lundi 4 mai 2015

Blessures et milk shake (Malang)




Le lendemain de cette soirée manquée, Yuni a prévu une sortie dans un endroit familial, typiquement indonésien. Nous partons à moto avec deux de ses amies, jusqu'à un endroit où ça commence à monter. Pied à terre dans un chemin de traverse. On gare les motos. Sentier qui borde un ruisseau, puis une petite pièce d'eau bordée de murets cimentés où nagent des poissons rouges à côté de baigneurs. C'est effectivement très familial. Il y a des vendeurs de brochettes, des colporteurs.

Plus bas, un pont, et des empilements de chambres à air de camions, énormes, à louer. Yuni me propose de faire du rafting et j'accepte de confiance - j'en ai déjà fait dans le Kentucky, Monsieur... Mais ici, aucun confort. Il faut remonter pieds nus, avec la bouée, sur la berge du torrent : une trace en boue glissante et cailloux aux arrêtes vives ; trajet très pénible, la plante de mes pieds n'a pas la résistance des pieds indonésiens, je peine, les filles me distancent.


J'arrive enfin. Elles m'attendent, déjà dans l'eau, prêtes à partir. Elles ont décidé de former une chaîne, et me placent en dernier. On se lance et ça part très vite. Bien plus difficile de gérer les rapides quand on est accroché les uns aux autres. Le convoi tournoie, se heurte aux rochers du rivage, on se retrouve à l'envers, on tourne encore, il y a des rapides. Pris de travers, je suis éjecté. Je m'accroche à ma bouée, je me rends compte qu'il n'y a presque pas d'eau, des pierres aux angles aigus au fond, un courant d'enfer. Je suis entraîné par la bouée, je me heurte aux pierres, douleur fulgurante, je réussis à remonter sur la bouée. La fin du trajet est un peu plus calme, à condition d'éviter les vagues que rejettent les arches du pont. Surtout, ne pas lever la tête et passer bien au centre, sous peine d'être assommé. Bref, très dangereux. Quand je reprends pied, mal de chien à la main. Je regarde : mon majeur gauche est retourné, il est violemment plié vers le dos de ma main. Je ferme les yeux, je tire sur mon doigt bien fort, et clac, l'entorse est réduite. Pour le reste, j'ai des blessures superficielles aux bras, à la main, aux jambes, et assez mal au genou. Quand je sors de l'eau, scandale, j'ai presque une fesse à l'air, mon short a été déchiré par les pierres du fond. La vue du sang impressionne les filles.

J'y retourne quand même une fois, parce que je ne veux pas m'avouer vaincu, je veux terminer un parcours sans tomber. Yuni, elle, a abandonné, elle est revenue par le chemin, sans sa bouée qui a été emportée par le courant. Les deux autres trouvent des partenaires pour faire une chaîne encore plus longue. Je demande à ne pas être mis en dernière position, et tout se passe très bien. Mais bon, j'ai ma dose, j'arrête. L'anesthésie du feu de l'action commence à disparaître, j'ai de plus en plus mal partout.

Nous rentrons tranquillement. Rizka conduit ma moto, c'est agréable. Rizka ne doit pas peser plus de quarante cinq kilos mais la différence de poids ne semble pas la gêner, elle enroule les virages avec aisance. On entre en ville. J'invite tout le monde à un fameux nasi goreng dans un toko au bord de la route. Yuni insiste une fois de plus pour me faire goûter un plat typique. J'ai oublié le nom, genre nasi patang, mais c'est assez bon, il paraît que ça vient de Sumatera.

Les filles mangent leur riz avec les mains - position de la main d'accoucheur, les doigts réunis. J'ai déjà essayé et je trouve ça dégueulasse, le contact gluant du riz qui s'écrase, la sauce qui s'insinue
entre les doigts, et même la sensation croisée entre les lèvres, la main et la nourriture qui se touchent… Rien que de les voir, ça m’écœure... Même si je sais que c'est un préjugé culturel, et que manger à la main se fait dans toutes les classes de la société indonésienne qu'il m'a été donné d'observer. Et même s'il m'arrive en France - rarement - de manger une aile de poulet avec les mains. Les filles rigolent de me voir hésiter, l'air empoté, et me font apporter des couverts.
Le lendemain sera plus calme. Je boîte un peu, doigt et genou sont gonflés - il faut reposer ces articulations. Un tour dans un endroit où les propriétaires d'animaux se retrouvent le dimanche matin. Il y a de nombreux serpents, des petits vert vif, des gros avec des dessins comme des pneus de voiture, des varans ou des dragons verts ou orange, superbes. Les gens qui passent, très à l'aise, les prennent sur les épaules. Les serpents ont l'air cool. Un jeune homme m'explique que le sien avait un mois quand il l'a eu. Le serpent lui passe sa langue fourchue sur la figure, rapide comme des éclairs roses. Volupté, quand tu nous tiens...

Au retour, un croisement, deux routes où peuvent juste se croiser une petite voiture et une moto. Un petit indonésien en civil avec un bâton souffle en permanence dans son sifflet. Je ne vois sur lui aucun insigne de son autorité, même pas un brassard. Il s'agite dans tous les sens, gesticule, girouette dérisoire. Est-il efficace ? Je ne sais pas. Mais sur son visage je lis la conviction d'être utile et important.

Le soir, je retrouve le Steve Jobs du nasi goreng. A partir de six heures du soir, il ouvre son garage dans l'avenue Soekarno Hatta, installe sa cuisine, sort quelques tables et chaises et se met au travail. Il prépare l'un des meilleurs nasi goreng que j'ai eu l'occasion de goûter. Il y en a une quinzaine au menu : au poisson, au poulet, à l'ananas, au poivre noir, au soja… Saveurs complexes, riz impeccable. Tous ceux que j'ai testés étaient excellents. On voit qu'il prend son métier à cœur : il réfléchit avant de me faire sa proposition, il est fier quand il dépose le grand bol devant moi ; quand j'ai fini, il  vient me demander si j'ai aimé, et il est tout content de recevoir mes compliments.

A côté de Steve Jobs, il y a Steve Wozniak. Le Woz s'occupe des boissons : des jus qui ne sont pas simplement de la glace fondue aromatisée, des variations sur le milk shake au chocolat, café, très bons… Les gens du coin ne s'y trompent pas, il y a toujours du monde chez eux.[1]

Ah oui, au fait : tout ça pour à peu près rien. Et dans la bonne humeur.


[1] Je vais vous dire comment y aller, au cas où : l'avenue Soekarno Hatta est connue de tout le monde. Quand vous y êtes, vous demandez où se trouve l'avion (pesawat) - une sculpture sur la place où se trouve le magasin Toyota. Arrivé à l'avion, vous verrez une grande station service Pertamina (derrière laquelle se trouve mon hôtel, le Hasanah - qui a des défauts, mais qui est propre, avec un ameublement très correct, grandes fenêtres et belle vue côté montagne, et qui est pas cher, genre 15 euros). Décalé de 20 mètres plus bas, de l'autre côté de la station service, en face d'un restaurant nommé Ocean garden vous trouverez le garage ; Steve Jobs est facilement reconnaissable : il est bien plus grand que la moyenne des indonésiens, jeune et mince, il porte un jeans, des converses et arbore une petite queue de cheval. Il y a de la musique de djeuns dans le garage.

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