lundi 27 juin 2016

Quand on se marie avec un étranger, on ne sait pas qui on épouse, disait ma mère...


Une princesse de mes connaissances
(car je connais des princesses, moi !)

"La princesse au pois" n'est pas le conte d'Andersen le plus connu, le plus apprécié et le mieux compris. Curieusement, quand on cherche sur Google, on tombe avant tout sur des magasins de vêtements pour le premier âge, des sites de lecture pour enfants, d'autres pour les enseignants. Sur l'un d'entre eux, le rédacteur appelle même l'auteur Handersen, ce qui est un peu hinquiétant pour ses hélèves. Serait-il hasthmatique par asard...?

Bref, il faut vraiment chercher pour entendre parler du conte. A dire vrai, je ne suis même pas sûr qu'il soit connu par d'autres que les admirateurs de celui que Dumas appelait "l'aimable poète danois". Tu peux me raconter l'histoire ? Tu préfères que ce soit moi ? Ok. C'est très court, juste une page dans l'original. Un jeune prince veut se marier, mais ne trouve pas de princesse à la hauteur de ses exigences. Un soir, une jeune fille qui se dit princesse (mais qui n'en a pas tout à fait l'air) se présente pour demander asile. La mère du jeune homme glisse un pois - l'histoire ne précise pas si c'était un petit pois extra-fin - sous le premier des sept matelas sous lequel elle allait faire dormir la jeune fille. Le lendemain, la princesse se plaint d'avoir atrocement dormi, et d'avoir un bleu à l'endroit de ce qui l'a tant fait souffrir. Elle fait ainsi reconnaître sa qualité de princesse véritable, et on la marie sans tarder avec le prince. 

Quand j'étais petit, je n'aimais pas cette histoire. Je trouvais que la princesse faisait bien des chichis. Alors qu'on valorisait l'opposé dans ma famille : supporter vaillamment l'adversité, ne pas se plaindre, surtout pour aussi peu de choses. Et en plus, quand on est invité, on ne fait pas de salades – c'est malpoli.

Plus tard, j'ai totalement changé d'avis. Ce qui m'amuse, c'est que c'est la future belle-mère qui établit le critère de mariabilité, et non le principal intéressé. D'ailleurs, on ne sait pas s'il est au courant du test. Si oui, certains trouveront à redire à cette liaison qui commence par une forme de mensonge. Peu importe, l'essentiel est pour moi qu'avec cette princesse, on trouve un peu de douceur dans ce monde de brutes.

C'est la raison pour laquelle j'ai glissé un pois (sans me vanter, assez gros) sous le matelas de Fon quand j'ai fait sa connaissance. Résultat, elle n'a presque pas dormi de la nuit. J'en ai immédiatement conclus que c'était la bonne personne.

Malheureusement, ce test ne permet pas d'envisager tous les aspects du problème de la mariabilité.

Ainsi, depuis quelques temps, j'ai remarqué que Fon terminait certaines phrases par un son nasillard particulièrement laid. Je te rassure, on a le même en français :
« ils font ch… -eian »

Tu sais, cet espèce de son traînard que certain rajoutent, qui tombent comme une crotte de nez. Si j'en crois ma référence sociologique(1), c'est le fait de jeunes femmes un peu gourdes et toujours fatiguées, qui n'habitent pas Auteuil.

Quand je pense à l'invraisemblable quantité de petites choses que Fon doit dire en thaï dont l'équivalent en français me ferait hurler ! En réalité, la princesse au pois, c'est moi ! Qu'une femme parle avec tel ou tel accent, je débande aussitôt. Qu'elle passe en coup de vent à la maison ce midi en vélo parce qu'il faut qu'elle aille au coiffeur : trois en un, au secours, il me faut des stimulants ! Je passe sur d'autres petits pois ultra-extra fins… dont j'ai presque honte. J'ai même souvenir d'avoir négligé une jeune fille aussi consentante que jolie, parce qu'elle avait un bas filé, et que cela faisait vraiment très moche. Oui, c'était il y a bien longtemps... Dans ses Confessions, Rousseau raconte l'histoire du téton borgne, qui lui a fait le même effet. Mais je ne suis pas Rousseau, tu avais remarqué : je suis bien certain que je fais tout autant de cuirs que les autres – mais on n'est jamais gêné par l'odeur de ses propres pets.

Je me réjouis donc tous les jours de parler aussi mal le thaï, et de ne voir en Fon qu'un ensemble de charmes et de douceurs ineffables : l'essentiel étant de ne pas se comprendre.

Aussi, quand je l'ai entendue dire ที่นี่ (thi ni..iaaan !) j'ai fait :


et j'ai demandé à Fon d'où cela sortait. Elle s'est reprise, sans rien expliquer – le contraire aurait été étonnant. Le mystère restera entier, et c'est aussi bien ainsi !

______________________
(1) Elie Semoun


mercredi 22 juin 2016

Joie, doutes et terreurs à la ferme


Les Louboutins de ma fille

Je suis revenu dans mon village près de Korat après sept semaines d'absence. Je suis resté un peu plus longtemps que prévu en France du fait des incertitudes dues au grèves. D'ailleurs, je n'avais pas assez d'essence pour me rapatrier vers Roissy. Voilà que je cherche des excuses, maintenant…

Tu me demandes comment se sont passées les retrouvailles avec Fon et Nam. Très bien !... Mais ce n'est pas si simple. Si Fon s'éloigne de plus en plus des charges épuisantes de la première maternité et retrouve le pep qu'elle avait avant sa grossesse, Nam en revanche…

Nam va bien, incontestablement. Elle se développe bien, elle est sociable, souriante. Les inquiétudes péri-natales que nous avons eues sont oubliées : les petites malformations cardiaques et artérielles sont sans doute rentrées dans l'ordre, de même que son immaturité hépato-cellulaire, due à sa prématurité. Nous ferons plus tard des examens de confirmation - rien ne presse. C'est une enfant solide. En ce moment, elle ne rêve que de marcher – et elle n'en est pas loin.

Pendant mon absence, je la voyais grâce à Skype, et il me semblait bien qu'elle me regardait. Ou regardait-elle le téléphone de Fon ?

Mon retour n'a pas été accueilli par un enthousiasme débordant, au contraire. Il m'a semblé que Fon avait peur de moi. Certes, je sais bien qu'il y a une « angoisse du huitième mois », durant laquelle les bébés les plus sociables pleurent quand un inconnu s'approche et « collent » à leur mère plus que de raison. C'est sans doute le moment où les circuits de reconnaissance des visages commencent à être vraiment au point, et que chaque figure familière s'individualise dans les souvenirs - les "stocks mnésiques".

Mais la comparaison avec la famille de Fon me rend un peu triste. Nam n'a aucune peine à faire un grand tour de la maison toute seule dans les bras de son oncle, à rester avec son grand-père ou sa grand-mère. Avec moi, elle veut bien s'amuser et rire, et nous avons renoué avec les pseudo-conversations faites de cris et syllabes répétées, de grimaces en miroir. Parfois - pas assez souvent à mon goût - elle va jusqu'à ma chaise et me regarde d'un air comminatoire : «qu'est-ce que tu attends pour jouer avec moi ? »

Mais la plupart du temps, quand je la prends dans mes bras, elle se met à pleurer. Très vite, elle veut retourner dans les bras de sa mère. Et si Fon disparaît de sa vision, ce sont des hurlement, systématiquement. Fon est le médiateur obligatoire. Ça finit par être angoissant. Outre que je ne peux pas aider Fon en gardant Nam.

Hier, nous sommes allés rendre visite à Rye, l'australien. Nam est restée tranquillement dans les bras de Nisa, sa femme. Mais quand Rye s'est approché d'elle, Nam a fondu en larmes.
« Elle n'est pas habituée aux visages des farangs », m'explique calmement Fon.

Oui, j'ai souvenir d'avoir lu dans un livre remarquable de Steven Pinker sur les caractères innés et acquis (The blank slate) qu'une étude sérieuse avait mis en évidence des comportements différenciés chez les bébés en fonction de la couleur de peau – bref, que les bébés étaient naturellement racistes. Rien d'étonnant que Nam ait un mouvement de recul et de méfiance devant ces visages différents, ces personnages bien plus grands et massifs que ne sont les thaïs.

Alors bon. Je sais. Ce n'est qu'une question de temps. Restons philosophe.

Au fait, tu sais, Nam enseigne les danses thaïes traditionnelles

samedi 18 juin 2016

Les emojis dans la vraie vie



Quand j'ai commencé la vraie vie en Thaïlande, j'ai rencontré des filles. Elles m'ont demandé : « What is your Line ID ? » Rien de plus rapide pour te faire comprendre ce qu'est Line. Un moyen de communication gratuit par texto ou vidéo. Il fallait que je m'inscrive illico !

Line, ça marche très bien. C'est simple. Et c'est très répandu en Thaïlande. 

Comme les filles écrivent encore plus mal l'anglais qu'elles ne le parlent, elles utilisent des « stickers », ou « emoji ». Emoji, c'est juste le terme japonais pour dire émoticône. J'ai longtemps pensé qu'il s'agissait d'exprimer des émotions avec des icônes. Non, il paraît que « e » veut dire « image », et « moji » lettre. Des images-lettres.  Il aurait donc fallu dire « emojicône » en français. Mais bon, tu t'en fiches et je ne suis pas ici pour faire un cours d’étymologie !

Moi aussi, j'ai voulu utiliser des emojis. Line est livré avec deux ou trois séries d'emojis gratuites – les autres sont payantes, et c'est sans doute ainsi que vit la société qui diffuse ce logiciel. Je vais prendre pour exemple la première série d'emojis proposée par Line. Il y en a 43.

En principe, un emoji, c'est explicite, on doit comprendre le sens tout de suite. Et évidemment, tout le monde doit être d'accord sur ce sens. C'est pourquoi je te propose un jeu. Tu regardes les emojis que je présente, tu les interprètes, et ensuite tu lis mon interprétation, et celle de Fon - qui sont parfois bien divergentes !


Cette première bande ne pose pas de problème  - il y a unanimité. On voit :
- la peur (j'ai tendance à prendre le petit découpé rouge pour une couronne),
- la moquerie sur les deux suivantes (je ne comprends pas la différence entre les deux, donc l'une me semble inutile),
- une autre forme de moquerie (le personnage tire la langue),
- le reproche (on note la zone grisée, qui se retrouvera dans plusieurs autres emojis à tonalité négative).
- la tristesse et les larmes,
- l'énervement (peut-être au bureau : il déchire des papiers) ; à noter quelques gouttes bleues : il transpire pendant qu'il pique sa rogne.
- la colère toute rouge.

Pour l'instant, pas de problème. La bande suivante est tout aussi simple à comprendre. Il s'agit non plus d'émotions et de relationnel, mais simplement de dire ce qu'on fait :



- on regarde un film en 3D en mangeant du pop-corn (très utile : je fais ça trois ou quatre fois par jour),
- on chante dans un micro – sans doute du karaoke,
- on nettoie le sol à grande eau ; à noter les gouttes d'eau en forme de pyramide qu'on retrouvera dans deux autres emojis, et dont le sens semble être « je transpire, je me donne de la peine ».
- on écoute de la musique avec son baladeur (et c'est agréable),
- on vomit ; le visage est un peu grisé, signe négatif ! Mais je ne sais pas si le fait de vomir a le même sens figuré en Europe et en Asie. Fon me dit que oui, on vomit parce qu'on est dégoûté (mais surtout parce qu'on est bourré, sent-elle le besoin de préciser !)
- on joue avec une console ; le joueur a les gouttes d'eau en forme de pyramide, donc il se donne beaucoup de peine,
- on utilise la magie noire pour tuer à distance quelqu'un en enfonçant une aiguille dans une figurine. Est-ce quelque chose qui s'accomplit tous les jours en Asie ? Est-ce simplement une manière de dire qu'on déteste quelqu'un ? Je ne connais pas assez la campagne locale pour trancher. Fon jure ses grands dieux qu'elle ne sait pas. Effectivement, en apparence, elle ne reconnaît pas cette pratique, mais devine qu'il s'agit bien de tuer quelqu'un. Son interprétation, « on est fâché contre quelqu'un », est avant tout fondée par la présence de flammes dans les yeux du bonhomme.
- on baille ; est-ce à prendre au premier degré, ou y a-t-il le sens « je m'ennuie » ? Selon Fon, il y a les deux.

Là encore, très large consensus. Maintenant, voici une longue série qui présente des émotions qui me semblent plus complexes et/ou moins bien définies.



- une tête maquillée avec des petits cœurs, exprime sans doute le fait qu'on est amoureux (ou qu'on est disposé à l'amour ?) Un homme peut-il utiliser cette emoji ? Non, dit Fon. C'est une femme, elle est heureuse, elle est un peu amoureuse.
- la suivante, lèvres rouges, rouge aux pommettes, cœur, laisse penser qu'on est amoureux… mais timide – à cause des bras derrière le corps. Oui, confirme Fon, c'est l'équivalent de l'emoji précédente pour un homme. Tant pis pour le rouge à lèvre.
- ensuite, un visage grisé (émotion négative), regard en bas, faisant quelque chose comme « pfff ! », et pleurant : un dépit mêlé d'un chagrin. Selon Fon, l'homme est triste, il attend, il s'ennuie, il est ennuyé par un problème. Difficile d'ailleurs de bien distinguer les deux sens de ce mot unique en thaï, s'ennuyer et être ennuyé du fait d'un problème.
- un personnage qui se retourne sous l'effet de la surprise (le point d'exclamation) ; il a les yeux jaunes (qu'on retrouvera cinq fois encore – sur des emojis assez sinistres ; mais étrangement, on trouve aussi ces yeux jaunes dans le personnage qui joue à la console ; manifestement, cette occupation n'est pas si limpide qu'on pourrait l'imaginer). Pour moi, cette emoji figure quelqu'un d'interloqué – et qui manifeste des sentiments très négatifs. Fon abonde.
- le personnage dort, les bras croisés (donc il n'est pas allongé) ; il bave et son nez laisse couler de la morve en même temps. Est-il malade ? Ou s'est-il endormi quand il était assis ? Pour Fon, il n'est pas question de rhume et de maladie. Il n'y a qu'un gros dodo.

La suite, très positive :




- le personnage semble très content ; mais ses yeux semblent fermés ? Ses bras le long du corps pourraient évoquer un « Yes » qu'on faisait il y a quelques années sur les courts de tennis et ailleurs – comme tirer une chasse d'eau par une poignée pendant au bout d'une chaînette. Mais à cause de la bouche avec un grand sourire, on sait qu'il s'agit d'un signe très positif. Mêlé d'un sentiment de victoire un peu malin ? Non, pour Fon, il est simplement très heureux, et ses bras sont dans une position qui traduit son élation - il se redresse presque fièrement.
- mains jointes, et le visage exprime une satisfaction altruiste, avec de grands yeux presque énamourés, en tout cas admiratifs ; les petits losanges jaunes qu'on retrouve dans quatre emojis laissent supposer qu'il s'agit d'une emoji qui accompagnent la réussite de quelqu'un, et non de l'expression d'un état personnel. Mais pourquoi des losanges jaunes ? Mystère. Quand Fon me donne sa version, j'adhère immédiatement : le personnage fait un souhait pour quelqu'un d'autre. C'est tout.
- encore des losanges jaunes ; le personnage brandit un pouce genre « c'est super, je te félicite ». Oui, confirme Fon : ça veut dire "tu es le meilleur !". Le pouce tendu est-il un emprunt de l'orient à l'occident (ou inversement) ?
- des losanges jaunes, et cette fois c'est deux pouces, et aussi des ruisseaux de larmes. C'est complexe. Malgré les difficultés (larmes), on a réussi, on est content ? En fait, explique Fon, ce sont tout simplement des larmes de joie. Je trouve qu'il y en a beaucoup...

Encore une suite :



- la tête appuyée sur la main, le visage renfrogné : mécontentement, ennui, insatisfaction ? Mais pourquoi cette tasse à côté du personnage ? C'est le petit déjeuner, et en fait, il tire une tête de travers parce qu'il a la gueule de bois ? Non, dit Fon, il s'ennuie, ou/et il est ennuyé par un problème. Et pourquoi la tasse ? Parce que c'est ce genre de types qui attendent et réfléchissent dans un café.
- l'une des deux seules emojis qui montrent les jambes ; le personnage a les bras qui pendent ; on pourrait se dire qu'il avance comme un zombi, en automate ; qu'il est triste ; mais attention, il ne pleure pas, il bave ; est-il dans un état second, somnambule ? Non, dit Fon, il est simplement très triste, ou peut-être malade, ou c'est peut-être un lendemain de cuite !
- là, il ne bave pas, mais assis, il pleure sous un petit nuage qui pleut sur lui ; on comprend qu'il est triste ; mais que veut dire le petit nuage ? Est-ce parce que le sort s'acharne sur lui – ou un signe complémentaire destiné à montrer son humeur ? "C'est juste qu'il pleure autant qu'une grosse pluie de mousson" explique Fon. Exit le mauvais sort.
- un seul losange jaune pour ce personnage qui tend le bras en criant ; c'est un manifestant ? Il plaide pour une cause ? Il n'est pas content et proteste ? "Non, dit Fon, il te souhaite simplement de gagner : you win !" Je me suis bien planté.
- Pointillé autour du corps et de la tête, grosses gouttes bleues sur le front, les yeux semblent fermés, froncés, et la bouche montre les dents ; manifestement, il n'est pas content, mais pourquoi ? C'est bien flou. "Mais non, explique Fon, il est tout simplement malade avec de la fièvre." Là, j'ai la honte, c'était trouvable.

La fin de la série :



- Il se prend la tête entre les mains. Les yeux et la bouche sont des trous noirs. Soit il est au désespoir, soit il se rend compte qu'il a oublié son passeport à l'aéroport, ce qui n'est pas tout à fait la même chose ; mais on comprend que ça ne va pas du tout. L'explication de Fon me laisse dubitatif : "il est surpris... mais je ne sais pas pourquoi il a les yeux noirs."
- Toujours les yeux noirs, et aussi une partie du visage, comme une ombre : il a l'air de la statue du commandeur. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Dans quelles circonstances employer cette emoji ? Quand on s'est fait engueuler par son patron ? "Non, dit Fon, il est d'un grand calme, c'est tout". Je doute...
- Encore un losange jaune. Est-ce qu'il se ronge les ongles d'anxiété ? Pourquoi regarde-t-il sur le côté ? On voit ses dents : parce qu'il sourit, ou parce qu'il rit jaune ? Fon n'est pas sûre non plus : "il est heureux, mais je ne suis pas certaine".
- Cette fois, c'est un regard jaune. La bouche, particulièrement bien dessinée, n'exprime ni la joie, ni la colère, ni la tristesse : on dirait qu'il parle ; mais il a des flammes derrière lui, et cela ne doit pas être confortable. Il me semble qu'il y a discordance entre la situation dramatique et l'expression relativement neutre – hormis les yeux jaunes dont l'interprétation n'est d'ailleurs pas limpide. Fon est affirmative :"il est extrêmement fâché, d'où les flammes. C'est tout."

La dernière série, neuf emojis, est pour moi quasi-incompréhensible.



- Des yeux jaunes, maquillés, des gouttes de sueur, un pointillé autour du personnage, et surtout, une étrange tache jaune entourée de noir derrière la tête (ou qui sort de la tête?). On comprend que ce n'est pas une emoji positive. Mais pourquoi ? Le maquillage ? La tache jaune figure de mauvaises pensées, des obsessions ? "C'est le pendant de l'emoji précédente, l'homme fâché, mais cette fois-ci c'est une femme qui elle aussi est très fâchée." explique Fon.
- Deux losanges jaunes, un œil fermé, la bouche grande ouverte, un curieux geste avec deux doigts devant l’œil, l'air globalement fâché : je ne comprends pas. Est-ce qu'il veut dire "t'es pas un peu cinglé, non ?" Fon explique : "Tu sais bien, quand les gens se font prendre en photo, il font un V avec les doigts près des yeux. C'est tout simplement ça". Bon sang mais c'est bien sûr !
- Tirant la langue, un œil fermé, une main comme s'il se grattait la tête (en signe de perplexité ?), et les gouttes d'eau en forme de pyramide. Positif, mais avec quelle dénotation ? Là en revanche, Fon est moins brillante : "il ressent quelque chose mais je ne peux pas dire, sans doute du bonheur".
- Beaucoup de gris – donc pas bon. Tête penchée, avant-bras se recouvrant – presque une position de salut respectueux. Avec la bouche ouverte, bien rouge. Humilité ? Résipiscence ? "Mais non, dit Fon, il a tout simplement mal au ventre, il est malade !" Et pan !
- Parent du précédent, dessin grisé, tête penchée, mais avec des yeux jaunes en bille (donc pas de ruse ni de méchanceté) ; les bras tombent en avant. Tristesse, déception, désespoir, ou bien sentiments négatifs mais moins marqués ? Aucune réelle signification ne m'apparaît. Fon pense pareil : "il est triste, je ne peux pas en dire plus".

Les dernières, très mystérieuses :




- Tête penchée, yeux jaunes en bille, pas d'expression particulière, et surtout, sortant peut-être de la tête, un genre de fantôme : est-il en train de mourir (tout en envoyant un message sur Line à un ami !), ou subit-il un mauvais sort, est-il tourmenté par un esprit mauvais ? Emoji d'utilité quotidienne, sans doute... Fon qui croit aux esprits a réellement peur et demande à passer au suivant.
- Très étrange : des yeux et lunettes jaunes, des cheveux (c'est le seul à en avoir !), un costume, une cravate, accoudé à ce qu'on peut penser être un bureau, avec un losange jaune. Un examinateur ? Un employeur potentiel ? Là, il semble que l'emoji ne représente plus le rédacteur, mais un étranger. Pour Fon, c'est bien plus simple, c'est juste un homme au travail qui réfléchit.
- Totalement incompréhensible : deux losanges jaunes à la place des yeux, les mains élevées, la bouche grande ouverte, et derrière, un genre de cape bleue ? Je donne ma langue au chat. Pour Fon, c'est pourtant simple. Ce que je prends pour une cape bleue, c'est la fumée, il fume car il est très en colère !
- Ésotérique : yeux vaguement jaunes derrière de grandes lunettes bleues à branches rouges, moustache et gros sourcils, le personnage fait le signe « cornuto », cocu en italien, avec les deux mains. Je doute que la signification soit la même en Asie. "Mais non, explique Fon, ce signe veut dire : je t'aime. Et avec les deux mains ! Quant aux lunettes, c'est parce qu'il est très timide !"

C'est tout. Quand je fais le compte, il y en a en gros 1/3 qui ont une dénotation neutre ou positive, 2/3 une dénotation négative. Normal : la vie n'est pas simple. Un occidental pourrait aussi s'étonner de ne pas trouver figurés la jalousie, l'envie, la vanité, la stupidité, l'avidité et bien d'autres choses d'utilité quotidienne.

J'avoue que je n'aime pas trop utiliser ces emojis, je ne me sens pas vraiment représenté par ce bonhomme d'aspect très neutre... et assez laid ! Manifestement, ce n'est pas le ressenti des asiatiques qui les plébiscitent.

Je suis désarçonné par le manque de suivi du graphisme, en particulier des yeux, qui prennent tous les styles imaginables, du relativement sophistiqué :au plus simple : en passant par toutes sortes de variétés, losanges, trous noirs. J'aurais pu prendre d'autres séries d'emojis, j'aurais trouvé peu ou prou la même disparité. On n'a jamais ça dans les personnages dessinés en France.

Au delà de l'aspect graphique déroutant et de ma propre stupidité, il existe un véritable gap culturel qui m'empêche de comprendre la signification de toutes les emojis. La symbolique m'est étrangère, jusque dans les détails (les losanges par exemple, ou les couleurs). Peut-être ont-ils aussi une autre logique qui m'échappe.

J'espère qu'on ne me taxera pas d'ethnocentrisme voire de colonialisme pour ma dernière hypothèse : et si l'exigence d'un lien ultra-précis entre le dessin et l'idée qu'on veut exprimer était moins forte en Asie ? J'aimerais bien comprendre.


J'ai donc du pain sur la planche… 

mais c'est drôlement intéressant !





vendredi 6 mai 2016

La phyto et le voyage en Administratie


Un coin de Normandie près de Cherbourg. Trouve d'aussi jolies vieilles pierres en Thaïlande...

J'ai retrouvé ce cher vieux pays pour y accomplir quelques démarches administratives.

Quels paysages ! Quelle magnifique végétation ! Quelle charmante architecture dans les villes ! Quelle température vivifiante !
Quelle propreté dans les rues ! 
 
Telles sont les réflexions que je me fais, tandis que j'actionne avec énergie mes essuie-glaces chaque fois que je dépasse quelqu'un ou que je tourne - j'ai gardé les réflexes de la conduite à gauche.

Ah oui, à propos de conduite, il faut que je renouvelle mon permis international (afin de pouvoir conduire en Indonésie et au Laos). Je vois sur un site très sérieux que certaines mairies se chargent des démarches. Cela m'arrangerait bien, car je suis loin de la préfecture. Je téléphone à la maison-mère. Une dame outrée, indignée me répond : "A la mairie, mais comment est-ce possible ! (et là, la voix devient suraiguë) Vous n'y pensez pas !... Tous à la préfecture !..."

Dans l'administration, le dernier qui parle a toujours raison. C'est plutôt farce. Il y a plus rude. Il faut que je fasse certaines démarches auprès de la sécu. Un téléphone payant à la minute : on m'assure qu'on me rappellera lundi ou mardi afin d'éviter que je fasse les cinquante kilomètres qui me séparent de la caisse pour rien. Délicate attention sur laquelle insiste mon interlocutrice. Bien sûr, ils auraient pu traiter l'affaire tout de suite. Mais pourquoi être efficace quand on travaille à la sécu ? Je te rassure tout de suite, ni le lundi, ni le mardi, ni même le mercredi je n'ai eu de rappel. Et le vendredi, j'ai fait les cent kilomètres pour rien.
- Tu veux dire qu'ils t'ont quand même appelés le jeudi ?

- Non. Le jeudi était férié...

Rien à voir avec les impôts, que j'apprécie, paradoxalement. Je dois leur reconnaître une disponibilité, une ouverture, une compétence légale et informatique qu'on ne trouve pas dans les autres administrations. On aura beau dire, la sélection par les maths, il y a du bon. Mais quand même… Les excellents et très sympathiques impôts de R, où j'habitais avant de retrouver mon Morbihan d'origine, ont voulu la jouer subtile. Comme j'avais fait ré-expédier mon courrier dans le Perche, chez une amie, pendant mes absences, ils en ont conclu que j'habitais là-bas. Les gros malins ! Très vite, mon amie a été inondée de courriers. Je devrais maintenant payer les impôts locaux de son domicile. Elle aussi, par parenthèse !

Je leur ai fait observer leur erreur. Ils m'ont juré (et écrit) la main sur le cœur, qu'ils avaient tout corrigé. La semaine d'après - allo, le Perche ?... On continue d'être arrosé - mais une fois sur deux seulement, je ne reçois que les demandes avec pénalités. Les autres, je ne sais pas dans quelles limbes administrativo-postales elles disparaissent.

A vrai dire, ce n'était pas la première fois qu'ils me tracassaient pour ce déménagement fictif que j'avais déjà vu inscrit en première page de ma feuille d'impôts. J'avais alors protesté que je n'avais jamais déménagé, mais ils ont répondu textuellement qu'il ne s'agissait que d'une "commodité". Commodité pour qui ? Certainement pas pour mon amie, très malade, et distraite par d'autres préoccupations. Certainement pas pour moi, car un an et demi après, on continue d'envoyer des documents dans le Perche, et maintenant, on me menace de saisie. Saisie où ? Chez mon amie ? Ce serait le comble. Malgré tout, je les aime bien, les impôts, ils répondent vite et sont habituellement assez efficace. Un ami psychiatre me dit que j'ai un syndrome de Stockholm…

En faisant la route pour la sécu, j'écoute la radio. Inimitable émission de Julien Courbet. Tu sais, il prend la défense de personnes qui se disent victimes d'un préjudice sinon d'une arnaque : voiture qui tombe en panne quatre mois après l'achat, avec facture astronomique, sèche-linge qui menace d'exploser mais que la maison-mère ne répare pas, etc. Tu connais trop bien. Curieux comme cette émission réchauffe le cœur.
Elle caresse dans le bon sens ce circuit de l'équité, qui se situe au dessus de l'orbite, dans le lobe préfrontal du cerveau. Raison pour laquelle elle serait la plus écoutée de toutes les émissions de radio.
 
En Thaïlande, il y a une forme sommaire mais formalisée d'équité. Tu as certainement remarqué, quand tu achètes quelque chose, on te tend ce que tu achètes, et ils ne le lâchent pas tant qu'ils n'ont pas l'argent en main. Possession vaut titre ! Il y a comme un contrat qui s'écrit quand les deux mains de chaque côté donnent et prennent. Et ce contrat dit : "maintenant, dém…-toi !" Tu sais que tu es désormais tout seul. Ils t'ont vendu une pastèque (ou une voiture) pourrie jusqu'au trognon, et dès qu'ils ont l'argent en main, ils considèrent que c'est trop tard pour toi...

Julien Courbet - notre Julien des Bois - défend les pauvres consommateurs contre les sociétés abusives, les marchands escrocs. Quelle revanche pour nous, qui nous sentons si impuissants. Mais quelle triste leçon sur notre société, où seule, une armada d'avocats, d'huissiers et de célébrités médiatiques peuvent obtenir justice en trois coups de téléphone.

Au passage, Julien envoie un coup de patte au garagistes et aux plombiers, deux professions chez lesquelles il semble régner une totale méconnaissance de la Loi… Le suspens est total. La pauvre petite dame va-t-elle récupérer ses arrhes ?...

Mais je me lasse et je zappe. Sur France-Cul(ture), une distrayante émission sur les vidéos amusantes de chats sur le web, dont on parle très savamment. Alerte ! Je viens de voir un Gamm Vert où j'espère pouvoir trouver du désherbant. Je freine en catastrophe et je réussis à prendre la bretelle.

Zut, deux heures moins le quart, ils n'ouvrent qu'à deux heures. J'ai une pensée émue pour les employés de Thaïlande, occupés à regarder la télé pour les garçons, à s'épiler les sourcils pour les filles - de sept heures du matin à onze heures du soir… mais toujours disponibles quand je pousse la porte. De l'autre côté de la vitre, les vendeurs de Gamm Vert ont l'air de s'ennuyer comme des rats morts - au moins autant que nous. Enfin, la porte s'ouvre. - ils ont attendu l'heure pile avant d'appuyer sur le bouton. Et dire qu'on se plaint de l'absence de ponctualité des thaïs...

Je m'adresse à un vendeur pour avoir un conseil. Une vendeuse s'interpose : "Surtout, ne répond pas…" Elle insiste : "même si tu sais, ne dit rien !"
Je la regarde, assez surpris.
"C'est Duchenoque qui va vous répondre…"

Duchenoque lâche enfin son portable qu'il cramponnait comme un savon dans des douches interlopes, et m'aide efficacement. Mais je reste intrigué par le comportement de la vendeuse, et en partant, je pose la question. Elle me répond très gentiment :
"Le problème, c'est qu'il n'est pas diplomé phyto, il ne devait pas répondre. Il n'y en a que deux qui sont diplomés phyto dans le magasin, le chef et Duchenoque. Si par hasard la maison-mère apprenait, par une enquête à notre insu qu'un non diplomé avait répondu, nous perdrions notre licence !"

T'es diplomé phyto, toi ? Non ? Alors marche à l'ombre…

Heureusement, il reste la bouffe. Une cure de fayots, de lentilles, de bordeaux, de pain, de comté 12-18 mois,
de munster et autres fromages qui puent, et de poisson qui ne pue pas. On a beau dire, ça requinque. Je perds généralement trois kilos en cinq mois en Thaïlande. J'en regagne trois durant le mois que je passe en France. Douce mère nourricière… Dommage, maintenant, quand il n'y a pas de piment dans le cassoulet, ça manque…


Chez moi


dimanche 17 avril 2016

Songkran et la fracture du monde



Collecte au temple - fête de Songkran


Le globe terrestre était coupé en deux moitiés à peu près égales, comme deux monstrueuses moitiés de pastèque. Entre les deux parties, une échelle branlante, simplement posée, qui surplombait un vide vertigineux et laissait voir les entrailles rougeâtres de la planète.

Qui a cassé la terre ? Moi, par mégarde. Et les gens le savent, ou le croient, ce qui revient au même. Ils sont furieux. Les voici qui se lancent à ma poursuite - d'un côté comme de l'autre, deux hordes armées qui convergent vers moi en hurlant des menaces. Il ne me reste plus qu'à fuir, de manière bien illusoire, sur cette pauvre échelle qui relie les deux mondes.

Bien sûr, je suis terrifié par la haine dont je suis l'objet, et encore plus par ma position instable, à genoux sur les barreaux, cramponné, persuadé qu'on va me décrocher d'un instant à l'autre et que je vais tomber dans ce vide effrayant. Vide générateur d'une angoisse claustrophobique atroce, je suis seul, poussière dérisoire dans une chute sans fin entre les deux mâchoires immenses de la terre…

Tel est le  cauchemar que j'ai fait trois ou quatre nuit de suite à l'âge de dix ans. Si jeune et déjà mégalo ! Non, pas la peine de rajouter "...et déjà parano" ! J'ai commencé à faire ce rêve au cours d'une forte fièvre, plus de quarante, alors que j'avais une leptospirose attrapée en me baignant dans le bassin d'Ossegor. C'était juste la maladie qui montait au cerveau !
Songkran casse la terre en deux

Mauvaise nouvelle. La terre vient à nouveau d'être coupée en deux. Par Songkran. C'est qui, c'est quoi, Songkran ? C'est le nouvel an bouddhiste. Des fêtes du 13 au 15 avril. Durant lesquelles, dans la rue, on s'arrose les uns les autres en signe de respect : bassines, pistolets à eau, seaux, jets, tout est bon pour noyer ton portable avec un grand sourire si tu ne l'as pas mis à l'abri dans un sac étanche. Ce matin dans la douche, je hurle à Mai qu'il n'y a pas de pression. Comme si elle pouvait y faire quelque chose ! Elle me dit que c'est Songkran, tout le monde puise de l'eau…

Pour l'occasion, j'ai invité Rye l'australien à l'apéritif vespéral. Il accepte avec enthousiasme. Mais deux heures plus tard, coup de téléphone. Non, il ne viendra pas : Nisa, son épouse, ne veut pas traverser la nationale. Annonce-t-on une descente de fantômes ? Y a-t-il eu un mauvais sort jeté sur mon village ?

Rye habite provisoirement dans la maison de Nisa, de l'autre côté de la nationale, du côté du temple. Cette nationale, c'est la route qui relie Bangkok à Udon Thani en passant par Korat, une quatre voies avec un large terre-plein central. Comme toutes les quatre voies thaïes, elle ménage des couloirs pour laisser passer ceux qui veulent faire demi-tour, ou aller sur une départementale perpendiculaire, manœuvres aussi périlleuses l'une que l'autre.

A l'époque de Songkran, cette route du Nord vide Bangkok dont la population active va retrouver parents et cousins au village. Quand Songkran se termine, c'est le reflux en sens inverse. Il coule un flot ininterrompu de bus, de voitures, de pick-up dont le plateau est rempli de monde, quand on n'a pas installé un hamac où dort paisiblement un passager au milieu des vapeurs de gas-oil. Et quand ça ralentit, les gens se mettent sur trois voies et envahissent sans vergogne la bande d'arrêt d'urgence.

Le résultat, c'est qu'il est vraiment difficile de traverser la route à cette période. C'est long et surtout, c'est très dangereux. Quelquefois, après quinze minutes d'attente, un passager sort de la voiture, et à ses risques et périls, tente d'arrêter la circulation. Sinon, quand la voie rapide a un petit répit, on peut essayer de repartir sur elle en accélérant comme un fou pour ne pas se faire emboutir par l'énorme bus qui arrive à trente secondes derrière, qui fait des appels de phares, qui grossit à toute vitesse dans le rétroviseur et n'a pas l'air de vouloir ralentir.

Curieusement, la police ferme certains passages. Pourquoi ? Ils ne semblent pas plus dangereux que d'autres. Mais on ne peut plus traverser, on doit rouler longtemps encore avant de trouver une solution de continuité. Et on est encore plus énervé et impatient quand on la trouve.

Oui, le monde est coupé en deux : l'est de l'Isan d'un côté, l'ouest de l'autre. Même s'ils voulaient se faire la guerre, le Laos et la Birmanie ne le pourraient : ils se regarderaient en chiens de faïence de chaque côté de la nationale, laissant passer le long cortège des thaïs qui vont retrouver la famille.

Nisa ne veut pas prendre de risque - à pied, à moto ou en voiture, c'est trop dangereux. Le monde est coupé en deux. Cette fois, ce n'est pas moi, je le jure ! C'est Songkran !

Ce soir, je boirai ma vodka tout seul. Et les cacahouètes achetées spécialement pour Rye (qui, comme la plupart des farangs, ne mange pas thaï) - eh bien les cacahouètes attendront lundi, le temps que les deux moitiés du monde se recollent !



jeudi 24 mars 2016

Bonze à mobylette

En traversant la nationale à cinq à l'heure...

L'autre jour, j'ai passé le permis de conduire thaï (cf. mon précédent post : Violence-au-pays-du-sourire). Les questions sont en anglais, ce n'est pas le bout du monde. C'est intéressant de voir ce qui retient l'attention des édiles locaux. La questions des "U-turn" par exemple, c'est-à-dire des demi-tours. L'organisation routière thaïe est telle que les automobilistes sont obligés en permanence de faire des demi-tours, en particulier sur des routes à grande circulation - sensations garanties. Ces U-turns sont totalement interdits dans les intersections, et permis dès qu'il y a un marquage discontinu sur la route - au beau milieu d'une ligne droite par exemple. L'inverse de ce qui se fait en France. Mais ce n'est pas la seule chose. La manière de rouler dans un rond-point par exemple. Il y aurait d'autres exemples.

J'ai lu avec intérêt que les engins agricoles, du moment où ils étaient équipés de roues en caoutchouc, avaient le droit de circuler sur n'importe quelle route. Comme les tanks, et aussi les voitures de courses. Pour ces dernières, une autorisation spéciale est requise. Pour les tanks, apparemment non. J'imagine le flic arrêtant un tank :
"Papiers s'il vous plait..."
La tourelle tourne... Boum !... Excuse-moi, c'est un peu gamin, mais ça m'amuse.

Engin agricole Kubota : quelle est la part de customisation ?

Quant aux  bonzes, ils sont dispensés de porter un casque. Pourquoi - mystère. Pour qu'on les reconnaisse et qu'on puisse manifester son respect (le bouddhisme est la religion officielle du pays) ? Pourtant, il n'y a pas que leur tonsure qui les rende reconnaissables. Il y a avant tout leur belle tunique orange. Alors question de dignité ? L’État ne veut rien imposer aux serviteurs du Bouddha ? Je suppose.

Mais attention, tous les religieux sont dispensés de mettre un casque quand la religion s'assortit du port d'une coiffe. Est explicitement cité le personnel ecclésiastique portant turban. Sikhs ? Musulmans ? C'est vrai que ça doit être compliqué de faire entrer un turban dans un casque. Et surtout de le sortir sans dérouler la bande velpeau. J'ai souvenir que les prêtres de mon enfance portaient des bérets. Monsieur le curé en béret qui circule sur son solex (1800 ou 2200) sera-t-il dispensé de casque ?

Ce qui m'a étonné, dans les questions des tests, c'est l'importance donnée aux "grosses" voitures. Explication : dans les réponses pièges qui sont proposées, on demande assez souvent si dans tel ou tel cas, on s'arrête et on laisse passer les voitures plus grosses. Où les plus petites. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Il y a des gens qui pensent que c'est celui qui a la plus grosse (voiture) qui passe en premier ? Ce sont les plus riches qui prennent le pas sur les autres ? Est-ce un réflexe naturel chez les thaïs ? Il me semble.

Il y a une étrange soumission à tout ce qui porte un uniforme - administratif ou policier. Plus ils sont issus d'un milieu défavorisés, plus ils sont enclins à laisser préséance à l'autorité, et aussi à la richesse. "Préséance à ceux qui les traitent comme des chiens en permanence" m'a dit un anglais fâché qui attendait que sa femme passe le permis. Il assume la responsabilité de ses propos. 

Mais bon, je te rassure : "laisser passer la voiture la plus grosse" n'est jamais une bonne réponse quand tu passes le code.