lundi 30 mars 2015

Dr. Sénèque



On m'a fait le reproche de critiquer beaucoup. Si tu n'es pas content, retourne chez toi. Et au fait, pourquoi es-tu parti ? Ah, tout te déplait en France !

On me dit proche d'Alceste, atrabilaire et ridiculement intransigeant. Je manque de modération, de tolérance. Je devrais être plus souple et plus arrangeant avec les gens que je rencontre.

Il faut m'expliquer - et j'en demande pardon si je dois maintenant parler de moi.

Tu crois qu'il n'est arrivé qu'à toi et tu t'étonnes comme d'une chose étrange, d'avoir fait un si long voyage et tant varié les itinéraires sans dissiper la lourde tristesse de ton cœur? C'est d'âme qu'il faut changer, non de ciels. Tu as eu beau franchir la vaste mer ; selon l'expression de notre Virgile, "rivages et cités ont beau reculer sous ton regard, tu seras, où que tu abordes, suivi de tes vices".

À quelqu'un qui formulait la même plainte Socrate répliqua : " Pourquoi es-tu surpris de ne profiter en rien de tes longues courses ? C'est toi que tu emportes partout. Elle pèse sur toi, cette même cause qui t'a chassé au loin."

Quel réconfort attendre de la nouveauté des sites, de la connaissance des villes ou des endroits ? Cela ne mène à rien de ballotter ainsi. Tu demandes pourquoi tu ne sens pas dans ta fuite un soulagement ? Tu fuis avec toi. Il te faut déposer ce qui fait poids sur ton âme : aucun lieu jusque là ne te donnera du plaisir.

Ainsi s'exprime Sénèque dans cette lettre à Lucilius, peut-être plus connue parce que nous l'avons traduite en cinquième, que pour son fond. C'est la raison pour laquelle la suite, pourtant étonnante, ne nous est pas familière. En effet, un peu plus bas, Sénèque explique à son pupille qu'il ne faut pas s'attacher particulièrement à aucun endroit. Il faut penser et dire : Non, je ne suis pas né pour tel coin de la terre; ma patrie, c'est le monde entier.

"Avec cette conviction, vous ne serez plus étonné de l'inutilité des voyages; [...] tandis que le but de vos recherches, le bonheur, se trouve partout."

Reste en ligne, Sénèque, nous revenons vers toi dans un instant.

Mes premiers voyages ont été des séjours linguistiques. J'en garde un souvenir extraordinaire. Je vois trois grandes raisons à cette passion qui m'est restée. Mais avant d'aller plus loin, laissez moi opposer voyage et vacances.

Partir en vacances, ça peut être bien. Si on est riche ou si on est pauvre. Entre les deux, c'est nul. Si on est riche, partout où l'on ira, on pourra recréer les conditions de son confort habituel, celui qui rend la vie si douce chez soi. L'argent aplanira toutes les difficultés. Si on est pauvre, on vit dans un endroit de merde, et partir en vacance ne peut qu'apporter un mieux. Les terrains vagues, les odeurs et les voisins qui vous soufflent dans le cou, c'est bien plus supportable quand on peut voir la mer entre les poubelles.

En fait, je me vante un peu, car je n'ai jamais été ni riche ni pauvre. Donc je ne sais pas. Je présume.

Mais si on n'est ni riche ni pauvre, on habite ordinairement dans un endroit agréable, suffisamment agréable pour qu'on puisse le regretter quand on part en vacances, sans avoir les moyens de palier aux manques innombrables dont on souffre ("mais où est donc ma machine à expresso ?"). Les vacances sont la plupart du temps un moment de gêne, d'inconfort. Sauf à avoir une résidence secondaire qui vaille la principale. Il y en a de moins en moins. Sagesse de des Esseintes qui n'est pas parti !

Le voyage, il me semble que c'est autre chose. C'est partir sans penser au retour.

La première raison qui m'a fait adorer ce séjour en Angleterre, à l'âge de quatorze ans, c'est la langue. Comme j'aime cette expression, "maitriser une langue". Ce n'est pas seulement la langue qu'on maitrise, mais le peuple, le pays. Comme un vol de gerfaut hors du charnier natal... me voici à la conquête de ce territoire nouveau. Je le pénètre par la langue, j'entre en lui, il répond passivement, je l'occupe. Je l'envahis au fur et à mesure que mon vocabulaire s'étoffe. La sophistication des armes dont je dispose augmente avec ma grammaire. Une expression un peu rare utilisée a bon escient, et c'est une avancée foudroyante, encore du terrain conquis. Maintenant, l'échange ne se cantonne plus à l'utilitaire ; la langue me sert encore à demander qu'on me passe le sel, et refuser la gélatine au dessert, mais plus seulement : je peux poser des questions et l'on doit me répondre.

Si je sens une résistance, je reviens aussitôt à la langue maternelle, où je me trouve comme dans un château fort, entouré d'ennemis, mais inexpugnable. Qu'ils viennent me parler en français s'ils l'osent !

Mieux encore, maintenant, la langue me permet de parler aux filles, de les aborder, de les conquérir. Je suis le seul à s'être avancé aussi loin. Les autres balbutient, tandis que mon champ de bataille recule à l'horizon...

Tel est le curieux ressenti que j'ai quand je parle une langue étrangère. Grisant, guerrier, presque brutal... et pourtant sans effusion de sang.

Le voyage était aussi un moment où j'étais seul, enfin seul. Libre. Tandis que des gros bébés de treize ans avaient du vague à l'âme, des crises de larmichettes en pensant à papa-maman - crises que les accompagnateurs prenaient très au sérieux - je pensais aux moyens qui m'auraient permis de rester, de prolonger le séjour.
- Mais tu n'aimes donc pas tes parents !
- Si, mais...

Aujourd'hui encore, le voyage continue de représenter l'affranchissement d'obligations qu'on a sur le sol national, la liberté. On ne s'échappe pas complètement. Mais on peut avoir des sursis.

Il ne s'agit pas seulement des obligations pratiques, factures, administration qui vous empoisonne par sa térébrante stupidité, corvées auxquelles on ne peut échapper. Il s'agit de fuir un environnement qu'on connaît par cœur. La tête moustachue de cet homme vous évoque immédiatement son mode de vie, son habitat, sa manière de parler, ses centres d'intérêt. L'allure prétentieuse de cette jeune fille fait défiler devant vous ses rêves, sa médiocre scolarité, son portable plein de SMS, sur lequel elle a l'œil rivé, sa sortie entre copines au MacDo. Je sais bien qu'ils ont tous leur individualité... leurs qualités... si je m'avisais de les connaître mieux... Mais je les devine trop. Je n'ai pas envie.

Leur langue est aussi trop présente. Avec leurs tics, leurs accents, leurs cuirs et leurs barbarismes. J'en ai et j'en fais aussi, sans doute autant. Mais la connaissance trop grande d'une langue vous représente trop vivement les antécédents et particularités des personnes qu'on a en face de soi. Il vaut certainement mieux être sourd que d'entendre ces vieux fachos ou ces jeunes des quartiers. Alors qu'un marchand de fusil dans l'Oklahoma sentira bon la couleur locale, et que j'aurais plaisir à entendre discuter des flics black du NYPD.

C'est tellement moins agressif quand ils parlent une langue qui vous est étrangère. Pendant un certain temps, elle ne révèle pas grand chose. Tout le monde est à peu près beau et gentil. On reste à la surface de cette société qu'on aborde.

Moi, je préfère ne rien comprendre, ou juste le nécessaire.

Peut-être certains se lassent-ils plus vite que d'autres ? Personne n'a envie de relire vingt fois de suite le même roman. Il en est de même pour sa culture. On n'est loin d'en avoir exploré toutes les arcanes, mais ce qu'on en sait vous suffit, on a envie de passer à autre chose.

Et puis, puisqu'il faut être honnête, cette France qui élit un Holland après avoir balancé pour une Royale, qui rêve obscurément à une Marine, cette France majoritaire m'agace. Ceux qu'elle élève sont-ils les meilleurs d'entre nous ? Cette France rétrograde, incapable de se désengluer de son passé, immobiliste, éprise d'idéologies à deux balles, triste, fière de ses défauts et pourtant si peu patriote... Il y aurait long à dire. Mais ce n'est pas le sujet.

Enfin j'aime aussi être inconnu, incompris, dans cette confortable position d'étranger.
...deux choses font l'amusement du voyage : le fait que l'on ne connaît pas les gens, et le fait surtout que les gens ne vous connaissent pas. (Francis du Croisset dans la féérie cinghalaise)
Rien de plus agréable que de ne pas être d'emblée catégorisé par sa profession, sa voiture, son expression verbale. A l'étranger, je ne travaille pas, je me déplace en autocar et je parle avec un accent. Je suis tellement visible que je deviens invisible.
Troisième et dernier point, le voyage comme marché.

C'est lors de mon premier voyage en Angleterre que j'ai découvert le lime, le citron vert. Sans doute un adjuvant indispensable au gin pour les vieux colonels rescapés de l'armée des Indes. Il faut se rappeler qu'à l'époque, il était inconnu en France - il faudra attendre dix ou quinze ans avant de le voir sur les étals des fruitiers. De même deux autres trésors de la gastronomie britannique, les shredded wheat et surtout le weetabix, des céréales du petit déjeuner. Le shredded wheat, assez austère, n'a jamais pris en France, mais on trouve maintenant du weetabix un peu partout.

Quand j'avais la trentaine, j'allais aux USA acheter du matériel photo, moitié prix à l'époque. Je m'y habillais, j'y prenais mes 501 et mes Nikees. J'avais le plaisir de changer d'air, le snobisme de m'équiper à l'américaine avec du genuine. Je profitais du marché. La parité du franc était excellente.

Vingt ans plus tard, on m'a bien fait sentir que ma propre parité avait fortement dégringolé avec l'âge, et que je ne valais plus grand chose sur le marché de l'amour, sauf celui des occasions. J'ai découvert par hasard qu'il y avait d'autres marchés, sur lesquels je pouvais me vendre comme vintage et trouver chaussure à mon pied. Ce furent les années Odessa. Sept ans. J'adorais la ville, et pendant longtemps, j'y ai adoré les femmes. Une fois traversée la gangue vénale qui enrobe (et dérobe) le voyageur du monde occidental, on trouvait des femmes différentes, passionnantes, pour lesquelles la différence d'âge n'avait pas tant d'importance. On n'en trouve plus. Avec deux d'entre elles, j'ai eu de longues liaisons, et j'ai sérieusement pensé à convoler. L'une était une jolie fleur fragile, difficilement transplantable, l'autre un nid de problèmes infinis, et cela ne s'est pas fait.

Molière qui s'est marié avec une jeune première de vingt ans quand il avait dépassé les quarante, a souvent mis en scène des rivalités entre des hommes d'âge différents pour la main d'une jeunesse, rivalités s'achevant en règle générale par la renonciation du plus âgé. Traitre à sa propre cause ? Non, juste hostile aux mariages forcés. Mais avec Beaumarchais et d'autres plus anciens, il a contribué à ancrer dans la tradition le ridicule du barbon amoureux. C'est cette tradition, sous une forme modernisée, que la perestroïka a laissé passer de l'Ouest à l'Est.

Plaidant pour ma chapelle, je trouve mon compte dans ces sociétés où un homme mûr est considéré comme une valeur plus stable, moins aléatoire qu'un bouillant jeune homme qui n'a pas fait ses preuves. Cela m'oblige naturellement à y vivre, ce qui ne m'est pas une grande peine.

Raison pour laquelle après le monde postsoviétique en voie d'occidentalisation accélérée, je me suis tourné vers l'Asie du sud-est. Je me déplace en fonction du marché.

Et je suis heureux.

Alors Sénèque...? Si on pense qu'il est opposé aux voyages, c'est qu'on n'a pas lu sa lettre avec suffisamment d'attention. N'oublions pas qu'il écrit à une personne bien particulière, qui a du vague à l'âme.

Et relisons plus attentivement. On voit qu'il introduit une distinction entre le fait de changer d'endroit, et celui de voyager.

Nunc non peregrinaris sed erras et ageris ac locum ex loco mutas

"Mais à présent ce n'est pas de voyage qu'il s'agit pour toi, mais d'errance et de passage d'un lieu à un autre."

Errance sans but, peut-être pathologique de ce pauvre Lucilius. Qui s'oppose au vrai voyage.

Sénèque ? Un chercheur en psychiatrie, grand précurseur, qui bat déjà en brèche des méthodes encore prônées vingt siècles plus tard - je pense à Vol au dessus d'un nid de coucou, ce film de pute, et la sortie hors l'asile, avec ses résultats spectaculaires bidon.

Tiens bon ! C'est toi qui a raison, Sénèque !


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