Christian désigne un jeune homme mince habillé en noir : "Noï va jouer avec lui un peu plus tard, c'est son partenaire habituel. Mais nous ne sommes pas obligés d'attendre. Moi, je ne veux pas jouer - je ne joue jamais à l'argent, et on rentre dès que tu veux, elle se fera ramener."

Au bout d'une bonne heure, je suggère de retourner à la maison, car la nuit s'avance et j'ai sommeil. Nous quittons l'assemblée - et là encore, c'est un assaut de salutations qui contraste avec l'extrême indigence des civilités à la ferme des parents de Fon.

Le supermarché du coin
La journée suivante se passe agréablement. Nous allons nous promener dans la campagne, près d'un lac, et je me baigne dans un petit torrent qui s'assagit en passant sous un pont, devant une auberge où viennent déjeuner les thaïs le week-end, après une petite marche.

Le soir, Noï, nous a préparé des patates douces au curry vert, avec du vrai lait de coco. Je demande plusieurs fois du riz pour ne pas perdre une once de sauce… Un peu plus tard, Noï part regarder son feuilleton favori tandis que Christian me raconte des histoires thaïes. Nous buvons du jus de citron vert - qui exige qu'on le noie de vodka pour que son acidité soit supportable. Après deux verres, le jus finit par nous attendrir.


"Ce que je vais te dire maintenant est aussi confidentiel que surprenant…" commence-t-il. Il me raconte que sa femme a eu un problème gynécologique grave, qui a nécessité des soins longs et des séances rapprochées de curiethérapie. Séjours à l'hôpital, visites régulières au centre de soins ambulatoires. Pendant toute cette période, impossible d'imaginer le moindre rapprochement intime. Christian en est réduit à la portion congrue. Mais Christian adore Noï, et supporte son abstinence sans se plaindre.
 

Au bout de quelques mois, Noï va mieux, bien mieux. Elle est manifestement tirée d'affaire. Mais elle a toujours des douleurs, la zone est sensible - et elle n'a plus de désir. Christian ne se plaint pas. Un jour, Noï lui propose d'aller ensemble se faire masser. Ça tombe bien, il a justement un peu mal à l'épaule. Il accepte volontiers.

Noï connait la patronne d'un établissement. C'est une honorable maison... mais dont l'enseigne est écrite en caractères noirs sur fond blanc et surmontée d'un gyrophare rouge : deux signes qui indiquent qu'on peut s'y faire masser de façon plus intime.

Ce n'est pas la première fois que Christian et Noï vont dans un salon de massage. En Thaïlande, le massage est un soin relaxant banal, une distraction qu'une grande partie de la population s'offre une fois par semaine si elle en a les moyens. Christian et Noï y vont ensemble, toujours pour un simple massage. Ils n'y sont pas allés depuis longtemps. Christian se voit proposer le massage à l'huile, favori des farangs. La séance est agréable. Avant de partir, Noï discute un peu avec la patronne, on se sépare, et ils rentrent à la maison.

Au cours de la semaine suivante, Noï fait des phrases... Pour dire qu'elle est désolée de ne pas pouvoir être disponible pour lui, du fait de sa santé. Elle finit par lui proposer d'aller de nouveau se faire masser. Elle ira avec lui, comme d'habitude... mais elle lui explique qu'elle a demandé des soins spéciaux pour le détendre… Quand il sera dans la zone réservée aux hommes, il devra demander qu'une nommée Pin You s'occupe de lui.

Pin You a à peu près le même âge que Noï. Elle a un physique agréable et masse bien. Ses mains se font insistantes dans des zones qui émoustillent… Christian est sur le ventre. Quand il se retourne, son trouble est nettement visible. A peine la masseuse mesure-t-elle... l'ampleur du problème que ses vêtements tombent d'un coup. Ce qui doit arriver arrive : selon l'expression thaïe, ils font "toc-toc".

Quand le massage est fini, Christian se rhabille. Il lui faut attendre encore une heure, car Noï a demandé - comme d'ordinaire - un massage complet qui dure trois heures.

"Voilà", conclut Christian, "elle ne pouvait pas remplir ses obligations maritales. Elle a trouvé ce moyen pour que je n'en sois pas malheureux. Jusqu'à sa guérison, j'ai eu le droit à des séances... Du sexe conjugal par procuration. Si j'avais été chercher une autre femme dans Phetsanulok, elle aurait perdu la face devant sa famille, ses proches. Mais elle aurait aussi perdu la face si elle m'avait imposé cette longue continence. Alors elle a trouvé cette solution…"

Nous restons méditatifs quelques temps, le temps de boire une nouvelle rasade de citron vert.

- Au fait, Noï a gagné hier soir, à la pétanque ?

- Non, elle est revenue assez mécontente. Elle a perdu cinq cent bahts. Elle n'a pas arrêté de gagner et perdre tour à tour toute la soirée. Elle n'avait pas eu son partenaire habituel, et le type avec qui elle a joué était bon, mais pas au mieux de sa forme - tu sais, le petit jeune en noir que je t'ai montré. Il était stressé de jouer de si grosses sommes.

- Elle est rentrée tard ?

- Assez… Je me suis réveillé pour regarder le match de rugby, il était deux heures du matin largement passées, elle n'était pas encore rentrée, j'ai commencé à m'inquiéter… Le match s'est terminé. J'ai eu de la peine à me rendormir… je tournicotais dans le lit quand elle est arrivée - il était plus de cinq heures…

Je regarde Christian, et il lit dans mes pensées.

- Après ce qu'elle a fait pour moi quand elle était en soins, je ne peux que la laisser libre… je ne peux lui interdire de faire ce que moi-même je… j'ai… Mais de toute manière, non !... Elle est rentrée avec l'un des militaires et sa femme…

Yeux ronds. Là encore, Christian lit mes pensées.

- Je le sais par ce que je me suis levé, j'ai regardé par la fenêtre pour savoir qui arrivait et j'ai reconnu sa voiture... Oui, sans ambiguïté - je la connais quand même, la voiture du militaire !... N'oublie pas qu'elle perdrait la face si elle faisait quoi que ce soit devant tout ces gens qui connaissent sa famille… Et puis j'aurais pu décider de retourner à la pétanque... et si je n'avais trouvé personne, tu imagines !... Non... je ne pense pas… En plus, tu sais, il a plu cette nuit, et même quand il pleut, ici, les boulistes continuent de jouer. Et elle était toute mouillée quand elle est rentrée…

- Mais il pleuvait quand le militaire l'a déposée ?

- Non. Je te dis que je me suis levé et que j'ai regardé par la fenêtre…

Je le crois. A moi aussi, Noï inspire confiance.

Un silence s'installe. Nous terminons nos verres de citron.

vendredi 2 octobre 2015

Les belles histoires de l'oncle Rye





Manifestement, j'ai émis plusieurs avis stupides sur Rye. Aujourd'hui, je suis allé lui rendre visite sur son chantier. J'ai montré à Fon les immenses murs de parpaings qui entourent la propriété. Elle s'est extasiée : "il va être tranquille au moins… car en Thaïlande, il y a beaucoup de mauvaises personnes… Si c'est fermé et muré, on ne verra pas ce qu'il y a sur son terrain et le risque de vols sera moindre."
- Mais, plaidai-je, personne n'a de murs aussi grands dans le coin.
- Oui, car personne n'a assez d'argent. Mais tout le monde voudrait. Regarde, il y a d'ailleurs des petits murs ici… là...
Force m'est de penser qu'il y a une bonne part de vrai dans ce qu'elle dit. Je suis d'un angélisme stupide en ce qui concerne l'honnêteté des Thaïs.

Rye nous voit arriver avec plaisir, il est content de se reposer un peu. Il me dit qu'il est très troublé, car un de ses amis lui a annoncé par Facebook qu'il avait une tumeur cérébrale qui récidivait, et qu'il n'en avait plus pour longtemps et voulait saluer tous ses vieux potes. Rye me raconte qu'il s'est sorti d'un crash en avion avec cet ami. Sur les sept ou huit qu'ils étaient, deux y ont laissé la vie. Là, maintenant, il n'y a plus de sursis.

J'essaye de le dérider en lui parlant d'un projet de construction - car Rye est un passionné du béton. J'ai compris que je ne pourrai jamais décoller Fon de sa famille - on ne pourrait pas insérer une feuille de cigarette entre une fille de l'Isan et sa mère. Inutile de louer à l'année (ou d'acheter ou de faire construire) une maison au bord de la mer, elle retournerait chez ses parents à la moindre occasion, la maison serait désertée, à l'abandon une bonne partie du temps. Alors tant qu'à faire d'être à la ferme, autant y être confortablement. J'ai demandé à Fon si on pouvait envisager de construire un petit logement en parpaings, avec une fenêtre qui ferme, une véritable étanchéité aux moustiques, un matelas confortable, une petite table pour mettre l'ordinateur. Après une rapide consultation, Fon me dit que c'est envisageable. Nous avons discuté de l'endroit. Elle voulait construire le bâtiment près du garage. J'ai fait valoir qu'on avait une jolie vue sur la clairière derrière la maison principale.
- Pourquoi pas. Le tout étant de construire en hauteur...
- Pourquoi ? A cause des inondations ?
- Non, il y a parfois des inondations terribles à Korat, mais ici, jamais.
- Alors pourquoi ?
- A cause des serpents venimeux qui entrent dans les maisons.

Rye me dit qu'hier soir, le père de sa femme a tué un python de deux mètres de long, gros comme le bras. "Une sottise, car ils ne sont pas dangereux… Mais il y a ici une autre espèce plus petite et mortelle. Alors que les serpents à sonnettes américains mordent à répétition, huit ou dix fois, le serpent local a des dents très longues, et il lui suffit d'une morsure pour tuer un homme. Il n'attaque pas, sauf s'il a des petits. Et alors, tu as intérêt à courir sans te retourner, au moins cent mètres. Il n'y a pas longtemps, on a retrouvé des œufs de ce serpent dans la cour de mes beaux-parents. Mon beau-père, qui connaît ça par cœur, a immédiatement identifié les œufs. Un peu en pointe et asymétriques sur un côté…
- Vous les avez mangé brouillés ?
Rye rigole et me montre le bout de son énorme pouce : "Ils ne sont pas plus gros que ça…"
Je lui demande s'il a un sérum anti venin, genre corticoïde ou anti-hémolytique.
"Non, répond-il. On vit comme ça… Il faut dire qu'en Australie, les animaux sont bien plus dangereux qu'en Thaïlande. Sur terre, sous l'eau, partout. L'Australie est le continent le plus dangereux du monde ! A propos de serpents, ça me rappelle une histoire. J'avais huit ans. Un jour, notre voisin, un meunier, est venu voir mon père :
"Il y a des quantités de souris qui grignotent mon blé sous le moulin. Je n'en peux plus. Dis à ton fils de me ramener un python, je lui donnerai deux livres" (manifestement, le dollar australien n'avait pas encore cours, ou l'on utilisait encore en parallèle les appellations anglaises).

Sitôt dit, presque sitôt fait. Rye sait où nichent les pythons, il en trouve un gros qu'il saisit derrière la tête, mais le python s'enroule autour de son bras, de ses épaules. Rye se débat comme un diable et réussit à faire entrer le python dans un grand sac. Ravi, il va voir le meunier avec son sac sur le dos. Le meunier regarde le contenu du sac et lui donne les deux livres. Quelques temps plus tard, ils apprennent que le meunier est pleinement satisfait - les souris terrifiées sont parties.

Le père de Rye, en accord avec le meunier, va parfois chercher les balayures de graine et de farine qui tombent sur le sol, à travers le plancher du moulin. Il envoie Rye faire de la récupération. Rye passe dans l'espace qui se trouve sous le plancher. Et là, que voit-il ? Le python en train de dormir. Il ne fait ni une ni deux, il met le python dans son sac et court le cacher dans une dépendance de sa maison, où il le nourrit de souris qu'il attrape avec des pièges.

Quelques temps plus tard, le meunier revient voir le père de Rye, assez contrarié.
- Je ne sais pas ce qui se passe, les souris sont revenues. On dirait que le python est parti.
Il est alors question de trouver un autre python, mission dévolue à Rye, qui, deux jours plus tard, embarque le même python, et le présente au meunier.
Le meunier le regarde et lui dit : "mais on dirait bien que c'est le même…"
- Non, répond Rye, mais c'est peut-être son frère.
Regard suspicieux du meunier… qui lui donne quand même les deux livres.
- C'était une somme importante. Avec les quatre livres, j'ai pu m'acheter un vélo tout terrain… Longtemps après - mon père était déjà mort - j'ai raconté toute la vérité à maman. Elle n'a pas semblé étonnée !

Sacré Rye !

jeudi 1 octobre 2015

Le lance-pierre de mon beau-père





La vie à la ferme suit son cours tranquille, avec des petites surprises. Ce matin, Fon est venue m'apporter un rayon de miel sauvage. Trouvé dans les arbres - une branche traverse la ruche de part en part. Une abeille vole autour - une toute petite abeille, comme je n'en ai jamais vu. Fon essaye de me faire manger une larve - elle me dit que c'est très bon. Je refuse - préjugé. Le miel est délicieux. Je donnerais cher pour avoir une tartine de pain gris et du beurre salé pour l'étaler.

En me promenant sur le terrain, je vois une énorme araignée dans sa toile. Elle est très jolie, striée de vert et se confond avec la végétation. J'imagine la sensation… avançant dans la nuit, les fils se collent sur la figure, chatouillent les poils des oreilles, tandis que les pattes véloces courent sur la peau, et que, peut-être, les chélicères s'enfoncent dans la chair fine autour des yeux…

L'autre jour, je vois le père de Fon assis sur un tronc en train de bricoler quelque chose. Il écorce un bout de bois. Je regarde de plus près. Il est en train de fabriquer un lance-pierre. J'ai déjà remarqué qu'il en avait un. C'est pour quelqu'un d'autre, pour un ami, me dit Fon.

Ici, les lance-pierres sont d'usage courant. Il s'en vend sur les marchés, avec des petites décorations sur le bois. A quoi servent-ils ? Parfois à éloigner les chiens, plutôt à faire avancer les bœufs. Une idée machiavélique germe dans ma tête. En effet, je ne peux m'empêcher d'envisager l'hypothèse selon laquelle le silence et le refus absolu du regard avec le père de Fon tient à une antipathie qu'il pourrait facilement avoir pour un farang qui a le même âge que lui, qui a entrepris sa fille et qui ne fait pas un métier compréhensible - en tout cas un métier manuel, un métier pratique dont on voit les résultats.

J'ai déjà observé ce préjugé relatif au travail intellectuel chez des ouvriers français. Pour beaucoup d'entre eux, un tel travail ne vaut rien. J'ai souvenir d'avoir aidé l'un d'entre eux à envoyer des photos par mail dans un contexte technique un peu compliqué (c'était à Madagascar), y avoir passé pas loin d'une heure, et de n'avoir reçu aucun merci : ce n'était pas du travail. Alors qu'il comptabilise le moindre service qu'il me rend, et qui doit entraîner remerciements, rémunération en nature voire en espèces - car je suis un bourgeois. Il ne faut surtout pas croire que cette homme est intéressé, et qu'il manque de générosité. Pas du tout - au contraire même. Mais il existe en France des comportements de classe que je n'ai pas retrouvés en Ukraine, en Pologne ou dans les pays d'Asie du sud-est. C'est ainsi que dans un hôpital où j'ai travaillé, des syndicats avaient obtenu que les médecins payent leur repas à la cantine trois ou quatre fois celui que payait le personnel d'entretien - autant dire une affaire pour une aussi misérable pitance ! Et ils auraient trouvé logique qu'il en soit de même partout, le médecin payant une asperge, un litre d'essence, une maison, une amende pour excès de vitesse cinq fois le prix payé par un ouvrier.

Si je demande au père de Fon de me fabriquer un lance-pierre, ce qui semble une tâche assez légère, il avouera peut-être des sentiments négatifs en refusant de le faire. Test qui n'est pas sûr à cent pour cent, mais qui peut avoir de la valeur s'il revient positif (c'est-à-dire s'il refuse).

Huit jours plus tard, je le vois assis sur le même tronc d'arbre. Par parenthèse, les thaïs semblent trouver confortable de s'accroupir sur un siège minuscule pendant des heures, sans attraper de fourmis dans les jambes. Il y a dans la ferme deux ou trois petits bancs qui n'ont pas plus de quinze centimètres de haut. J'ai vu Lamoun patiemment réparer sa moto assis sur l'un de ces bancs. Certes les thaïs sont moins grands que les occidentaux. Mais la différence n'explique pas la différence de hauteur des sièges.

Aujourd'hui, le père de Fon a un lance-pierre dans les mains, et il est en train d'adapter l'élastique. "C'est pour toi", me dit Fon. Il faudra juste que tu payes l'élastique qu'il a dû acheter. Selon les conventions… tacites pour le moins, je charge Fon de le rembourser et de le remercier, après lui avoir demandé si je ne dois pas donner plus pour le service rendu - ou plutôt pour l'achat de ce bel objet. Elle répond d'un "non" ferme. Mais le père de Fon ne voudra même pas du remboursement de l'élastique. J'interroge Fon du regard, qui acquiesce d'un signe de tête. "Il n'y a aucun problème" me confirmera-t-elle plus tard. "Les thaïs et les farangs sont très différents. Et il n'y a pas eu la même éducation. Alors ce n'est pas la peine…"

Je ne peux que souscrire à cette sagesse. Qu'on ne me fasse pas rire avec les "belles rencontres" qu'on fait en voyage à l'étranger, rencontres de parfaits inconnus avec lesquels on n'a strictement rien en commun sinon d'avoir une rate, un foie, un hypothalamus et quelques autres organes ou similitudes de surface. C'est l'exercice de quelque circuit temporal ou sous-orbitaire archaïque qui confère à ce symposium de décharges neuronales une fallacieuse impression d'accomplissement humaniste.