jeudi 29 décembre 2016

Ça te parle, un perroquet ?


Un perroquet ? De toutes les couleurs, dans la mer...


L'autre jour, je suis revenu de la chasse sous-marine avec un beau perroquet bleu. Il y a toujours des curieux pour regarder tes prises. Mais là, le curieux en question m'a dit qu'on n'avait pas le droit de pêcher ces poissons, qu'ils étaient protégés. Il avait l'air très sérieux.

Dommage. Le perroquet est excellent, abondant, et pas trop farouche. J'ai vérifié sur internet : le perroquet ne fait l'objet d'aucune interdiction particulière dans le reste de la Thaïlande. Il n'y a que dans les parcs naturels où on ne peut pas le chasser. J'ai demandé à un pêcheur que je connais. Il a confirmé l'interdiction.

J'ai un excellent livre sur les poissons, le  Gerry Allen, qui décrit tout ce qu'on peut trouver entre l'Inde et l'Australie. Il y a trois pages sur les perroquets. Tous seraient protégés ? J'ai décidé d'en avoir le cœur net. Mais où m'informer ?

J'ai fait une première tentative à l'administration du district - un peu l'équivalent de la mairie en France - qu'on appelle ici amper. C'était un vendredi après-midi, vers quatre heures. Il n'y avait plus que trois employées. Elles m'ont fait un accueil très sympathique. D'autant plus que j'avais Nam dans les bras : avec ses longs cils et ses cuisses potelées, Nam exerce un effet quasi hormonal sur la gens féminine. Fon n'était pas venue. Je l'avais sentie réticente.

Très vite, une des filles - la plus jolie - m'a demandé si j'avais une amie ici. J'ai répondu, et demandé du tac au tac si elle était mariée et avait des enfants. Elle aussi m'a répondu - elle avait… Il n'y avait que de la curiosité, pas d'intérêt dans sa question...

J'avais apporté mon livre de poissons. C'est un euphémisme de dire que je ne parle pas bien thaï. Résultat, elles ont pensé que je leur demandais quels poissons étaient bons à manger. Tout juste si elles ne m'ont pas donné de recettes. Mais pourquoi serais-je allé à l'amper pour avoir des renseignements d'ordre culinaire ? Le farang est pour elles un être si étrange qu'elles ne s'en sont pas étonnées.

J'ai fini par me faire comprendre. Là, bonne surprise, rien n'est interdit, on peut tout chasser. Elles sont même allées au bureau d'à-côté pour être sûres. Oui, je pouvais tuer tous les perroquets que je voulais. Sur le coup, j'étais si content que je leur ai promis la moitié de ma prochaine pêche !

Et puis en rentrant, j'ai eu un doute. Elles avaient l'air de s'y connaître en poissons comme moi en point de croix. Le lendemain, je suis retourné voir le pêcheur (tiens, au fait, il a une charmante maison sur pilotis à vendre sur la rivière, à cinquante mètres de la mer - un prix très raisonnable, mais comme tous ses voisins, il n'a aucun titre de propriété étant donné qu'elle est construite sur le domaine maritime ; il a juste le droit de l'habiter).

Ce pêcheur m'a dit que l'interdiction provenait de l'obotor. Je croyais que l'obotor était l'administration en charge du cadastre et des permis de construire. Manifestement, son rôle est plus large, c'est la gestion du territoire physique et de ses ressources.

Je suis donc allé à l'obotor. Fon avait clairement exprimé ses réticences. Parler avec ces gens-là, c'était prendre un risque, je n'en tirerais que des ennuis. Il faut dire que Fon est issue d'un milieu très pauvre pour lequel il n'y a que des demi-dieux dans les administrations, toute personne habillée d'un uniforme représentant les foudres du ciel et le début des problèmes.

Je suis donc arrivé seul dans cette administration située à l'autre bout de l'île. Deux charmantes dames m'ont accueilli, et m'ont très vite répondu que oui, c'était interdit de tuer les perroquets. Mais lesquels exactement ? J'ai sorti mon livre, montré les trois pages où l'on voit au moins quarante espèces différentes par page. Peut-être y avait-il un document qui m'aiderait à m'y retrouver ?

Un document ? Là, peut-être qu'on ne m'a pas compris. Peut-être aussi qu'on a fait semblant d'ignorer une question qui, à la réflexion, pouvait paraître déplacée : comme si je doutais de leur compétence, comme si je passais par-dessus elles pour consulter l'autorité supérieure originaire de ces ordres.

En tout cas, elles m'ont orienté vers le grand chef. C'était l'heure du repas, et j'interrompais son déjeuner qu'il prenait dans son bureau. Je me suis excusé et j'ai proposé de revenir. Mais non, il m'a fait lui aussi un accueil très sympathique et m'a demandé ce que je voulais. J'ai expliqué - il a tout de suite compris, les filles l'avaient mis au courant. Je lui ai dit que cette interdiction… que je ne comprenais pas car il y a énormément de perroquets sur la côte, à peu près cinquante pour cent de tous les poissons représentés… bref, que cette interdiction concernait sans doute certaines espèces, mais je souhaitais avoir des précisions pour ne pas faire d'erreur.

Bien sûr, il n'a pas entendu ce que je disais sur le foisonnement des perroquets. Foisonnement pourtant potentiellement dangereux sur le plan écologique ! Peut-être faudra-t-il plus tard organiser des battues pour éradiquer une partie de cette envahissante population ? Mais non : qu'un farang questionne une décision locale, même indirectement, c'était mal venu, et je peux le comprendre. Toujours se rappeler qu'on est invité...

Ce qui s'est passé ensuite est difficile à expliquer. La barrière culturelle. La barrière de la langue. A-t-il voulu se montrer gentil ? A-t-il voulu bluffer pour ne pas perdre la face ? Après avoir balayé une première page que je lui montrais d'un "maï daï" (interdit !) tout à fait doux et poli, il a commencé à réfléchir en voyant les autres pages. J'avais l'impression qu'il nageait… lui aussi. Alors j'ai montré un grand bleu :
- Maï daï !…
Puis je lui ai demandé :
- Et les jaunes…
- Maï daï !...
May Day, May Day ! Je me sentais à Pearl Harbour… Mais pouvait-il me dire maï daï sur tous sans me faire un peu perdre la face ? En tout cas, quand je lui ai montré un rouge :
- Daï… on peut !

J'avais un peu l'impression qu'il improvisait...

Au final, les bleus, les verts et les jaunes, on ne peut pas. Mais les rouges, les gris et les marrons, on peut. Dommage, les bleus et les verts sont les plus intéressants. Des rouges, il n'y en a guère. Mais j'ai vu beaucoup de marrons : ils ne sont pas bien gros, et assez fuyant. Et je crois qu'ils sont moins friands. Tant pis, c'est déjà ça.

Nous nous sommes quittés très cordialement. Il m'a dit son nom et m'a demandé le mien. Je l'ai remercié autant que j'ai pu - et très sincèrement.

Voilà, les thaïs, je n'y comprends rien, mais je les aime bien.

Il n'y a pas que les perroquets dans la vie ! Et les belles perruches russes que j'ai prises en photo il y a deux semaines...!



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