lundi 30 mars 2015

Rue de l'égalité, au fond du couloir à gauche




C'est toujours de bon ton de citer Tocqueville. Voici ce qu'il dit des peuples en démocratie : "la liberté n’est pas l’objet principal et continu de leur désir ; ce qu’ils aiment d’un amour éternel, c’est l’égalité". Et juste avant, on a l'impression qu'il parle des français d'aujourd'hui : "il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté".
Un goût dépravé. Tu as remarqué, toi aussi ?

Dans mon village, la rue où se trouve le cimetière s'appelle la rue de l'Egalité. Je me demande si c'est un fonctionnaire facétieux qui a pris la décision de la nommer ainsi (ou d'y préempter un terrain pour le cimetière), ou bien l'ancien maire communiste - mais je ne peux en aucun cas croire qu'il s'agit d'un hasard.

C'est sans doute l'un des charmes des séjours en Indonésie ou en Thaïlande : les gens n'y semblent pas jaloux des réussites de ses voisins. Chacun suit sa route sans regarder à gauche ou à droite. A l'inverse, on n'a pas l'impression que ceux qui ont réussi prennent plaisir à faire envie. Pas de grands signes d'ostentation dans les rues ni dans les constructions. Peut-être que mon regard est trop grossier pour remarquer des détails énormes pour les autochtones ?

De même, la jalousie ne semble pas un des moteurs des séries qui passent à la télévision locale, sauf la jalousie amoureuse - et là, il y en a une tartine... Si un malheur arrive, c'est la malignité de la victime qui en est souvent la cause, pas une inégalité foncière de la société. Et inversement. La notion de mérite a du sens, particulièrement chez les bouddhistes. Pour eux, tout le monde est au même point au départ des nombreuses vies qu'il y a à vivre. Certains s'en sortent mieux, par le travail et en faisant le bien. Ceux qui ont de la chance, ceux qui sont heureux, c'est qu'ils ont eu une vie antérieure exemplaire.

Certes, tous aspirent à plus de richesses, plus de biens de consommation. Et ce ne sont pas des petits saints. Mais en les regardant vivre, on sent une atmosphère de bienveillance et de joie de vivre qui contraste avec l'humeur française.

C'est vrai qu'en Indonésie, il y a eu une croissance à deux chiffres pendant pas mal de temps, et ça aide. Même si on part du plancher. Tout le monde roule en 110 cc, les autos c'est pour les riches. Mais on a un peu plus tous les ans, peut-être qu'on pourra passer de la 110 à la 125. Et deux ans plus tard de 125 à 135.

En revanche, en Thaïlande, la situation économique n'est plus si florissante. Malgré tout, c'est le plein emploi. Chacun compte sur ses propres forces, et l'entreprise personnelle est reine. Notamment dans le secteur de la restauration. Barbecues triportés, petites cantines roulantes poussées à la main, vendeurs de tout ce qui peut se manger sur le pouce. Le pourcentage de femmes qui travaillent dans ce secteur est très important. Les hommes ne sont pas en reste et sont visiblement derrière les fourneaux.

Ma cantine au marché est tenue par un petit thaï trapu, au visage de dragon. Les yeux remontent de chaque côté du visage, et lancent des éclairs de fureur. C'est la fumée qui sort de ses narines qui sert à chauffer les casseroles et les immenses poêles. La tête rentrée entre les épaules, il tourne dans sa petite cuisine sans murs, donnant un coup de fourchette par ci, un coup de couteau par là, l'air exaspéré, outré. Je l'ai croisé ce matin en allant chercher du jus d'orange, il avait la tête baissée, sans doute plongé dans des pensées de destruction universelle. Mais au dernier moment, il m'a vu et m'a lancé un grand sourire qui ne le faisait plus du tout ressembler à un dragon.

Pourquoi y a-t-il tant de gens qui ne font pas la cuisine et mangent dans la rue ? A midi, on peut imaginer : le travail, les trajets... Mais les vendeurs de street food font manifestement autant d'affaires le soir, sinon plus. C'est incompréhensible dans l'état actuel de mes connaissances.

La cuisine thaï a bonne presse internationale. Elle propose une large variété de recettes, ça se voit au restaurant ou sur les étals des cuisines ambulantes. Elle fait appel à des herbes et des épices intéressants, basilic par exemple. C'est une cuisine à l'huile qui reste légère. D'autant que les portions, adaptées aux gabarits locaux, ne sont pas énormes.

Pour dire "manger", en thaï, on dit "kin khao", manger le riz. Pourtant, les nouilles jouent un rôle tout aussi important que le riz dans l'alimentation locale. Il s'agit souvent de soupes, avec toutes sortes d'ingrédients - il y a à boire et à manger. C'est curieux, il y a comme une guerre de religion entre nouilles et riz : dans une échoppe qui vend du riz vous ne trouverez pas une coquillette, et réciproquement. Résultat, si la personne qui vous accompagne a envie de nouilles et vous de riz, il faudra vous arrêter dans deux endroits différents. Pas très pratique.

J'avoue que sur la durée, j'ai un peu de peine avec la nourriture thaï. Evidemment, je n'ai pas les papilles habituées à ces goûts. J'ai l'impression que tout se ressemble. Un peu comme au début, quand j'avais de la peine à reconnaître les visages asiatiques. Maintenant, ils se sont individualisés. Mais pour la cuisine, j'attends encore.

Les goûts sont d'autant moins nets que tout est relégué au second plan par la force du piment. Evidemment, si on demande au cuisinier si tel plat est épicé, il répond presque invariablement "nitnoï", un petit peu, avec un petit sourire et en inclinant la tête. Prépare l'extincteur.

Le sucre vient aussi masquer les arômes. On en met plusieurs cuillérées dans la soupe, sur les plats, et les viandes grillées au barbecue en sont couvertes, d'où ce goût de caramel qu'ont naturellement les brochettes de porc. C'est bon, mais je ne trouve pas cela très fin.

Je me suis moi-même privé de découvertes gustatives peut-être intéressantes, par préjugé. Je ne consomme pas de ces cafards grillés (qui ne sont pas de la viande sauvage : on ne les ramasse pas sur les murs en allumant la lumière par surprise, mais on les élève et on les nourrit dans des grandes caisses pour les manger). Ni des cocons frits, ni des œufs vieillis. De même, j'ai renoncé au poisson depuis que j'ai vu des pêcheurs tirer leurs filets à la sortie du gros collecteur. Je sais : purement psychologique. Mais pas une grosse privation, car les espèces que j'avais goûtées m'avaient paru fades.

Je m'étonne aussi de la disparition de certains produits qui me semblaient pourtant universels. Pas de beurre, pas de crème fraîche (car pas de lait). Pas de pommes de terre, bien sûr. Pas de féculents. Peu de bœuf et jamais de mouton. Je déplore l'absence de tomates dans les plats cuisinés. Il est vrai que la matière première est très décevante : les tomates du marché sont dures et insipides, et le restent, jusqu'à ce qu'elles pourrissent d'un seul coup. Le poivron est rare. Je pleure aussi la discrétion de l'oignon et de l'échalote. En somme, je voudrais franciser cette cuisine qui ne m'a rien demandé.

La question, c'est de savoir jusqu'à quel point on peut réellement goûter une cuisine étrangère. Je ne parle pas des cuisines allemande, anglaise, et même russe qui malgré tout, ont beaucoup de points communs avec la française. Et surtout, qui sont proposées de la même manière : mêmes consistances, produits de base identiques, mêmes présentations. Car l'aspect et la texture jouent apparemment un rôle fondamental dans notre appréciation.

Non, je pense à ces cuisines exotiques qui se présentent bizarrement à nos sens, vue, odeur, consistance : cuisine thaï, chinoise, japonaise. Je ne parle pas de celles qu'on mange dans les restaurants de Paris, qui sont moitié francisées. Faisons une expérience, allons manger chinois à Paris, puis à Beijing en passant par San Francisco : la différence est étonnante, on voit à quel point chaque chinois est totalement imprégné par la couleur gustative locale ; personnellement, je préfère le chinois-américain, nettement plus onctueux que l'infect chinois-chinois ou le fade et sec chinois-français. Ce n'est qu'un avis.

Mais je dois reconnaître qu'une fois filtrée, dépimentée, occidentalisée par certains restaurants de Bangkok, la cuisine thaï peut être fort agréable. Thaï ? Vraiment ?

Je ne crois pas qu'on puisse vraiment apprécier finement ces cuisines exotiques, et encore moins les juger. Nous avons reçu une empreinte gustative, olfactive, visuelle dans l'enfance. Cette empreinte constitue une référence invincible, incontournable, et rend partial notre jugement. Le cas est désespéré.

Il se trouve que j'ai passé quatre ans de ma jeunesse en Iran. J'adore la cuisine iranienne. Alors que la nourriture kurde me laisse indifférent. Cela peut-il être un hasard ?

J'allais oublier le thé. On imagine tous les pays de l'Asie comme des pays de buveurs de thé. Erreur. Pour des raisons que je ne m'explique pas, les Thaï produisent un thé plutôt agréable, jamais amer, mais n'en consomment pas. Peut-être que le thé est une culture de substitution, imposée aux paysans du nord après le démantèlement du commerce du pavot dans le triangle d'or. Mais demande du thé dans un hôtel, on t'apportera les sachets jaunes d'une marque anglaise bien connue, remplis de l'habituelle poussière - s'il y en a.

Ici, à Korat, la nuit, je rêve d'épaules d'agneau aux flageolets, de petit salé aux lentilles, de tournedos béarnaise, de bar au beurre blanc. Précédés d'une bonne terrine de pâté de campagne ou de harengs aux pommes de terre encore tièdes, et suivis d'un plateau de fromages franco-suisses. Le tout arrosé d'une bonne bouteille de bordeaux rouge.

Il faut que j'arrête de parler comme ça, je me fais du mal.

Tiens, au fait, je rencontre les parents de Fon après-demain pour la première fois. Ils ne l'ont pas demandé. Moi non plus. J'ai simplement dit à Fon que ce serait décent que je le fasse, avant son départ en France. Je sais que la famille (elle comprise) se demande vaguement si je ne vais pas l'obliger à se prostituer une fois rendue à Paris. Ou la traiter comme une esclave et l'obliger à faire mon ménage douze heures par jour en la nourrissant d'eau de vaisselle.

J'ai eu une appréhension un peu équivalente quand je suis parti tout seul retrouver une russe bien trop belle pour moi en pleine Sibérie. Je venais de lire un épouvantable récit d'enlèvement, qui se terminait dans la banlieue de Moscou par du sang et de la cervelle répandus sur la neige sale d'un terrain vague, à quelques kilomètres de Cheremetièvo. Liena m'attendait à l'aéroport d'Ekaterinbourg, mais nous avions encore deux cent kilomètres à faire en pleine nuit, traversant une forêt immense. Elle avait loué une voiture. Quand je l'ai vue si belle, comme seule une russe qui veut plaire sait le faire, à la sortie de la douane, je me suis dit que la mort était un risque négligeable… Et aussi quand sur le parking, dans la nuit noire, elle s'est serrée contre moi dans sa fourrure et m'a embrassée d'un baiser léger sur les lèvres…

Mais quelques kilomètres après la sortie de l'aéroport, elle m'a dit qu'elle s'était perdue. J'ai demandé pourquoi elle ne suivait pas les panneaux qui indiquaient notre destination, elle a répondu qu'il ne fallait pas que j'y fasse attention. Elle semblait savoir où elle allait. Une sueur froide… Mais finalement, elle a habilement repris le bon chemin, et nous nous sommes retrouvés sur une quatre voies bordée de bouleaux, au milieu de la neige. J'ai regardé discrètement la jauge. Il n'y avait pas assez d'essence pour atteindre notre terme. Ennuyeux, ça : il faudrait s'arrêter. Je lui ai suggérer un stop dans une grande station, qui semblait assez fréquentée. Non, plus tard a-t-elle répondu sans expliquer. La route, la route. Liena m'a proposé de conduire. J'ai hésité, et j'ai finalement pensé que j'aurais plus de liberté s'il se passait quelque chose.
- Comme tu veux…

Finalement, je me suis endormi. Quand je me suis éveillé, la voiture était arrêtée. Arrêtée au milieu de nulle part, sur le bord de la route déserte, dans une clairière entourée de bouleaux. Le moteur était coupé. Liena n'était plus sur le siège du conducteur. Elle avait disparu. Dans le rétroviseur, j'ai vu les phares d'une voiture approcher à vive allure. Ralentir. J'étais pétrifié. J'ai ouvert la portière.

La voiture a continué son chemin. Les chairs pâles de Liena ne se distinguaient pas de la neige, mais je l'ai vue se lever. Писать m'a-t-elle dit simplement. Oui, bien sûr.
- Et toi, tu ne veux pas en profiter ? La route est encore longue…
J'ai fait deux mètres, pas plus, je ne voulais pas m'éloigner de la voiture. Il a bien fallu une minute pour que je réussisse à relâcher mon sphincter et faire des trous jaunes dans la neige quelques centimètres devant mes chaussures.

Nous sommes remontés dans la voiture. J'ai encore eu une angoisse quand nous sommes arrivés dans sa ville, puis dans l'appartement. Enfin j'ai pensé que j'étais sauf, au moins momentanément. Et d'un coup, j'ai recouvré mes forces viriles…

Rien d'affreux n'est arrivé, au contraire. Je me suis juste fait un peu saigner au portefeuille, à peine une estafilade, dont je n'ai gardé aucune cicatrice.

Je comprends donc l'appréhension des parents de Fon. J'ai donc évoqué la possibilité d'une visite à la famille. Fon a répondu qu'on la ferait dimanche. Au moins ses parents auront-ils un visage à mettre sur le salaud qui torture leur fille.

Evidemment, j'appréhende la gêne due au problème de langue. A la situation aussi, car les parents de Fon sont plus jeunes que moi. On verra bien.

Nous partirons en car, tôt car il y a marché et Fon ne veut pas le rater. L'arrêt du car se trouve à huit-cent mètres du village. Il avait été envisagé que nous passions une nuit chez ses parents. Nous avons renoncé. Fon m'a dit qu'il n'y avait pas de douche dans la maison, et qu'on se lavait avec des brocs et des bassines, comme chez nous autrefois. Je n'ai pas jugé bon de demander pour les chiottes.

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