mardi 5 mai 2015

Oisiveté - Sendang Biru (journal de route 7 et fin)





Ce soir, nouvel orage. D'abord, il y a eu du vent d'ouest, assez fort, très agréablement rafraîchissant. Puis la pluie, avec une chaleur étouffante, et finalement l'orage. Le compteur électrique tient le coup pour l'instant.

J'ai passé ma journée à faire des trucs utiles pour mon ordinateur, mais rien que je n'eusse pu faire tout aussi bien à Valparaiso. Regarder la mer, les couleurs, pendant que le processeur processe. Le soir Isma m'a fait porter un genre de dessert, après que je lui ai commandé un nasi goreng : des carottes sucrées en bouillon. Pas si mauvais, pour quelqu'un qui n'est pas fan de carottes.

Arif fait plusieurs fois irruption dans mon appartement, sans frapper, et regarde ce que je fais sur l'ordinateur. Il me demande de lui montrer des photos de la France. Je pêche par rétention d'information. Je me demande s'il est positif de lui faire mesurer la distance culturelle et sociale qui nous sépare en présentant des images qui rendent les choses incontournables. Pour l'instant, je suis juste un bulé, avec son matériel de pêche, son gros appareil photo et son ordinateur, qui vit dans un appartement en Thaïlande et qui a pu se payer un billet d'avion à six cents euros (il m'a demandé). C'est déjà beaucoup à assimiler.

A la fois je culpabilise de mentir, en même temps, je me dis qu'il n'est pas capable de comprendre, et je lui fournis donc une information adaptée à ses capacités d'adaptation culturelle. Ça fait un peu colonialiste, ça, non ? Tout à l'heure, j'ai commencé à regarder Duel[1] avec lui. Je me suis dit qu'il n'y avait quasiment pas de dialogues, et qu'il pourrait suivre. Très vite, j'ai compris que j'avais tout faux. La voiture ringarde du type qui se fait pourchasser, pour Arif qui partage sa moto avec sa femme, c'est une Rolls. Le loser qui la conduit, c'est un bulé américain, qui a une tête de plus que lui. Le vieux semi-remorque pourri n'a rien de particulier à ses yeux. La fumée épaisse qu'il rejette - c'est comme on voit ici. Les éléments de culture américaine lui échappent totalement. S'il y avait des cascades, ça pourrait être intéressant. Mais non, ils n'arrêtent pas de se dépasser connement. Isma l'appelle, il arrête le film, manifestement sans intention de reprendre.

Tout ça me fait penser à Muhammad qui m'a demandé s'il pourrait aller en France facilement. Pourquoi ? ai-je demandé. "Mais parce que tous les arabes qui vivent en France deviennent très riches, a-t-il répondu, je connais beaucoup de gens qui me l'ont dit". Et une autre fois : "En France, je pourrais être guide, on gagne 800 euros par jour..."

Très riches ? A rouler en mercos comme il l'imagine ? Oui, peut-être avec une mercos qui a déjà trois cent cinquante mille kilomètres au compteur. Après tout, c'est peut-être ça la richesse en Libye. Qu'est-ce que j'en sais, moi ?


Ce matin, je me réveille un peu avant l'aube - comme tout le monde. Il ne faut pas espérer dormir au-delà de six heures du matin. Un rythme cinq heures - dix heures du soir est parfait. La nuit a nettoyé le ciel, et il fait très beau. La mer est haute, et donne des coups de boutoir sur la plage. Le shore break est magnifique - je me laisse tenter. J'attends le dernier moment, juste au moment où la vague déferle, pour regarder de l'intérieur le tube vert glauque qui s'écrase. Je me fais arracher mes lunettes de nage, brasser, gifler, passer au papier de verre. Depuis combien de temps n'avais-je pas joué avec les vagues ? Souvenirs d'enfance, sur la plage avec ma grand-mère, en Bretagne. Émotion. Et puis…

Au dessus du lit conjugal, dans la maison de bord de mer, il y avait une marine, une gravure représentant la mer, de nuit, avec une vague déferlant sur la plage. Une femme nue, à la peau laiteuse, plutôt bien en chair, aux cheveux bouclés, dans le style 1920, se couche en arrière sur cette vague. Je trouvais que c'était "bien fait", c'était joli, ces gris et ces blancs. Un peu mystérieux - ne serait-ce que sa manière de se coucher sur le dos dans la mer, je ne fais jamais ça. Je demande à ma grand-mère qui est cette femme - quelqu'un qu'elle connaît ? "C'est personne, répond-elle, juste un tableau que ton grand-père aime bien". J'insiste :
- Mais quelle heure il est ? La dame n'a pas de maillot de bain…
- C'est la nuit…
Je comprends qu'elle n'aime pas le tableau et le trouve indécent, mais qu'il lui est imposé. Un de ces non-dits qui me préparent à connaître le secret et la vérité, révélés bien plus tard...

Quand je reviens dans mon appartement, il y a une troupe de jeunes gens assis à la table de mon hôtesse. Ils m'abordent, m'accablent de questions, demandent à prendre des photos avec moi. Quel sens, une photo avec un inconnu ? Oui, mais pas n'importe quel inconnu, un bulé : c'est exotique, et c'est classieux. Comment conserver le petit prestige des bulés ? Même si c'est très fragile et aussi très superficiel, un peu de respect et de sentiments positifs, ça rend les choses plus agréables. J'ai bien peur que ce soit amené à disparaître.

Les jeunes sont de passage pour la journée, repartent ce soir à Surabaya, où ils travaillent tous dans une usine de conditionnement de fruits de mer. Ils me proposent de déjeuner à leur table, mais c'est une offre de gascon, ils sont très nombreux, il n'y a pas de place. Alors je retourne dans mes quartiers, je regarde les bateaux qui partent, tandis que des chœurs s'échappent de la chapelle qui jouxte le bâtiment officiel : c'est dimanche aujourd'hui. Tout le monde est de sortie. Je vois même passer un scooter avec un side-car, qui fait un ramdam d'enfer. Le chien qui s'apprêtait à courir derrière regarde, et revient se coucher, écœuré. L'eau est très trouble, je n'irai pas chasser aujourd'hui.
A midi, une petite barque revient de la pêche. Je suis étonné, les pêches semblent toujours miraculeuses ici. Dans cette embarcation qui fait moins de quatre mètres, étroite comme un canoë, ils ont pris un marlin qui en fait presque deux. On apporte deux grosses cagettes qu'ils remplissent de poisson, il faut deux hommes pour porter. Pourtant, ils n'ont pas dû s'éloigner beaucoup, ils étaient à la rame.



Ici, les bateaux ont presque tous un moteur, et ils sont remarquablement rapides. Ce sont des trimarans, alors qu'à Madagascar, ce sont des pirogues à balancier, asymétriques. Ils leur donnent le nom de prau(s), nom qui m'était familier, mais dont je ne connaissais pas l'origine. Les balanciers de ces prau(s) sont assez fin, probable qu'ils n'ont qu'un rôle dans l'équilibre aux allures portantes, mais une faible action anti-gîte lorsque le bateau est sous voile au travers. Si tant est que ces embarcations arrivent à tirer des bords, même carrés.

Demain, je retourne à la civilisation. Douche, et nasi goreng chez le Steve Jobs de Malang.


[1] sujet d'une précédente chronique

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