C'était prévisible,
Mohammad arrive à une heure et demie du matin, au lieu de minuit. Mais bon, il
a décidé de prendre le volant, et je dois dire que c'est bien reposant de se
faire conduire. Nous traversons un night market, Yuni m'explique que les
commerçant ne travaillent qu'entre une heure et cinq heures du matin - de ce
fait, les prix sont particulièrement bas, précise-t-elle. Évidemment, à trois
heures du matin, les chalands ne doivent pas se bousculer...

Dans
la petite échoppe, pas une affiche en anglais, tout en indonésien. A
l'extérieur, un abri, avec deux banquettes dures et des couvertures, et un
brasero. Il fait un froid de gueux. Je m'allonge tout près du feu et j'essaye de grappiller quelques minutes de
sommeil. Yuni discute les prix, sans grand résultat. A défaut d'avoir une
réduction sur le 4x4, le chauffeur va nous donner les ficelles pour me faire
passer pour indonésien à la faveur de la nuit auprès des gardiens du parc.
En
effet, il y a une tradition assez peu sympathique en Indonésie. Pour les bulés[1]
le ticket d'entrée aux musées, parcs et bâtiments publics proposés à la visite est
jusqu'à cinq fois supérieurs à celui des locaux. Les optimistes diront qu'il
est logique de faire payer plus cher ceux qui ne payent pas d'impôts ici, les
contribuables ordinaires participant par défaut à l'entretien des lieux. Les
pessimistes, qu'il s'agit d'une déplaisante discrimination faite par le
gouvernement, qui a en outre l'inconvénient de faire passer - du sommet de l’État - un inquiétant message : pour les étrangers, les prix peuvent être
gonflés à mort.

Nous
arrivons au sommet. La rue est encombrée d'une invraisemblable quantité de 4x4
tous identiques au nôtre, à part la couleur et l'âge, sans doute plus d'une
centaine. Étonnant. Un escalier nous amène à une esplanade où la foule attend
dans la nuit. Tout le monde se mitraille la binette avec son portable, parfois
à l'aide d'un manche télescopique. Il y a quelques appareils plus gros, montés
sur pied, mais qui ne peuvent reposer par terre étant donné l'affluence.
Curieux
comme le monde passe son temps à se photographier. Comme si une fonction
importante, naturelle, quasi vitale n'avait pu s'exercer avant l'invention des
cellphones, et trouvait enfin son exutoire. Pourquoi cette incroyable soif de
selfies ? Est-ce que les gens les conservent ? Est-ce qu'ils les regardent ?
Les déposent sur Facebook ? Ou bien est-ce que la partie la plus importante est
le moment où la photo est prise ? Le témoignage rassurant qu'on existe,
qu'on est bien là, éventuellement avec des amis ? Manifestement, ça fait agréablement
grésiller un circuit dans leur tête, mais je n'arrive pas à comprendre lequel.
Et chez moi, rien ne grésille.
Ici,
en Indonésie, le selfie est enrichi de pratiques complémentaires spécifiques.
Outre deux doigts en l'air - c'est le vieux signe hippie "peace,
brother", parfois des deux mains - il y a des grimaces rituelles pour les
filles : la bouche exagérément boudeuse, ou d'autres encore que je ne peux
décrire. Ces grimaces ne les embellissent pas vraiment, au contraire, mais
elles les mettent sans complexe sur des sites de rencontre. Pour avoir l'air
cool.
Sur
l'esplanade, on voit poindre la lumière à l'horizon. Très vite elle devient intense.
Rien ne peut être pris en photo que cette lumière éblouissante qui fait
disparaître tous les autres plans. Autant dire photo impossible. Mais les
flashes crépitent, comme s'ils pouvaient éclairer la montagne noire, à cinq
kilomètres. Rien de bien magique, rien d'étonnant sinon la crédulité de cette
foule, moi compris, qui pensait assister à un spectacle intéressant. Le lever
du soleil de ma chambre d'hôtel, en ville, avec les toits, et la montagne en
arrière-plan, est sans aucun doute bien plus photogénique.
La
foule se disperse, les 4x4 redémarrent, tandis que nous nous attardons sur la
place enfin libérée et que la lumière commence à inonder la montagne. Et puis à
notre tour, nous partons vers le volcan. Belle route, belles perspectives.
Charme de ces zones lunaires, grises, de ces masses de boue pétrifiées. A sept
cent mètres du sentier, les 4x4 sont tous là, alignés, avec les chauffeurs qui
plaisantent ou se nourrissent en attendant le retour des clients. Autour d'eux,
des petits chevaux arabes qu'on propose au touriste pour l'emmener à
l'esplanade. L'escalier qui monte au sommet du volcan me permet une petite
remise en jambe. Au bord du cratère, pas de barrière pour retenir le randonneur
imprudent. Vertigo. J'aimerais savoir où atterrirait un corps jeté de ces hauteurs.
Le fond est masqué par la raideur de la pente. Mais y a-t-il un fond ? Laves
rouges, jets bouillants, boues sulfureuses dégageant des vapeurs étouffantes,
voire diablotins noirs aux visages cyniques, on peut tout imaginer...

Mohammad
reprend le volant. Yuni nous fait faire un crochet. Nous remontons vers le
nord, en direction de Surabaya. Là, nous nous arrêtons dans un endroit
étonnant. Une plaine de boue s'étend de la route à l'horizon. Sur cette plaine,
pas loin de la route, des mannequins sont enfoncés dans la terre jusqu'à la
taille, tous gris comme la boue dont ils sortent, tous le même visage triste et
neutre, tous la même position des mains, paumes vers le ciel, comme des
suppliants. Ils ont été affublés d'objets divers, un vieux casque sur une tête,
ou bien une bassine de traviole, le cadre d'un poste de télé antédiluvien sur
les bras, ou une marmite ou une bouteille. Pathétiques, moitié enterrés, ils
ont été placé là en souvenir d'une coulée de boue brûlante[2]
qui a enseveli tout un village, d'un seul coup. Et les objets rappellent qu'ils
ont été surpris par la mort dans l'accomplissement de leurs tâches
quotidiennes.