Le
lendemain, nous décidons de faire un tour à la plage. Je conduis la moto. La
circulation en Indonésie est un problème. Les motos sont beaucoup plus
nombreuses que les voitures - situation totalement inédite. Un flot de motos,
c'est l'instabilité même. Comme un essaim d'abeilles, qui tantôt s'allonge en
se faufilant entre les voitures, tantôt se tasse sur lui-même, menaçant,
vrombissant. Ça se promène de gauche à droite de manière difficilement
prédictible, ça change de trajectoire sans prévenir. Au cœur de l'essaim, on a
peur d'accrocher un guidon. Sur le côté, de se faire bousculer par une voiture.
Certaines
motos filent à toute berzingue, tandis que d'autres se traînent : il faut aussi
surveiller ses arrières, tout en regardant devant. Elles déboulent des rues
adjacentes sans jamais regarder. Comme les mouvements des autos sont tout
aussi erratiques, il faut au moins l'habitude de Paris en deux roues pour s'en
sortir. Mais même : quand je m'arrête après un trajet de vingt kilomètres, j'ai
les épaules toutes contractées.
Pour
l'instant, je roule. J'ai la panoplie steak haché homologuée par les services
d'urgence - T-shirt sans manches, pieds chaussés de Crocs juste enfilée, short
avec les cuisses et les jambes à l'air, qui dégagent une bonne odeur de viande
grillée quand elles sont coincées sous un pot d'échappement brûlant. Chance, il
n'y a pas trop de monde sur la route, et ma pensée divague. Je trouve
l'Indonésie plus belle que la Thaïlande, plus "couleur locale", moins
américanisée. La musique est un peu moins sucrée, plus roots.
En
fait, je pense que l'islamisme et l'absence totale d'alcool sont de véritables
repoussoirs pour bon nombre de touristes. Le cancer du tourisme n'a pris qu'à
Bali et Lombok. Résultat, les gens sont plus gentils. Les filles qui se tirent
le portrait avec leurs portables demandent parfois de se faire prendre avec
moi. J'essaye de comprendre ce qui leur passe par la tête quand elles se font
prendre avec un inconnu : ce n'est certainement pas la même chose que de se
faire photographier avec Johnny Depp… Est-ce que c'est comme si une française
se faisait prendre avec un petit chinois en col mao - une petite bouffée
d'exotisme ? Où comme sur la promenade Primorski, à Odessa, les gens qui
se font prendre avec un singe ou un perroquet sur l'épaule ?
En
arrivant sur la plage, déception. En fait de plage, il n'y a que des blocs de
pierre qui rendant l'accès à l'eau compliqué, d'autant que la mer est houleuse.
Il y a aussi un genre de quai, où c'est plus calme, mais l'eau paraît vraiment
sale. Finalement, je trouve un escalier, entre des pêcheurs à la ligne. La mer
est chaude comme dans un bain. En sortant, je me blesse le pied sur un rocher. Tandis
que je me sèche, un homme s'approche de nous et tient un assez long discours à
Yati. Son visage est fermé, il montre la mer, le quai, désigne du doigt
l'endroit où je me suis mis à l'eau, un autre endroit. Je commence à faire la
gueule, je déteste qu'on me fasse des remontrances. Il s'éloigne, digne. Qu'a-t-il
dit ? Yati m'explique qu'il est gentiment venu montrer l'endroit où on pouvait
se baigner sans se blesser, et les zones rocheuses qu'il fallait éviter. D'un
coup, je me sens tout con.
Yati
m'explique qu'il y a un village de
pêcheurs pas loin, menacé par la mer dont le niveau dépasse parfois celui des
terres. Les tempêtes corrodent les maisons bâties sur pilotis. Le nouveau
président Joko est venu, et il a promis aux pêcheurs de les reloger. Après les
élections, les pêcheurs ont demandé qu'il tienne ses promesses. Il leur aurait
proposé d'habiter des maisons construites à une dizaine de kilomètres de la
côte. Les pêcheurs lui auraient alors envoyé un message : "Il faut aussi nous
équiper d'instruments pour pêcher le poisson sur terre".

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire