mercredi 16 septembre 2015

De la pluie à la bergamote


La bosse du zébu...


Aujourd'hui encore, il pleut. Il n'a jamais fait aussi froid et les premières minutes de la douche du matin nécessitent une détermination sans faille. Fon a mis un sweatshirt qui porte mal son nom. Par parenthèse, les français me font bien rire quand ils parlent de chemise sucrée (sweet shirt : "mets donc ta chemise sucrée, tu vas attraper froid"), plutôt que de cette bonne vieille chemise à sueur (sweat, espèce d'ignare, ne se prononce pas du tout swiiiiit).

Les heures s'écoulent et l'eau ruisselle du ciel glauque. Sur le chemin passe une moto. Le passager tient un parapluie rose et abrite le conducteur. L'équipage ne va pas un train d'enfer…

Le père de Fon revient sur son vélo, enveloppé dans une cape de plastique transparent. Sur son chapeau de paille, il a même attaché un genre de sur-chapeau de la même matière. Il est allé chercher de l'herbe pour les zébus.

Je demande combien coûte un zébu. Entre 15 000 et 30 000 bath, soit quatre à huit cents euros. Le prix d'une moto d'occasion. Proportionnellement au coût de la vie, c'est énorme. Lors de l'accident de Fon en 2013, la famille a dû subvenir à ses besoins pendant son mois d'hospitalisation, et la vente d'un zébu a servi en partie à éponger les frais. Elle était dans un hôpital public et n'a pas payé les soins (notamment l'ostéosynthèse d'un fémur bien éclaté, avec pose d'un clou, intervention parfaitement réalisée). Mais il fallait payer la nourriture, les compresses, les médicaments. Alors qu'en France, on paye un forfait journalier, censé couvrir les dépenses hôtelières - exclusivement.

Le système de paiement direct des prestations autres que médicales se retrouve aussi en Ukraine et en Russie (mais dans ces pays, on doit aussi donner un bakchich au médecin). C'est inégalitaire, mais simple à comprendre et donc jamais contesté. Il faut que les médicaments ne coûtent pas trop cher ou qu'une assurance les prennent en charge. Certes, ce système ne permet pas le contrôle de ce qu'ingurgite le patient. Est-ce si grave ? Une de mes amies, hospitalisée à l'Assistance Publique pour une intervention très sérieuse, a repris des forces de façon miraculeuse à l'aide d'un régime spécial subrepticement introduit tous les soir par des complices. Régime à base de foie gras, de vin de Bordeaux, de tartes aux fraises et autres delikatessen, destinés à remplacer le jambon purée desséché, la petite boule de pain caoutchouteuse, les yaourts aux arômes synthétiques et les sinistres bouteilles d'eau minérale proposés par l'hôpital.

A propos, la mère de Fon est une cuisinière remarquable. Même si nous ne prenons pas les repas ensemble (ce qui se confirme comme une pratique vraiment normale et banale), elle cuisine aussi pour nous. Aujourd'hui, c'est un régal. Il y a trois plats : le reste d'aubergines rondes d'hier soir (des billes vert clair, marbrées, grosses comme des balles de golf), un plat d'aubergines longues, et un autre de potiron nain, particulièrement délectable. Chacun accompagné d'herbes et de petits morceaux de porc dégraissés. Quant au riz, il joue le rôle que jouait le pain chez nous autrefois lorsqu'il accompagnait tous les plats, comme une basse continue - dans la classe moyenne comme dans la classe pauvre.

Dans la famille de Fon, jamais un mot plus haut que l'autre. Je n'ai jamais senti l'ombre d'une tension. Est-ce qu'ils se forcent ? Le fils, Lamoun, a manqué deux jours de travail la semaine dernière, du fait d'une sévère soulographie - paraît-il, je n'ai rien vu. Fon m'en a parlé incidemment. Elle était catastrophée. Mais cet évènement éminemment dangereux pour l'équilibre financier de la famille n'a donné lieu à aucune manifestation visible de mécontentement.

Aujourd'hui se révèle un mystère. Il y a près de la cuisine un arbre qui produit des fruits qui ressemblent à des citrons verts, sinon que leur peau est toute verruqueuse et gaufrée. Tu me diras que les citrons verts n'ont pas toujours une écorce lisse, ils sont parfois bosselés. Mais ces fruits sont vraiment très bosselés.

Ils sentent bon, un peu comme un citron, et j'en essaye un avec de la vodka, un jour de pénurie - résultat décevant. Alors quel en est l'usage ? La mère de Fon coupe le fruit en deux, et frotte son linge avec quand elle le lave. Pourquoi ? Pour qu'il soit plus propre (et parfumé). Elle en utilise aussi pour faire la vaisselle. De quoi peut-il s'agir ?

Tout à l'heure, Fon est venue vers moi avec un petit bout de papier sur lequel elle avait écrit "bergamote". Jamais je n'aurais fait le rapprochement avec l'Earl Grey. Et pourtant, en y réfléchissant…

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