lundi 30 mars 2015

Problèmes de transit (Mae Hong Son)




Non, ce n'est pas un troisième chapitre sur le sujet.
Je suis à Mae Hong Son, une petite bourgade non loin de la frontière birmane. Au milieu de la ville, un petit lac bordé par une allée vaguement piétonne. Les rues qui vont au bord du lac sont toutes obliques, si bien qu'on ne voit jamais le lac avant d'arriver dessus. On circule en rond autour de ce lac sans jamais le voir. C'est très étrange : qu'on parte de l'hôtel par la gauche ou par la droite, on arrive toujours au même endroit - l'hôpital. Et qu'on parte de l'hôpital à gauche ou à droite, on arrive toujours à la rue du 7-eleven. Du 7-eleven, quoiqu'on fasse, on arrive à l'hôtel. Impossible d'en sortir. Un peu comme l'escalier de Penrose, où l'on monte des marches, on arrive à un palier, on monte encore, et encore, et on finit par se retrouver au pied de l'escalier dont on est parti.

En fait, on ne peut pas sortir de Mae Hong Son. Les routes qui vous amènent au centre se fondent dans la ville si discrètement qu'on ne les retrouve pas quand on veut les reprendre en sens inverse.

A force de persévérance et après trois passages devant l'hôpital, nous avons réussi à nous évader. Une bonne chose, car les abords de la ville sont agréables. Nombreuses rivières qui coulent sur un lit de cailloux entre les montagnes, routes qui serpentent et donnent du mal à ma petite moto de location, paysans qui utilisent bien rarement des moteurs pour les aider à gratter la terre.

Ce matin, je prenais en photo un temple et les bâtiments avoisinants. J'étais en train de changer mon grand angle contre une lentille moyenne, assis sur le siège de ma moto quand j'ai été interrompu par un gros homme qui a garé sa Yam à côté de moi sans que je le voie arriver. Il parlait américain.
- Savez-vous où vous allez ? me demande-t-il à brûle-pourpoint.
- Non.
- Alors il faut aller à l'office du tourisme qui se trouve là-bas (explications...)
Je l'interromps : "Justement, je suis content de ne pas savoir où je vais". Et je continue mon remontage.
Il me regarde d'un air dubitatif. Silence. Puis me demande : "Vous profitez de votre séjour ici ?"
- J'habite ici. Ce n'est pas un séjour.
Il me fixe, un peu agacé. Et se lance dans des explications :
"Parce qu'ici, nous, on vit depuis plus de vingt ans. On est arrivé pour la guerre en Birmanie. Et maintenant, on vérifie que les gens qui viennent sont ok".
- Très bien, répons-je.
- Vous êtes d'où ?
- C'est vraiment important ?
- Vous êtes français.
Je ne sais pas s'il l'a déduit par mon accent, où par mon humeur de dogue. Les deux, j'ai bien peur.
- It's none of your business, I'am afraid, lui dis-je doucement pour en remettre une couche.
Là, il a l'air carrément pas content. Je vois qu'il se demande ce qu'il va faire. Le côté angélique reprend le dessus :
- Ici les gens sont très aimables... On aide les gens...
- Thank you... for something I did not ask for.
Alors il se barre, je prends ma photo, et je poursuis ma route.
Oui, je sais, ce n'est pas bien. Mais si maintenant on doit se coltiner non seulement ces cons de touristes, mais les expats tarés de la dernière guerre, ça va un temps.

Nous sommes allés à un petit village situé à 25 kilomètres de la ville. Comme ça, au pif. Au bord de la route, un panneau amusant : "Ne pas klaxonner, éléphants sur zone". Ils ont peur qu'on les emmène au loin comme le joueur de flûte de Hamelin. Dommage, je me serais bien vu, sur ma petite bécane, suivi par une horde d'éléphants.

Plus loin, des intersections très étranges qui se succèdent. Cinq, six, peut-être plus. La route de la forêt traverse des ruisseaux à gué. L'eau est arrêtée par une retenue et tombe en cascade. En dessous, le lit du ruisseau a été pavé de grandes plaques de béton bien plates. La route voiturière descend, passe sur les plaques puis remonte. Dix mètres à rouler dans l'eau, ce n'est pas la mer à boire... mais le fond n'est pas visible, y a-t-il des trous, des herbes qui rendent la surface gluante et glissante ? Il ne faudrait pas être obligé de mettre pied... à terre. C'est très troublant, cette impression de deux routes qui se croisent dont l'une est liquide. Est-ce qu'on risque d'écraser un poisson en brûlant la priorité ?

Nous arrivons au village. C'est un des nombreux trous du cul du monde. En l'occurrence un trou du cul-de-sac. Pas de route au delà. Juste des champs. Et puis la forêt et la montagne.

Le village est fait de quoi ? De cabanes? On pense cabanes à lapins, et ça fait colonialiste. De huttes ? Pareil. Ça fait vraiment sauvageons. De bungalows ? Mais ce ne sont pas des logements de vacances... De maisons en bois ? Oui, sans doute, c'est neutre, et c'est forcément exact. Mais où se trouve la limite entre une hutte, une cabane, une maison en bois. Bizarrement, je pense à Nouf-Nouf, qui avait construit sa maison en bois, et que le loup a soufflé : Nouf-Nouf, un natif du coin ?

Mais il y a des 4x4 garés, ou qui circulent entre ces maisons. Chacun de ces 4x4 vaut au bas mot quinze mille euros. Un bel Isuzu se faire laver à un croisement, dans le ruisseau - ils sont trois ou quatre dessus. J'ai vu des zébus décrottés de la même façon sur l'île de Nosy Bè[1].

Au milieu du village, il y a deux magasins en vis à vis, avec des étals déployés juste au bord de la route. Un homme nous apostrophe et nous demande de nous garer d'un ton impératif. Nous obéissons. Les magasins sont bourrés de produits locaux, sirops, fruits séchés et sacs tissés : très jolis, autrement moins chers que chez Fauchon et Hermès.

Mais la vue de ces souvenirs me remet en rogne. Quand j'ai compris que le type voulait simplement nous arrêter pour que nous entrions dans les magasins, j'ai remis les gaz. Aussitôt bloqué par un gros Toyota. L'autre nous rattrape et nous propose d'aller voir des femmes girafes (celles à qui on met des colliers autour du cou jusqu'à ce que les vertèbres se luxent et que la tête soit soutenue seulement par cette colonne de cuivre. Le prix qu'il demande est invraisemblable au regard du niveau de vie du village. Très difficile de comprendre les rouages économiques locaux. Je recule et je me gare pour laisser passer le Toyota (alors que c'est lui qui déborde du mauvais côté). Il passe, hiératique, et le conducteur, apparemment un local, n'a même pas un regard. Le mari d'une femme girafe qui en a assez d'être pris de haut...

En revenant, je m'arrête devant un étang que j'avais repéré à l'aller. Personne. Aucun équipement - les berges sont même assez inhospitalières. De chaque côté, des arbres immenses dont l'ombre se reflète sur l'eau. Entre les deux, très haut, un peu du bleu du ciel. Il n'y a pas un souffle de vent. Parfois le remous que fait un poisson en gobant une libellule. Plus loin, des végétations sortent de l'eau, inquiétantes. Au fond, les limites de l'étang ne sont pas claires, peut-être se continue-t-il vers le bout du monde - le bord du disque terrestre, avec l'eau qui tombe dans le vide...

Y a-t-il une dame du lac ? L'eau est verte, sombre, absolument opaque. Silencieuse. Avec un très léger parfum de pourriture végétale. Je ne résiste pas, je me jette à l'eau. Moment de bonheur. Quand je sors, je vois quelques sacs en plastique et bouteilles vides. Vraiment très peu, le minimum. Mais après ce trou de verdure, c'est : "Il a deux trous rouges au côté droit"...

Il faut se dépêcher. Ce soir, nous repartons pour Bangkok car nous devons aller chez le sous-traitant du consulat pour récupérer le dossier et savoir si Fon a son visa. Entretemps, je dois rendre la moto. Le jeune loueur, un peu coincé lors de la location, est aujourd'hui euphorique, ultra amical... et très ralenti : je pense qu'il est complètement stone. Première fois que je vois ça en Thaïlande.

Pour éviter les changements et les attentes - taxi, autocar, taxi, avion - j'ai décidé de tout faire d'une seule traite avec le car de nuit, version luxe. Le siège bascule et en principe, on devrait pouvoir voler quelques heures de sommeil.

Mais à trois heures du matin, musique douce réglée assez fort, allumage des rampes lumineuses, passage du petit steward en costume qui nous exhorte à sortir. On se déverse dans le snack de la compagnie, un self où l'on mange autant qu'on veut, il suffit de se servir dans les gamelles. Vu le niveau gastronomique, il n'y a pas grand risque de vider les cuisines. Dommage, un quart d'heure avant, j'étais en train de rêver que je mangeais un rôti de porc aux pruneaux et aux pommes de terre - et je ne retrouverai pas mon rêve en me recouchant.

Même chose à cinq heures trente, sons, lumière, mais pas d'arrêt. On nous distribue un petit pack de café en boîte froid, et on nous passe des clips thaï, plein volume pour qu'on se réveille pour de bon. Je regarde, bien forcé. Les musiques sont toutes en la mineur ou en ré mineur - c'est le ton de la complainte dans le monde occidental, le ton des musiques tristes, nostalgiques et languissantes. Quand ont-ils adopté ce mode, je me demande bien. Dix ans, vingt ans, plus ? En tout cas, c'est un sirop écœurant.

Les clips mettent en scène des jeunes couples qui sur-jouent. C'est sympa, les mecs ne roulent pas en 4x4 mais circulent comme tout le monde, en 125. Ce qui est moins sympa, c'est la manière dont ils traitent les filles, ils les bousculent, il peut y avoir un coup, et il y en a même une qu'on retrouve à l'hôpital. Elle a un peu de rouge au coin de la bouche. On l'a vue tomber face contre une bibliothèque, poussée par son copain. Je suppose qu'il y a eu une petite perte de connaissance qui justifie l'hospitalisation et la surveillance, car l'égratignure à la lèvre semble très superficielle. Mais cette conne quitte l'hôpital au milieu de la nuit... Les mecs sont brutaux, les filles assez garces dans l'ensemble. C'est un curieux message que ces clips véhiculent.

La banlieue défile derrière les vitres. En sortant de la gare routière, nous longeons un cloaque (au sens latin, et à l'autre aussi). Bienvenue à Bangkok. Le métro aérien est très high tech, très chic, d'une étonnante propreté. Pas un tag, pas une affiche déchirée, pas un siège vandalisé. Tout ce qu'on attend d'un pays sous-développé peuplé de gens sous-éduqués.

Une voix féminine agréable égrène le nom des stations. J'aime bien "Ratatouille". Et plus loin, la succession "Plenty"..."Nana". Nana est dit avec une sorte de consternation. Ce qui m'amuse, c'est que Nana est une station au pied de laquelle on trouve justement plenty of nanas, c'est l'un des trois centres de gogo bars de Bangkok. Un hasard, rien à voir avec le nom de la station.

Fon a faim sans arrêt. Dix heures du matin, c'est le troisième repas depuis notre break de la nuit. Je me demande si elle n'est pas enceinte. Elle s'achète un test.

Demain matin, nous saurons si elle est enceinte et si elle a son visa. Grosse journée.



[1] A Madagascar, ils n'ont pas de pétrole, mais ils ont des zébus

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