lundi 30 mars 2015

Le papier toilette : nouvelle étude ethnographique.



Quand je vois un rouleau de papier toilette, ou un tas de feuilles pliées empilées en alternance, je pense à des opérations intimes auxquelles je me livre, et dont je ne voudrais pour rien au monde qu'un être humain soit témoin. Edicules putrides, virgules murales, traces de pneus, position de l'indien qui guette, voire dames-pipi sadiques, le papier toilette est évocateur de scènes pénibles et synonyme de la partie la plus honteuse de notre humanité. Tragédie de la demie dernière feuille, tellement insuffisante, qui de surcroit colle au carton et ne se laisse pas arracher, sinon par lambeaux inutiles... Clou rouillé et sinistre qui retient des feuilles d'Ici Paris, et que je fixe médusé pendant l'exonération...

Le papier toilette est associé au moment le plus indigne de cet ensemble d'opérations sordides. Le spectre hideux de son absence un jour de turista sème l'épouvante chez les caractères les mieux trempés ! Considérant soudain que le seul papier à portée de main consiste en quelques billets de cent euros. Avec la seule pensée consolante que l'argent n'a pas d'odeur.

Dans Le Roi des Aulnes, le personnage principal de Michel Tournier s'est fait un devoir d'en éviter l'utilisation. Pour y arriver, il passe par un long entraînement, et y réussit à l'aide d'une gymnastique sphinctérienne qui devrait être enseignée dans les écoles et faire l'admiration des édiles. Je pense avec envie à ce héros, qui a sans doute largement emprunté à la biographie personnelle de l'auteur. Chapeau, Michel !

Oui, par sa présence insinuante ou par son manque, le papier toilette est un objet de terreur. Et ne peut-on pas comparer son long déroulement ondulant à celui du serpent, animal qui représente le Malin dans la bible ?

Difficile de se défaire de ce legs culturel. Or, la Thaïlande appartient à ces pays où le papier toilette trône (ce verbe est-il bien choisi ?) sur une table bien mise. Au restaurant, il est placé dans des boîtes en plastique blanches, roses ou d'un bleu clair intermédiaire avec le vert. On en tire un bout, qu'il n'est pas toujours facile de déchirer si on n'utilise pas les deux mains - et il est un peu humiliant d'en avoir un demi mètre devant son assiette. Il sert à s'essuyer. S'essuyer la bouche, bien sûr, et aussi les mains. Essuyer les couverts qu'on a trouvé dans une boîte oblongue, sur la table, où ils sont rangés : Dieu sait pourquoi, ils sont toujours suspects d'être mal lavés, et reçoivent l'exorcisme d'un nettoyage à sec à l'aide d'une ou deux feuilles de papier toilette.

De qualité moyenne, le papier toilette thaï n'a pas la douceur ouatée sinon parfumée de certains produits qu'on trouve en Europe de l'Ouest. Ni la solide sécheresse du papier brun qui fit les beaux jours de l'Union Soviétique. Y a-t-il une différence de nature, de consistance, de fabrication, d'épaisseur, de conditionnement entre le rouleau que je trouve sur la table et celui qui est dans les lieux d'aisance ? Apparemment pas. Du moins mes études n'ont pas été assez loin pour pouvoir l'affirmer. J'y travaille.

Le papier sur la table traîne un relent de transgression. Comme cette scène du cinéma de Buñuel où l'on voit des bourgeois échanger d'un ton mondain chacun assis sur des toilettes, tandis que la consommation de nourriture, objet d'un tabou absolu, se fait dans la plus stricte intimité.

C'est terrible. Quand je vois un rouleau de papier toilette sur une table thaï, je pense toujours à un détournement. Je ne peut m'empêcher de penser que le restaurant est à court de serviettes de table, et qu'on est allé dans les ouatères récupérer plus ou moins subrepticement le rouleau, qu'on l'a exfiltré de son atmosphère suspecte pour le poser sans façon à côté du piment, du sucre et de la sauce de poisson. En dépannage.

Non. J'ai beau faire des efforts, je n'y arrive pas. Je suis culturellement trop marqué. Pour moi, un rouleau de papier toilette sur une table ne sera jamais en odeur de sainteté.

Addendum : hier au restaurant, j'ai démonté une de ces boîtes en plastique qui contiennent du papier toilette. J'ai fait une découverte étonnante. Le papier toilette thaï se déroule de l'intérieur vers l'extérieur, contrairement au papier toilette occidental. Il se creuse, il se vide en allant vers sa périphérie.
En somme, le papier toilette thaï n'a pas d'âme.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire