mardi 12 mai 2015

Chef de village (Jepara)





L'avion a du retard. C'est une constante pour les compagnies de la région - ces petites compagnies qui sont blacklistées par les aéroports d'Europe et d'Amérique. Tandis que gens s'agitent en posant cinq fois la même question à l'hôtesse, je repense à la conversation que j'ai eue hier avec une femme de Jakarta à propos du mariage. Tout a commencé lorsque je lui ai raconté ce qui s'est passé lorsque je suis allé chez mon ami S.T.

S.T. est un bulé qui habite à Jepara, la ville aux mille menuisiers. Ces artisans fabriquent des copies de meubles anciens en utilisant les méthodes de l'époque - ils font tout à la main. Les meubles sont envoyés partout dans le monde, et Jepara est un lieu unique, connu de tous les professionnels. S.T. y travaille dans l'export. Il est marié avec une indonésienne. Pour arrondir les angles, sans y croire, il est devenu musulman et s'est même fait raccourcir la quéquette à cinquante ans.
- Ça a dû faire mal…
- Oui… il fallait en passer par là… mais maintenant, plus de problème.
Je ne sais pas s'il fait allusion à sa situation sociale ou à la cicatrisation de son membre - je préfère ne pas demander.

Il m'explique que si j'étais venu avec Fon, il aurait pu m'accueillir sans problème, juste une démarche auprès du chef religieux du village à accomplir. Mais que je n'aurais pas pu arriver chez lui avec une indonésienne - même chrétienne ou bouddhiste. Un autre bulé qui habite dans le quartier vivait maritalement avec une indonésienne d'une autre île. La femme s'est fait agresser sur le chemin du village. Agresser - je ne veux pas dire frappée, tuée, mais on l'a bousculée, insultée.

Le soir de mon arrivée chez S.T., je suis convoqué chez le chef religieux du village avec mon ami et sa femme. Bien évidemment, le chef a été informé - et je serais arrivé en pleine nuit qu'il en aurait été de même. Dans ce quartier, on est sous surveillance constante. Et l'utilisation des clés est bien illusoire, il y a toujours possibilité d'entrer chez quelqu'un. Les gens ne s'en privent pas, il arrivent chez vous n'importe quand, sans y être invités - et sans s'excuser. Et ils regardent ce que vous faites avec une curiosité d'enfant, extrêmement agaçante.

Nous sommes arrivés chez le chef du village. Il nous fait entrer et asseoir. Il m'inspecte, il me pose cent questions, prenant son temps, que fais-je ici, combien de temps ai-je l'intention de rester, quelle est ma profession, qu'est-ce qui me lie avec S.T., suis-je marié, ai-je des enfants, etc. Satisfait par nos réponses, et fatigué sans doute par les difficultés de communication, il nous laisse partir.

En rentrant chez S.T. j'exprime mon déplaisir à me sentir ainsi questionné, contrôlé et surveillé. Oui, répond-il, mais ne crois-tu pas qu'il y a une surveillance et un contrôle tout aussi important dans les pays d'où nous venons ? Simplement, ce contrôle est plus discret, il reste caché, et tu n'es même pas au courant ! Grâce au téléphone portable et à la géolocalisation... Je lui répond qu'il s'agit d'une autorité religieuse et non civile.
- Quelle différence ?...
Réponse à interprétations multiples qui me plonge dans une sombre réflexion.

La jeune femme de Jakarta à qui je raconte cette histoire prend l'air entendu :
- Je connais… oui, ils font toujours ça.
- Ce serait bien pire si nous y allions tous les deux, en tant qu'amis." lui dis-je.
- Sans doute, répond-elle. Mais je sais pourquoi il y a toutes cette procédure. La région de Jepara est peuplée de gens très à cheval sur les questions religieuses...
- Ce n'est pas comme cela chez vous ?
- Si si ! C'est la même chose dans ma ville (elle habite pourtant tout près de Jakarta, dans une bourgade importante).
J'en profite pour lui demander si elle-même croit en Dieu.
- Oui, bien sûr. Je suis musulmane.
- Mais vous m'avez dit que vous buviez du vin et de la vodka, parfois...?
- Je fais bien d'autres choses ! Mais comme je fais souvent la charité aux pauvres, je sais que ces pauvres prient pour moi. Ils intercèdent. Et quand viendra le moment du jugement, on mettra d'un côté ce que j'ai fait de mal, et de l'autre, tout ce que j'ai donné, tout ce que j'ai fait de bien, cela devrait contrebalancer...
Elle fait le geste de soupeser avec ses deux mains... Encouragé par ces propos, je me dis qu'il y a peut-être moyen de passer outre les contrôles à Jepara :
- Pour pouvoir rester chez mon copain, si nous venions ensemble comme de simples connaissances, peut-être y aurait-il un mensonge qui marche…?
- Ah non, il vaut mieux dire la vérité ! C'est tout simple : expliquer que nous sommes seulement amis, et que nous allons en vacances quelques jours…
- Mais vous savez bien que si on dit la vérité, le chef du village restera sur ses soupçons et pensera que nous dormons ensemble.
- Eh bien oui…
- Et l'un d'entre nous deux devra coucher à l'hôtel.
- Oui, c'est juste… Pour ne pas avoir ce genre d'ennui, il faut se marier. On va voir l'imam. C'est facile. En Indonésie, c'est le mariage religieux qui compte, pas l'autre, celui "du gouvernement".

Elle n'a pas tort. Et l'homme peut répudier la femme comme il veut, sans donner de raison. Le coran ne laisse pas d'ambigüité sur l'infériorité de la femme. C'est si simple qu'il n'y a aucune raison pour que l'homme ne se marie pas : il peut défaire très simplement les liens qu'il a contractés. Raison pour laquelle les indonésiennes s'étonnent de la réticence des bulés à s'engager dans le mariage. Elles ne savent pas qu'en occident, les enjeux ne sont pas les mêmes.

- Oui, reprend-elle, si vous voulez éviter les problèmes en Indonésie, il faut vous marier !
Elle me regarde en souriant. Mais elle ne me dit pas s'il faudra que je me fasse raccourcir la zigounette.

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