lundi 20 avril 2015

I love Indonesia





Pourquoi aimai-je tant l'Indonésie ? Est-ce parce que je viens d'y débarquer, et que ce pays a l'attrait de la nouveauté ? Non. J'y ai passé plusieurs mois il y a trois ans et j'en ai d'ailleurs gardé un très bon souvenir. Est-ce le contraste avec la Thaïlande, pays sympathique, mais rongé par le cancer du tourisme ?

Les thaï disent à peine bonjour. Ils ne disent pas au revoir. Les thaï ne sont pas (plus ?) très souriants. Je m'étonne toujours de les voir se fourrer les doigts dans le nez, en public, sans la moindre vergogne. Voire essuyer le résultat de leurs investigations nasales sur leur robe ou pantalon. Cracher par la fenêtre au restaurant. Leur politesse, au sens où nous l'entendons, est un mythe.

Bien sûr, il faut tenir compte de leurs codes. Un exemple. Quand nous étions à Khao Kho, nous sommes allés dix jours de suite dans le même restaurant, souvent midi et soir. Personne ne nous saluait quand nous arrivions. Pas même le serveur. Je n'ai rien contre. Je suis même plutôt favorable à des comportements directs, sans chichis. Mais je ne dirai pas des thaïs qu'ils sont particulièrement accueillants et chaleureux. En réalité, ils appliquent la règle. On se salue quand on se rencontre pour la première fois - si on se connaît ou si on est présenté. Les jours suivant, si par exemple on cohabite, il n'y a aucune obligation de salut (ni d'au revoir). Fon ne me dit jamais bonjour le matin quand elle se réveille. Et le serveur n'avait aucune obligation de forme à respecter à notre égard. Nothing personnal. Autant que je puisse voir, les thaï qui ne se connaissent pas sont aussi très indifférents entre eux. Ce qui ne les empêche pas d'être agréables à vivre. Justement parce qu'ils vous foutent la paix.

Mais à cette absence de démonstration s'ajoutent les effets du tourisme. Les Thaïs n'ont rien à faire des farangs. Pour eux, c'est une source de revenus, sans aucun autre intérêt. Le farang est trop loin culturellement, il n'est plus une source de curiosité, on ne peut pas devenir ami d'un farang. Il est donc déshumanisé par le thaï, qui va le considérer avec la même empathie qu'il considère un poisson pris dans ses filets. Tous n'en sont pas à ce point. Mais on est bien loin du pays aux mille sourires, même s'il existe un gros contraste entre le nord rural et le sud touristique.

Les indonésiens n'ont pas été aussi gravement pollués par le tourisme. Les gens ont encore de l'intérêt pour ce qui est étranger. Ils sont en général très courtois - ou d'une courtoisie qu'on comprend. En revenant de notre marche vers la cascade, je me suis vu questionner par un jeune homme curieux de mes mœurs, de mes impressions sur l'Indonésie. Un lycéen en classe terminale. Il était aussi content de pratiquer son anglais. Nous avons échangé et nous sommes séparés, très satisfaits l'un de l'autre. Cela peut aussi arriver en Thaïlande. Cela arrive tous les jours en Indonésie. Il ne faut évidemment pas s'illusionner sur la profondeur de l'échange. Juste profiter de l'instant agréable.

 C'est bizarre, mais j'ai l'impression qu'il existe un phénomène du type "le roi (n')est (pas) nu à propos de la Thaïlande. Une bulle touristique. Une escroquerie. La Thaïlande a certainement été un paradis autrefois. Mais maintenant...? A part le soleil et l'eau chaude, pour ceux qui aiment, et le coût de la vie ?

Je me sens bien en Indonésie. Il n'y a pas que les gens. Il y a la lumière, qui est plus belle ici. En Thaïlande, dans la plaine, la lumière est grise, sale. Les couleurs ne sont pas saturées, les paysages sont ternes. Ici, le vert des champs de riz éclate. Et la nature semble plus libre. La végétation est franchement tropicale. Les paysages sont moins encombrés de constructions. Il faut dire que la géographie est favorable. Jamais la montagne n'est loin de la mer.

Les villages sont des agglomérations, et non des fermes espacées. L'architecture n'est pas vraiment plus élaborée. Certes, on construit beaucoup en briques, même des maisons assez modestes, et c'est plus joli que le parpaing brut. Mais ne finassons pas, match nul, globalement, ce n'est pas brillant.

Qu'est-ce qui fait que j'aime mieux l'Indonésie ? Le fait qu'on puisse lire, à défaut de comprendre, ce qui est écrit sur les panneaux dans la rue - alors que les caractères thaï - qui m'évoquent un défilé de nouilles quand je suis de mauvaise humeur - sont totalement indéchiffrables ? La langue, beaucoup plus facile à apprendre, prononcer que le thaï, avec ces p... d'accents ascendants et descendants ? Qui font qu'une fois sur deux, les gens me regardent comme un alien lorsque je leur adresse la parole ? Le fait de ne pas passer pour un âne à lunettes quand dans un restaurant je consulte un menu en langue originale ? Et qu'on ne s'empresse pas de mettre devant moi un menu en anglais ? Ou bien la culture musulmane qui nous est malgré tout familière - encore plus pour moi du fait de ces quatre années passées à Téhéran ?


Est-ce la tranquillité d'esprit qui accompagne l'absence totale d'images sexualisées ? Il est étrangement reposant de ne pas être sollicité par des images de femmes - poupées rendues parfaites par Photoshop, parfaitement inexistantes et donc parfaitement inaccessibles. A quoi bon regarder si on ne peut pas toucher, jouir, prendre, recevoir ? Le seul plaisir des yeux est bien frustrant et bien maigre. Grand merci à cette société religieuse qui replace le sexe dans la sphère privée.

Est-ce la nourriture, moins épicée ? La Thaïlande n'a jamais été colonisée, elle n'a donc pas subi d'influences, sinon l'empreinte récente des USA, avec l'expansion des MacDo et des Kentucky Friend Chicken. Mais le fond culinaire thaï se rapproche du goût chinois. "Tout ce qui vole sauf les avions, tout ce qui rampe sur terre, sauf les tanks, tout ce qui nage, sauf les sous-marins, chez nous, tout peut se retrouver dans votre assiette" me disait un habitant du Sichuan, manifestement du genre à ne pas rater un quatorze juillet.

L'Indonésie a été durablement une colonie hollandaise. On n'imagine pas à quel point un pays envahi subit l'influence gastronomique de son envahisseur. A Madagascar, par exemple, on va chercher sa baguette à la boulangerie le matin, et à défaut de manger du bœuf en daube au restaurant, on mange du zébu en daube. C'est étonnant.

J'émets donc l'hypothèse qu'en Indonésie, il reste des influences hollandaises profondes, influences qui se traduisent par des réminiscences gustatives jusque dans les "warung" où je mange. Et je perçois sans doute plus positivement cette nourriture vaguement européanisée.

En réfléchissant, après une semaine de séjour, je pense que ce que j'aime le mieux (avec la nature luxuriante) c'est surtout l'impression qu'on ne s'est pas dérangé pour moi. Ma venue n'a rien modifié, c'est presque comme si j'étais transparent. Le rêve d'un scientifique : ne (presque) pas modifier le milieu qu'on étudie, ne pas engendrer une redoutable erreur d'instrumentation.

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