mardi 31 mars 2015

Coiffé en plein air !




Aujourd'hui, je suis allé dans le quartier des cordonniers de Korat. Faire réparer mon sac à dos Eastpak. Par parenthèse, quelle qualité dans la fabrication de ces sacs ! Je l'ai depuis dix ans au moins, il me suit partout en portant bien souvent quatre kilos de matériel informatique et huit de matériel photo. Tout tient dedans, et même encore plus, à condition de respecter l'ordre de rangement - ce qui fait qu'il n'attire pas l'attention des hôtesses au check-in des aéroports. Eh bien pas une couture n'a lâché, toutes les fermetures éclair fonctionnent comme au premier jour. Juste les renforts des coins à la base qui ont fini pas s'user, bien légitimement, sous la pression. Et la teinte du sac, de noire, est devenue vaguement violine, comme un sarrau d'écolier, Dieu sait pourquoi.

La recherche d'un réparateur n'a pas été simple. Fon connaissait un endroit où il y avait plusieurs couturiers ambulants, qui travaillaient sur le trottoir avec leur machine à coudre. J'ai vite vu qu'ils n'avaient pas d'aiguilles suffisamment grosses pour faire la réparation. Il y avait quand même un jeune homme qui aurait pu la faire. A voir ses outils, on pouvait penser qu'il travaillait le cuir à la main. Fon m'a dit qu'il demandait trop cher - ce qui était sans doute vrai pour le pays, mais pas pour un farang. Mais il n'avait pour réparer qu'un petit coupon de cuir froissé et plissé, qui me semblait insuffisant. Alors, après que nous ayons pesé le pour et le contre pendant cinq minutes, Fon a renoncé. Je lui ai dit qu'il y avait forcément d'autres réparateurs de cuir et grosses toiles dans une grande ville comme Korat, et qu'il fallait demander. Finalement, assez fâchée, elle est allée à contrecœur interroger l'une des couturières, qui lui a donné une information utile.

Combien de fois j'ai dû demander à Fon d'interroger des gens pour nous tirer d'un léger embarras ! Je pensais que c'était timidité, mais je n'en suis plus si sûr, depuis que j'en ai parlé à un ami, marié à une indonésienne. Il m'a dit que sa femme et d'autres qu'il connaissait du fait de son travail se comportaient exactement de la même manière. En l'occurrence, sa femme préférait tourner en voiture dans tous les sens pendant une heure plutôt que de solliciter un passant. Même culture entre l'Indonésie et la Thaïlande ? Possible, mais à vérifier. Et quel fondement à cette réserve ? En quoi pourrait-il être mal élevé de demander un renseignement ?

En tout cas, quatre cent mètres plus loin, nous avons trouvé un réparateur qui m'a inspiré confiance : petit homme souriant, assis sous l'auvent de toile, derrière sa forme en fer, l'air actif et expérimenté. Il m'a promis mon sac pour demain, renforcé avec du cuir dont j'ai choisi l'épaisseur, pour un prix dérisoire.


En revenant, j'ai vu sur une place des gens qui se faisaient couper les cheveux en plein air. Fon m'a suggéré d'y aller, et j'ai traversé le boulevard pour voir ça de plus près et monté quelques marches pour accéder au terre-plein. Le patron m'a invité à m'asseoir sur une chaise moitié confortable, et j'ai demandé une coupe, traduit et guidé par Fon. J'étais sur un site tout à fait stratégique, à la fois pour voir et pour être vu : à la jonction de deux grandes artères, dont l'une débouchait sur l'autre comme la barre verticale d'un "T" sur sa barre horizontale. Les voitures et les motos arrivaient droit sur moi avant de tourner, et je voyais les visages sourire, les yeux s'écarquiller. Sur la place, la venue d'un farang comme client n'a pas tardé à amasser du monde, et un professeur (je ne pense pas que c'était un professeur d'anglais !) a engagé la conversation. Il m'a demandé ce que je pensais de Pattaya et de la Thaïlande, il a fait l'éloge des montagnes du pays, et de la verdure avant de disparaître.

Le jeune homme qui s'occupait de moi était très ému. J'ai compris que j'avais affaire à une école de coiffure foraine. Comme il était appliqué ! Il n'en finissait pas de me trancher les poils des oreilles un à un, au coupe-chou… La coupe a duré longtemps. Il faisait chaud, en plein soleil, avec le bruit, ça commençait à bourdonner dans ma tête.

Je contemplais le défilé des voitures qui allaient vers moi, jusqu'à quelques mètres, avant de tourner… lentement, lentement... les visages enluminés, béats d'adoration qui me regardaient... la foule qui se pressait à mes pieds, venant déposer ses hommages… je regardais mes bras, cet habit blanc et ample dont on m'avait vêtu : c'était celui avec lequel se faisait introniser l'empereur de Siam… et c'était moi… l'empereur... j'avais été choisi entre tous…

Quand soudain, une douleur brulante à l'oreille. Un renégat, un traître à l'empire voulait s'en prendre à mon auguste personne, peut-être me trancher la gorge…

L'apprenti m'avait coupé avec son rasoir - forcément, il tremblait d'émotion. Ce qui m'a éveillé, amusé, et fait penser qu'il n'y avait certainement pas désinfection du coupe-chou entre deux clients...

Enfin il a retiré ma collerette et ma blouse blanche. Je me suis levé. La foule s'était dissipée, les regards des conducteurs dans les voitures était ternes et concentrés, j'étais seul avec Fon sur le parvis. Quand j'ai mis la main au portefeuille, on m'a expliqué que c'était gratuit. J'ai voulu donner un pourboire au jeune homme, qui n'avait pas si mal réussi la coupe du nouvel empereur de Siam et qui avait l'air si gentil. Mais on m'a indiqué qu'il fallait que je le mette au pot commun, dans la boîte en aluminium. En espérant que le patron de l'école - qui avait l'air d'un sympathique et honorable coquin - ne rafle pas tout !

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