mardi 1 septembre 2015

Scènes de la vie à la ferme (chroniques de Thaïlande - 3)







Hier soir, il faisait une chaleur étouffante, et en revenant du café wi-fi, j'ai vu de gros éclairs sillonner le ciel noir. La nuit, il a plu une mer sur la maison. Tambour des grosses gouttes sur le toit en zinc qui n'aide pas à dormir - le bruit est plus fort que celui de l'ampli de mon ordinateur, mis à fond ! Et ce matin, il fait gris et frais. Le sable de la cour est mouillé mais l'eau a disparu de la surface. On voit plein de perles arrêtées sur les feuilles de bananiers - c'est très beau.

La lumière est douce. J'en profite pour faire des photos de Nam, qui réussit depuis hier à coordonner ses yeux et jette sur nous des regards intrigués. Et je reprends mon travail. Mais voilà qu'on passe en klaxonnant devant le portail. C'est un énorme camion rempli de meubles qu'on voit à travers les claires-voies. En fait un camion-colporteur qui fraye difficilement sa route sur le chemin étroit. On peut l'arrêter et acheter une armoire, un buffet - des meubles avec des glaces ou des vitres, qu'on ne peut pas faire soi-même. Alors que les supports en bambou qui servent à se reposer, à s'asseoir, poser les ustensiles de table, on les fabrique soi-même, à la ferme.

Fon est accroupie sur un banc minuscule, près de la salle d'eau, et elle lave les couches sans rechigner. Pourtant, la tâche est ingrate. Je lui ai suggéré d'acheter des couches jetables, mais elle tient à l'ancien système car les couches jetables font macérer les petits culs dans la merde, et dans la chaleur, les irritations s'étendent tout de suite. Je lui propose d'acheter une petite machine à laver. Elle me montre un gros objet recouvert d'une toile blanche, dans un coin de la cuisine. Il y en a déjà une, mais le linge n'est pas aussi doux que si on le lave à la main, paraît-il !

Klouei ("Banane") est un chien noir qui ressemble au Bobbi des albums de Caroline. Un des quatre chiens de la ferme Norkratoke. Il m'a adopté, il me suit et se couche derrière moi quand je suis à l'ordinateur. Le voilà qui se lève brusquement et court vers la barrière en aboyant. Un vélo est entré dans la cour de la ferme, avec un gros bac en plastique sur le porte-bagages. C'est encore un colporteur. Le bac est rempli de sacs de piment, et d'un légume inconnu, à mi chemin entre la cive et le haricot vert géant. La mère de Fon en achète une poignée et discute avec l'homme. Les chiens se roulent par terre autour du vélo. Puis chacun repart vers ses occupations. Deux autres colporteurs passeront dans la journée, cette fois en voiture, avec des haut-parleurs.

La nuit suivante, les chiens ont hurlé à la mort. "Hurler" donne l'impression de quelque chose de violent. C'est vrai qu'il y a des décibels. Mais il y a aussi une insondable tristesse dans ces jappements. Et comme une douceur, presque une pitié… Plus pleurs que cris. C'était beau et très poignant comme un quatuor de Bartok. Pourquoi ont-ils hurlé ? Je sais que ce n'était pas en écho d'autres chiens. Et je ne sais pas qui a commencé, Klouei, Bou, Mimi ou Tan. Ni pour quelle triste raison...

Le père de Fon fabrique un hamac pour Nam. Un petit drap, deux cordes, et deux boucles - en fait de vieilles courroies de distribution. Il frappe les courroies aux piliers de bois idéalement espacés  qui soutiennent le premier étage. Avec sa serpette, il taille les extrémités de deux bouts de bois qu'il intercale entre les cordes pour ouvrir le hamac. Ensuite, dans une vieille moustiquaire, les femmes découpent aux ciseaux un toit en gaze qui protégera Nam des insectes.

Nous allons à Korat en autocar. A l'arrêt de bus, je remarque une tache noire sur le front de Nam, au dessus de la naissance du nez. Je touche : c'est une tache faite au charbon. Je demande à Fon pourquoi on lui a fait ça, et qui. Elle est réticente à répondre. Ça tombe bien pour elle, le bus arrive. Comme nous sommes les derniers arrivés, on nous place dans la cale à bagages, dans les fonds. Un matelas épais comme une galette a été déposé sur le sol. On peut tenir assis, mais tout juste, et pas partout. Il y a trop de bruit, on ne peut pas parler.

A Korat, au Mall, la piscine est encore plus déserte que d'habitude. C'est le mois d'août, et les farangs sont en Australie ou en Europe. Je fais mes longueurs dans un bassin de cinquante mètre - seul nageur, et c'est somptueux. Le soir, nous sommes mieux lotis dans le bus. Nous prenons une place à l'arrière. A travers le plancher de bois disjoint, je vois la route défiler.

Je demande encore à Fon la raison de la tache noire. C'est, dit-elle non sans embarras, sa mère qui l'a faite. Pour éviter que de mauvais dieux lui fassent du mal. Pour qu'il soit clair que la petite a son père et sa mère. Oui, m'étonnai-je, mais l'enseignement de Bouddha ne parle pas de dieux, bons ou mauvais. Ma remarque tombe dans le vide. Il est vrai que le bouddhisme dans sa pratique quotidienne semble bien s'éloigner de l'enseignement initial auquel je m'étais initié en septembre dernier : en lisant un livre déposé dans un hôtel par une association religieuse - comme la bible dans le tiroir de la table de nuit aux Etats-Unis. Enseignement qui ambitionnait de faire du bouddhisme autre chose qu'une religion : une philosophie, voire une science. Ce soir, j'ai vu Fon prier debout, aux quatre coins de notre chambre à coucher, et c'était joli et assez touchant de la regarder. Mais de méditation telle qu'on en parle dans les livres, point.

Aujourd'hui vendredi, je m'étonne de voir le frère de Fon laver sa voiture. Il doit avoir pris un jour de congé. Le soir, sept ou huit garçons de son âge, environ la trentaine, viennent dîner avec lui. Ils s'installent dans et autour d'un des auvents qui servent de salle de repos, de salle à manger ou de salon : quatre poteaux en bambou, un toit en tôle ondulée, et à mi-hauteur, un plateau de bambou. On met de la musique, on parle fort, on boit, tout ça très joyeux. Je demande à Fon pourquoi il n'y a pas de filles. Est-ce qu'ils sont gays ? Pas du tout, répond-elle, mais tu ne connais pas les filles thaïes. Elles ne peuvent pas venir à ce genre de fête. Ce serait mal élevé. La mentalité des femmes thaïes n'est pas ce qu'on imagine, il doit y avoir un malentendu.

Le lendemain, j'ai compris pourquoi Lamoun avait lavé sa voiture. En entendant hurler les voix et les chansons mielleuses du marché à six heures du matin. Hier, nous n'étions pas vendredi, mais samedi. Ici, je finis par perdre la notion du temps.

C'est donc dimanche. Le marché se tient sur un espace cimenté, avec un filet de volleyball, deux buts de football, trop petits pour être réglementaires, et un bâtiment ouvert où se tiennent les réunions publiques. C'est en quelque sorte la place publique.

Juste à côté, il y a un petit terrain qui appartenait aux grands parents maternels de Fon. Depuis leur décès, le terrain est resté en indivis, sur la tête des quatre héritiers. Sur l'un des côtés de ce lopin, mon attention est attirée par un curieux monticule de terre rectangulaire, d'environ deux mètres sur un mètre cinquante, et un mètre vingt de haut, abrité par un toit. De chaque côté partent des tuyaux, quatre en tout, qui servent à l'aération quelle que soit l'orientation du vent. L'un d'eux laisse échapper une agréable fumée de bois brûlé. Je comprend qu'il s'agit d'un four destiné à fabriquer du charbon de bois, combustible très prisé pour la cuisine. C'est Lamoun qui s'occupe du four, et vend au voisinage. Il y a, paraît-il, énormément de demande. Et peu de résultat, car il faut attendre deux à trois semaines avant que le charbon de bois ne soit prêt. Mais par où le bois est-il enfourné ? Je ne vois aucune porte. Fon m'explique qu'il faut démolir l'une des faces du rectangle à chaque fois. C'est un travail de romain.

Fon souhaite que j'aille au marché avec elle. Pourtant, sa mère y est déjà passée faire les courses de bon matin. C'est manifestement un rite social qu'elle accomplit, portant Nam dans ses bras, me désignant aux diverses femmes qui s'arrêtent pour faire risette au bébé. J'en profite pour acheter de délicieuses bananes sautées qui vont régaler la famille. Un peu l'équivalent du gâteau qu'on va chercher le dimanche midi après la messe chez le boulanger pâtissier du village pour le repas dominical.

Nous déjeunons sous l'auvent où se sont déroulées les festivités hier soir. Sous le plateau de bambou, plusieurs bouteilles se sont ajoutées au tas. Je regarde. Il y a de la bière, mais aussi un alcool à quarante degrés, vendu en bouteilles de 33 cl. à l'odeur un peu sucrée. C'est paraît-il du "lao", un alcool de riz fabriqué en Thaïlande. Fon me confirme que c'est l'origine du mot mao-lao qui veut dire saoul. Il reste aussi des cacahouètes - elles n'ont pas été grillées mais bouillies par l'ami qui les a cueillies dans son jardin, et apportées. Quand on ouvre la coque, elles sont blêmes, ridulées, un peu molles, et on en voit le germe. C'est moche, pâteux et nettement moins bon.

Après le repas, Lamoun m'emmène en voiture sur les terres de son père. Deux champs assez grand - mais je n'ai pas la moindre idée du rendement de ce type de parcelles. Le riz y a les pieds dans l'eau - il y a partout des canaux d'irrigation, ce qui donne un aspect riant au paysage. Je fais quelques pas. Des grenouilles sautent dans l'eau. Il paraît que les thaïs les mangent - mais pas les crapauds. Les français ne sont donc pas les seuls froggies de la terre.

La chaleur rend l'air irrespirable, et je reviens à la voiture. Tandis que Lamoun coupe bravement les herbes avec sa débroussailleuse sous un soleil de plomb, je m'endors sur le siège avant - un sommeil lourd, entrecoupé de cauchemars où s'agitent des grenouilles géantes en habit rouge.


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