mardi 5 mai 2015

Ma famille à Sendang Biru (journal de route 5)





J'ai testé la route vers l'arrêt de bus, avec mon simple sac à dos. Quand je partirai, j'aurai tout mon barda. Porter vingt-cinq kilos pendant un kilomètre, ok. Pendant deux ou trois, à l'arrache, peut-être. Mais en pente dans la montagne, oublie. Déjà, avec huit kilos, j'étais essoufflé. Très jolie route où j'ai retrouvé les rivières qui se jettent dans la mangrove. Village étiré le long de la route. Bananiers - mais pas de bananes en magasin. Rizières toujours photogéniques. Quelques chiens grincheux que j'intimide avec une branche de palmier en forme de massue. Il y a manifestement une autre plage, je suppose pas trop loin. J'explorerai demain. Mais le marché au poisson, celui dont on part pour l'île Sempu, est bien trop loin, il faut faire un énorme détour - alors que par la mer, c'est une demie heure de nage.

A propos, je me suis mis à l'eau - en fin de compte. La mer était visiblement sale sur l'ensemble de la baie, mais près de l'île et au large, elle avait changé de couleur, elle était d'un bleu saphir attirant. J'ai décidé de tenter ma chance. Il m'a fallu une heure pour arriver près de l'île, pas loin de la pointe. Au dernier moment, l'eau s'est éclaircie, et j'ai pu chasser un peu. J'ai vu deux carangues[1], visiblement très pressées. Et un poisson gris d'aspect fort comestible, plus rapide qu'une étoile filante. J'ai hésité à tirer des poissons bien en chair, vêtus comme Nestor d'un gilet rayé gris et jaune. Sont-ils bons ? Ne sont-ils pas trop beaux pour être comestibles ? J'ai transpercé un beau perroquet.

J'étais donc bien lancé quand j'ai eu une avarie de voilure. L'une de mes palmes a tendance à se défaire, la plaque de carbone se désolidarise de son cadre en caoutchouc. Obligé de faire terre pour réparer. Une petite plage de sable, riante en apparence, en fait bordée d'un jardin de pierres et de madrépores coupants. Pas glop. Je me blesse au coude, je répare, et je retourne vers mes lieux de pêche. Hélas, il a dû se produire une renverse, un phénomène qui a créé un nouveau courant de terre, charriant toutes sortes de merdes, sacs en plastiques, débris végétaux. Impossible de pêcher, même en allant à la pointe. Je suis revenu. Encore une heure à palmer. De la mer, le village est presque invisible, masqué par les arbres. Je dois me repérer à la forme de la crête de la montagne. Arrivé à cinq cent mètres de la plage, des hauts fonds, des déferlantes qui me secouent et m'obligent à faire un détour. Je craignais un courant de marée qui aurait sensiblement rallongé ma route, mieux vaut cette petite branlée locale. J'arrive, quand même crevé.

J'avais prévenu mon hôtesse : étant donné la saleté de la mer, probable que je ne ramènerai rien. Mais si un poisson fou (ikan gila) se mettait devant mon fusil, il serait pour elle. Ça l'a fait bien rire. Quand elle a vu le perroquet, elle était contente mais partagée. Manifestement, ils ne mangent pas des perroquets tous les jours dans cette région. L'hôtesse m'a demandé comment je voulais le cuire : délicatesse ou inexpérience ? Quand elle a proposé de le griller, j'ai approuvé. Elle m'en a préparé une partie, qu'elle a accompagné de riz blanc et d'une sauce de sa manière, assez pimentée. Ma foi, bien meilleur que la bonite. Puis elle a servi son mari.

A vrai dire, ce mari, je le prenais pour un fils précoce. C'est un grand mec d'allure un peu timide, juvénile, qui ne fait pas ses vingt-cinq ans. Alors que je lui en donnais dix ans de plus que ses vingt-huit ans. J'ai évité la gaffe de peu. La gamine dont s'occupe assidument sa jolie sœur, c'est sa propre fille.

Ma tôlière est passée et m'a donné une orange. J'ai demandé si c'était de son jardin. Non. Cadeau appréciable. Ils se dégèlent vraiment. Lui est venu dans mon appartement, avec l'envie de parler. Difficile, barrière de la langue… J'ai compris qu'il n'était pas pêcheur, mais "travaillait dans le poisson" et avait un patron. Il s'appelle Arif, et elle Isma. Ils sont protestants. Je comprends mieux pourquoi il y a des chiens partout. Et ce matin, en me promenant, j'ai même vu des cochons.

Arif me dit qu'il faut que je prenne mon appareil photo, car il va se passer quelque chose dans la maison jaune, pas loin. Cette maison jaune est manifestement un bâtiment administratif, on voit sur son fronton des photos du président (où d'une huile locale). En fait, c'est un meeting politique. En quoi cela est-il supposé m'intéresser, mystère. Mais bon, j'attends devant la maison jaune, assis sur une plate-forme en bambou qui fait office de banc public.

Les participants arrivent les uns après les autres, c'est interminable, ils allument tous des cigarettes, je suis enveloppé par un nuage de fumée. Avant que les orateurs ne commencent, on me demande d'où je suis, etc. Ils s'intéressent beaucoup au fait que j'aie un masque et un tuba, et demandent quelle est la taille du poisson que j'ai pris. Aucun de ces pêcheurs chevronnés (il y en a certainement plusieurs dans le groupe) ne hurle de rire quand Arif raconte mon expédition et son médiocre résultat. J'apprécie.

Mais globalement, c'est d'un ennui mortel. Je me creuse la tête pour trouver un quelconque intérêt à cette attente : même sur le plan de la compréhension des cultures… Enfin les orateurs prennent place. Je prends quelques photos sans intérêt, et je file.

Quand même. Je pensais que j'étais tombé au bout du monde. Ils ont même des meetings politiques, dans ce village.




[1] pourquoi le correcteur souligne-t-il le mot "carangue" ? Je l'ai entendu en divers lieu et divers temps, désignant toujours le même poisson. Tu ne connais pas ce mot et ce poisson gris, ventru, à la chair fine ?

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