mardi 28 avril 2015

Aérophagie





A la réception de mon hôtel, le jeune homme derrière le bureau rote. Il rote, rote, et rote encore. Je le sais parce que le wifi n'est pas assez puissant dans les chambres. Quel est le rapport ? Il faut être dans le lobby pour avoir un débit correct et j'y fais donc des stations prolongées... Le réceptionniste n'y rote pas avec ostentation. Mais il ne fait rien pour dissimuler ses éructations. Et rote régulièrement. Est-ce bien normal ?

Dans un pays étranger, on se raccroche aux formes visibles de la sociabilité quand la langue vous échappe. La politesse occupe donc une place importante dans nos observations. Mais elle a malheureusement plusieurs définitions, ce qui n'en fait pas un instrument de mesure très performant.

Selon certains, seule compte la politesse du cœur, c'est-à-dire que la forme ne compte pas, l'essentiel est un respect de l'autre qui transparaît dans le comportement. Cette définition bien qu'intéressante me semble trop idéaliste et n'englobe pas l'essentiel des sens communément attribués à ce mot.

Pour d'autres, la politesse est une manière de se conduire qui - en résumé - vous permet de ne pas être confondu avec un rustre. En réalité, si on regarde bien, c'est un élément de reconnaissance sociale : tel tu te tiens à table, telle est la classe dont tu es issu. Le paradoxe est que parfois, ces usages, enseignés par les parents pour que leurs enfants se distinguent des ruffians et ne fassent pas tache dans la bonne société, vont justement les marquer et les désigner comme des gens "communs", des gens qui font "peuple" aux yeux d'autres qui se pensent moins communs et moins peuple : les parents ont parfois tout faux. Ainsi, la manière de souhaiter un bon appétit, ou de faire suivre un remerciement d'un "de rien" systématique peuvent renvoyer à des professions considérées comme subalternes, comme celles de serveur de restaurant ou commerçant en boutique : est-ce vraiment une promotion sociale ?

Il semble que la politesse, à l'origine, ait été un code destiné à éviter les situations embarrassantes. Quand on doit passer une porte, il faut bien déterminer qui doit passer en premier, sinon, si les deux passent en même temps, ils vont rester coincés. Quand on doit offrir des vœux, s'adresser à quelqu'un, il est utile qu'une règle permette d'organiser les choses, afin qu'il n'y ait pas d'embarras. Secondairement se sont greffées des pratiques de classe, qui à la fois sont utiles dans le sens où elle permettent de savoir très vite à qui on a à faire, à la fois sont source de préjugés, et à ce titre dangereuses.

Il est bien sûr impossible de juger d'un peuple étranger. La position de voyageur expose à n'être en contact qu'avec une frange de la population. Et son commentaire sera forcément ethnocentriste. Malgré tout, on peut avoir des impressions. Les nord-américains, et particulièrement les canadiens anglais me paraissent très urbains. Ainsi que les indonésiens, dans un autre style. Ils battent les thaï sur ce terrain. Dans leur pays, les russes semblent peu courtois. C'est pire quand ils sont à l'étranger - outre qu'ils sont horriblement exigeants. Détail piquant, j'en ai entendu se plaindre de l'excès de civilité des français.

Quant au rototo de mon réceptionniste, si je peux l'entendre, c'est qu'il règne un relatif silence dans le lobby. Je ne me plains pas. Il pourrait faire pire.

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